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Si l’attente de son nouvel album a été longue, paradoxalement elle ne nous a jamais quittés ooTi. Son univers nous ayant absorbés depuis le début, elle pouvait nous placer précautionneusement sur l’étagère de son laboratoire, attendant que les deux sorciers en chef (Arnaud Le Gouëfflec et John Trap) apportent les recettes magiques, les histoires qui réchauffent et parfois glacent les sangs.

Les fenêtres grandes ouvertes, les yeux scrutant les grandes plaines délimitant l’horizon, elle pouvait nous inviter à quitter notre perchoir afin que nous nous envolions à la découverte de ces nouvelles chansons. iToo est un grand disque où l’onirisme n’est pas gênant, où l’émotion n’est pas feinte, où nos monstres sont expliqués, où le rêve n’est pas un placebo, mais le plus grand des médicaments.

Les textes d’Arnaud Le Gouëfflec sont ici sublimés, peut-être comme jamais, par le sculpteur architecte, poète John Trap. Le tout est porté par le chant tout aussi accueillant qu’inquiétant de ooTi, qui comme le dira si naïvement ma fille, est sortie de sa boite.

Il n’en fallait pas plus pour renouer avec un exercice oublié sur ADA, l’interview, car pour discuter il faut vouloir comprendre, et nous voulions savoir pourquoi "iToo" est un si beau voyage.

ADA : L’attente fut longue entre « sur les ondes » morceau présent sur Itoo et l’album. Pourquoi nous avoir fait languir autant avec ce tube ?

Ooti : Oui c’est vrai que l’attente a été un peu longue. La boîte à ooTi est sortie fin 2011 et nous avons tourné l’album pendant 1 ans 1/2 environ. "Dans les Ondes" a été crée fin 2012 / début 2013. Et quelques morceaux se dessinaient à la même époque : "Femme brouillard" entre autres...
Et puis j’ai trébuché sur une maladie auto-immune qui m’a bien affaiblie et qui m’a demandée de revoir mes priorités... Mais hop je me suis relevée et mes compagnons de route m’ont bien accompagnée. 
Entre temps ils avaient développé leurs projets fort nombreux et du coup nous avons décidé de travailler doucement – sans pression.
 Début 2017, l’album me démangeait vraiment, j’avais envie de voir cet objet entre mes mains et que ceux qui me le réclamaient, l’aient entre leurs oreilles - et nous avons donc finalisé en l’espace de 3 mois les derniers morceaux.

ADA : La matière est présente sur beaucoup des titres, presque une thématique. Le lien que j’y vois ce sont les arts plastiques et le façonnage d’une oeuvre. Les chansons chez toi c’est cela un façonnage de quelque chose de brute, comme une sculpture ?

ooTi : Il y a effectivement de cela. John Trap travaille les matières sonores pour en faire des morceaux, des ambiances, des mélodies, des phrases que l’on perçoit et/ou entend déjà dans sa tête. Comme de la peinture sonore – un fond, avec des touches, des éclats, des brillances, des formes... Les textes, écrits par Arnaud, fonctionnent sur le même principe, un décor, des personnages, des situations, des ambiances...
J’essaie de travailler de la même façon avec la voix.

CastleBat Studio

ADA : Dans ce disque il y a un grand écart dans les émotions notamment par le biais de ta voix qui caresse caline ou carrément fait peur. ?

ooTi : Quand je ré-écoute le premier album j’y vois les faiblesses (à mon sens), les défauts (j’y vois aussi les belles ambiances et tout le potentiel de ce bel univers). C’était un premier coup pour moi de chanter en français, depuis je maîtrise un peu mieux cet outil qu’est la voix en français chanté.
Sur ces nouvelles chansons, je me suis dit que pas 1 ne sortirait sans que je sois "satisfaite" de l’interprétation. Et du coup j’ai expérimenté, testé, tenté... Ensuite c’est John Trap qui me dit "STOP c’est bon", sinon il sait que j’y serai encore !!!
Je lui confie la totalité de ce que je fais et il trie, pour garder ce qui lui semble le plus juste au niveau des émotions.
Le grand écart est possible parce que les textes qu’Arnaud écrit, sont une mine de possibles. J’ai parfois l’impression qu’il lit ce que je pense, mes troubles, mes questions, mes réflexions, mes envies... C’est 1 sorcier !

Arnaud Le Gouëfflec : C’est vraiment du sur mesure, inspiré par et destiné à ooTi. Après, je ne la connais pas si bien que ça, pas au point de lire dans les pensées en tous cas ;). Donc c’est le mystère du texte destiné à, qui parfois touche juste sans qu’on comprenne très bien pourquoi. De toutes façons une chanson c’est une petite machine à provoquer des émotions et à suciter des inteprétations.

ADA : le rêve est l’une des autres thématiques du disque. Celui ci est il l’un des points de départ de la création ?

ooTi : Je vais ouvrir pour cette question, à John Trap et Arnaud Le Gouëfflec. Mais pour ma part oui bien sûr, le rêve est crucial, laisser aller son imagination et pas forcément pendant le sommeil... Je suis une grande paresseuse (j’aurais du le dire dès la première réponse – c’est peut-être un peu pour ça que ça a pris du temps). J’aime flâner, ne "rien" faire de visible, lire, me perdre dans mes songes...
"J’irai marcher dans l’Atlas" vient de là... Lors d’une conversation avec une personne qui me tient à coeur, cette phrase a fait l’effet d’un aspira-rêve ! Ma tête est partie en 3 secondes se perdre entre les dunes de l’Atlas et les pages d’un atlas...
Bref à vous, Guys !

Arnaud Le Gouëfflec : Le rêve tient une très grande place dans l’univers d’ooTi, je trouve, et dans celui de John Trap aussi. Ca ne veut pas dire que je trouve qu’ils planent, bien sûr :), c’est juste qu’ils ont une sensibilité très onirique, qu’ils prennent le rêve au sérieux je pense, et qu’ils y puisent un matériau sensible. Alors en écrivant ces textes, je me suis branché sur le rêve aussi. C’est une porte qui ouvre sur plein de choses qui sont tout sauf évanescentes et inoffensives.

John Trap : je suis d’accord avec mes amis :-)

ADA : Il y a un morceau qui personnellement m’a tétaniser à la premiére écoute (un matin dans un bus parisien). On t’entend pleurer et l’effet terrible. Peux tu nous parler de ce titre ?

ooTi : Ce n’est pas la première fois qu’on me fait ce retour... (Passez le morceau 14 !) 
Le morceau avait été tourné, retourné dans plusieurs possibilités. Une voix chantée de façon douce, une voix plus déchirée et puissante... Mais l’esprit du morceau n’était absolument pas là. 
John Trap m’a demandée de re-faire des voix en laissant l’émotion me traverser et hop voilà le résultat. Une prise, une seule... Il n’a pas souhaité que j’en fasse d’autres, celle-là était la bonne pour lui.
Je trouve ce texte extrêmement puissant
 "Tu recevras ma lettre dans tes rêves"

"Que faire de ces lettres-là ?

Barrées d’un trait n’habite pas

N’habite pas

N’est pas là

Non tu n’es plus là pour moi

La lettre me reviendra..." 
Comment ne pas être transporté par l’émotion... 


Arnaud Le Gouëfflec : L’interprétation d’ooTi m’a bouleversé. Depuis, je ne peux plus écouter le morceau.


ADA : L’album se termine dans un énorme collage de son, d’extrait de films, d’interview, de morceaux de tes chansons. Faut il y voir un forme de précis de l’univers de Ooti. ?

ooTi : C’est la marque de fabrique de John Trap les collages sonores. Un peu de lui, un peu de moi...
Des extraits de films que j’aime, qu’il aime, et d’autres pas du tout, des voix et musiques utilisées différemment, des matières sonores imperceptibles dans certains morceaux (à moins de tendre l’oreille) et utilisées ici de manière brute... 
Il colle de façon assez compulsive dans un format précis (6 minutes), se laissant mener par les progressions, les arrangements, les associations... je crois... Il dit que c’est son inconscient qui dirige ses mains et oreilles...

ADA : Une dominante (mais je peux me tromper) aussi dans ta musique et la liaison entre des couplets et des refrains, l’un s’arrétant presque pour laisser place à l’autre, comme un interlude, une respiration dans le récit. Est ce une singularité que tu reconnais ?

ooTi : C’est le format pop des chansons qui veut cela.
Le format aussi de l’écriture qu’a proposé Arnaud. 
Nos influences se perçoivent aussi là dedans : couplet refrain couplet refrain pont refrain. La base d’une chanson il me semble... Mais pas que...

ADA : Dans cet univers où tu disperses de la douceur tu parviens à évites l’angélisme. Il gratte aussi Itoo derrière ses caresses ?

ooTi : J’espère bien que ça gratte... L’angélisme ne nous intéresse pas, nous nous revendiquons de l’Eglise de la Petite Folie !
Il faut que ça colle, que ça gratte, que ça interpelle... Sinon à quoi bon ?
Je crois aussi que les textes d’Arnaud y sont pour beaucoup. J’ai beaucoup dit que j’aimais son écriture simple mais pas simpliste. Sur cet album Arnaud a écrit de formidables textes et son écriture évolue et s’affine. Une très jolie plume ce sieur Le Gouëfflec ! C’est un grand plaisir pour moi de pouvoir jouer avec ses mots et je l’en remercie profondément !
John Trap est capable de faire se hérisser les poils au détour d’une chanson, alors qu’on était installé tranquillement... 
Moi je suis juste le mouvement !

Photo de Sandrine Expilly

ADA : Dans la feuille de presse on parle de certaines influences vers lesquelles tu tendrais. n’est ce pas réducteur, car le style Ooti a quelque chose d’unique.

ooTi : Je suis peut-être mal placée pour me rendre compte de cela mais c’est quelque chose que nous avons souvent entendu. C’est aussi pour cela qu’il semble difficile de nous classer, je crois. Cela peut-être rassurant pour certains de nous rapprocher de nos influences mais en même temps c’est extrêment complexe, car déjà nous sommes 3. 3 personnes qui ont des goûts différents (Arnaud adore le Krautrock et le rock garage – John Trap écoute beaucoup de musiques de films et particulièrement John Williams (mais pas que...), quand à moi, j’ai des goûts étranges parfois, mais Eels est une de mes plus belles rencontres musicales). J’aime beaucoup lorsque les gens évoquent ce que les musiques déclenchent chez eux, les influences qu’ils y trouvent eux – c’est intéressant que les personnes s’approprient la matière...
Mais oui, moi je perçois bien ce style unique et singulier.

ADA : Les thématiques naissent comment avant l’écriture des chansons entre toi John Trap et Arnaud Le Gouefflec, ou la livraison des morceaux est elle clé en main.

ooTi : Il y a différentes façons de travailler. 
Arnaud peut écrire un texte que John Trap va habiller ou envoyer une ébauche guitare / voix. 
La plupart des morceaux de cet album ont été conçus à l’inverse. John Trap a créé l’ossature sonore du morceau et Arnaud a tricoté les textes dessus. 
Je lui ai juste demandé d’écrire à partir de trois titres qui me sont venus "J’irai marcher dans l’Atlas" – "Sérénité du cerveau primitf" et "Mon ombre est un garçon".
Je suis très chanceuse - c’est très agréable de me fondre dans leurs univers et de recevoir ces pépites musicales.

ADA : L’ouverture m’a beaucoup fait pensé au Samuel Hall de Bashung mais en CinémaScope. Si c’est une influence chez toi, quelles sont les autres.

ooTi : Oh Bashung, wow !!! C’est un orfèvre en la matière...
C’est bien évidemment une de nos références. C’est extrêmement touchant de déclencher ce genre de pensées, je trouve... Je suis capable d’écouter de tout à partir du moment où ça me titille les émotions, où ça déclenche chez moi quelque chose de viscéral et de primaire.
J’ai beaucoup écouté des groupes comme The Cure - And Also The TreesJoy DivisionThe PoliceMarillion (et ouais !!! j’adore toute la période avec Fish et découvrir le groupe avec Steve Hogarth au chant en live a été un formidable moment. Il va au bout de ses émotions sur scène, il a une technique vocale époustouflante !) - P J HarveyEels (concert merveilleux au Bataclan en juillet 2011) – Morphine... Enfin tellement d’autres choses !
Et en français j’ai beaucoup d’admiration pour Anne SylvestreBashungWilliam Sheller - Dominique A. dont j’ai découvert l’univers après avoir fait sa première partie en 2010 (je connaissais ce qui était le plus connu de lui, le découvrir sur scène a été une belle claque !). J’ai beaucoup écouté Noir Désir aussi... Oh j’allais oublier : Richard Gotainer aussi ! Quel talent ! Quelle maîtrise du fond et de la forme, j’adore – et ça vient tellement gratter les souvenirs d’enfance aussi !!!
Les musiques de films résonnent dans la maison, souvent.

Rien ne m’arrête (enfin si, il y a des trucs que je ne peux écouter, mais aucun besoin d’en parler).

ADA : L’album sort chez l’Eglise de la petite folie. Peux tu nous parler de ce label, qui en plus de sortir des disques que nous adorons a une demarche qualitative également dans le contenant. C’est de plus en plus rare.

ooTi : Difficile de parler de l’Eglise de la Petite Folie sans évoquer l’engagement et l’investissement de Maëlle et Arnaud Le Gouëfflec. Sans eux pas d’Eglise !
C’est une belle et formidable rencontre comme il en existe peu dans une vie.
Maëlle est celle sans qui rien ne pourrait exister. Elle accompagne, défend, développe les actions et projets du label. C’est elle qui assure et assume tout le côté administratif. Elle donne une ligne directrice et est accompagnée par d’autres personnes.
Gildas Secretin est le graphiste qui façonne depuis le début, le visuel de cette Maison de Disques fondée en 2002.
C’est un label qui fait la part belle aux artistes qu’elle soutient et qui promeut également la recherche, les expérimentations. Tout devient possible !


ADA : Le disque est très finement arrangé. Comment comptes tu le défendre sur scène ?

ooTi : Encore une fois, je suis particulièrement contente du résultat ! Les musiques développées par John Trap m’ont totalement enchantée ! Les arrangements sont de plus en plus travaillés et aboutis. Il a une très belle vision de notre travail.
Pour le coup nous allons re-travailler tout cela. Sur scène nous serons 2, ce qui va nécessiter une ré-adaptation totale. 
Nous avons expérimenté en 1 ère partie de Dominique A. en février 2016 une formule duo guitare / voix. Et ça nous botte bien de re-tenter l’expérience ! On travaille ça pour la première date, le 15 novembre pour l’ouverture du Festival Invisible à Brest.

ADA : Si je te dis que je trouve des liaisons avec l’écriture de Dionysos je finis sur une croix sur l’ile aux trente cercueils (la femme brouillard / La Fille hantée par exemple) ? Il y a le même art du conte dans ce que cet art à de plus noble ?

ooTi : Je ne m’y connais pas assez en Dionysos mais c’est plutôt flatteur comme retour, pas de croix donc !!! L’île aux 30 cercueils, Claude Jade : les prénoms de mon père et de ma fille – Jade qui a d’ailleurs su saisir les moments de vie qui illustrent l’album , lors d’une sortie dominicale dans les Monts d’Arrée, là où nous habitons.
Je perçois les chansons comme des comptines, des histoires en format court, des petits contes qui ne demandent qu’à être développés, par l’esprit de celui ou celle qui l’écoute.
Ce que je sais et ce que je sens c’est que Arnaud a cette façon bien à lui de développer le format des chansons et que rapidement moi j’y vois les décors, les costumes, les énigmes, les personnages qui prennent vie. Associé aux musiques de John Trap ça donne des petits films sonores, sans images réelles mais que l’on devine, que l’on aimerait voir apparaître sous nos yeux.

J’aimerais beaucoup trouvé quelqu’un qui soit à même de se frotter à leurs idées pour un scopitone ou un format court-métrage.

ADA : Le disque est souvent dans la suggestion, la parabole. N’est il est influencé par l’actualité de notre planéte de maboules.?

ooTi : J’en suis persuadée. Il y a un fil tenu qui traverse cet album et qui est en prise directe avec le monde actuel. On l’a enregistré sur une partie de vie, où les évènements, nous influencent inévitablement...

ADA : Certaines de ces chansons pourraient faire l’objet d’un développement pour aboutir à une nouvelle, à une bd format court. Est ce envisageable une transposition de ces chansons ?

ooTi : Là encore je suis totalement d’accord avec cette remarque. Arnaud tu en penses quoi, toi ?

Arnaud Le Gouëfflec : les chansons, c’est des petits concentrés d’histoires, donc on peut très bien les imaginer se déployer en acccordéon et prendre plus de place et de temps, et devenir une nouvelle par exemple. Mais j’aime bien la chanson : c’est comme un bouillon cube, ça tient entre deux doigts, on en jette un dans le plat et ça parfume tout.

ADA : J’ai une expérience étonnante avec ta musique car tu as été la première idole de ma fille (avec PJ Harvey et Katerine (o ;) L’écoute de ce nouveau disque a suscité chez elle cette réflexion de grande 8 ans « elle est sortie de sa boite Ooti !!! »

ooTi : Apparaître aux côtés de PJ Harvey et Philippe Katerine, c’est classe, je trouve !
J’ai l’impression que Ninon a vu clair dans mon jeu ! Je n’aurais pas pu rêver meilleur compliment je crois (merci Ninon) !!! Mais la boîte n’est jamais très loin de moi :-)

Je reste très attachée à ce que ressentent les premières personnes qui ont manifesté leur enthousiasme quand la Boîte à ooTi est sortie. Ca me touche véritablement que ce deuxième album leur plaise, autant, différemment, et qu’ils aient envie de l’écouter. Qu’ils y retrouvent des fantômes familiers et qu’ils soient décontenancés aussi parfois...




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