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Encore un disque avec un tampon post-punk ! Sauf que…

Depuis une bonne décennie, les bacs des disquaires et les news de webzine débordent de sorties de LP et de groupes estampillés post-punk, étiquette devenue tellement élastique qu’elle ne signifie plus grand chose, trop souvent collée sur des disques passéistes aux sonorités de pétard mouillé. Protomartyr est arrivé sur cette vague il y a plus de 10 ans aujourd’hui, et l’étiquette est bien réductrice. Parce que, si on peut penser à The Fall, à The Clash ou aux premiers brûlot punk des Pixies lorsqu’on écoute ce groupe de Détroit, on y entend désormais essentiellement du Protomartyr, tant le groupe a su ciseler une identité sonore et esthétique singulière, celle-ci dépassant largement les frontières du genre.

Ce qui porte Protomartyr au dessus de la mêlée, c’est bien sûr la qualité de ses propositions musicales, jouissives sans être simplistes, ce sont surtout, et même si chaque musicien contribue de plus en plus à la singularité du groupe, la voix incroyable et les textes du chanteur et poète Joe Casey, qui donnent une profondeur à ce rock urgent mais pensé, violent et beau, ce roc noir brillant taillé et taillé encore à la pioche.

"Ultimate Success Today", cinquième LP du groupe, est un sacré disque de rock. Le quatuor poursuit son chemin, en creusant davantage son sillon, sans redite, en sculptant leur son de manière encore plus précise tout en élargissant les espaces pour laisser leur musique grandir. On retrouve l’essence de leurs précédents travaux : guitares furieuses du très talentueux Greg Ahee, mélodies prenantes, bruits noirs et moments de lumière, calmes trompeurs et décharges électriques, rythmiques imparables, et cette voix de baryton à la palette étonnante, capable de passer dans le même titre du hurlement sauvage d’un jeune Black Francis pied au plancher à la chaleur d’un Nick Cave apaisé. Musicalement, le disque est dans la continuité du précédent (et magistral) « relatives In Descent », mais nous emmène plus loin, dans le son comme dans l’émotion.

Si à la première écoute les titres pourraient sembler moins immédiat, le travail sur les ambiances et les textures y est remarquable. Cette finesse dans les compositions, la mise en son et la richesse des textes (sur lesquels nous reviendrons ensuite), aboutissent à des pièces art-rock profondes à multiples facettes. L’aspect majeur de cet opus, et qui contribue à ces climats si bien dessinés, est la collaboration avec d’autres artistes. En effet, le groupe (combo rock ultra-classique guitare/basse/batterie) a collaboré sur la quasi-totalité du disque avec d’autres musiciens : le violoncelliste Fred Lonberg-Holm, le saxophoniste free jazz Jemeel Moondoc, Izaak Mills à la clarinette basse, au saxophone et à la flûte, et Nandi Rose et Cory Plump pour des chœurs. Ces cuivres, bois et cordes, présents sur la majorité des titres, ne jurent à aucun moment et deviennent une composante essentielle des chansons, au service de l’énergie et de l’émotion propre à chacune. Le mixage de l’ensemble est bluffant, le son est à la fois abrasif et d’une grande clarté, chaque élément trouve une place juste pour conserver cette cohésion sonore à laquelle le groupe est attaché. Puis évidemment, il y a cette voix et ces paroles parlées, chantées, ou hurlées. Il est nécessaire de s’y pencher pour profiter pleinement de cette musique. Joe Casey a par le passé expliqué son travail d’écriture, il écrit à l’écoute de la musique que lui propose le groupe, sur un mode d’écriture automatique type "courant de conscience". Puis il retravaille le texte, parfois longuement, jusqu’à parvenir à une version satisfaisante. Ses paroles sont faites d’images complexes, de poésie, formant des ensembles cohérents, tout en laissant une grande liberté d’interprétation. On y croise des éléments de cinéma, des références à la philosophie, à la mythologie. Cette poésie à la tonalité sombre revêt un caractère politique. Des chansons d’ "Ultimate Success Today" émerge un climat d’apocalypse où se dessinent une société de contrôle, de surveillance de chacun et où sourd l’angoisse : l’angoisse collective générée par l’effondrement de nos systèmes et l’angoisse intime face au vieillissement, à la maladie et à la mort.

Ce disque enregistré en 2019 qui résonne avec les désordres mondiaux qui bousculent l’année 2020 est un album dense sur lequel on trouve parmi les meilleurs morceaux de la discographie de Protomartyr. "Proccessed by the boys", une mélodie superbe et un tableau de fin du monde proche du « sur la route » de Cormac McCarthy, brossé à coup de scansions punk et achevé en douceur façon crooner : "This time will be gentle enough, Next time will be different". "Michigan Hammers", véritable hymne électrique traversé de poésie où est évoquée la dégradation de la condition des ouvriers dans le Michigan. "Tranquilizer" qui met en musique le vécu de la douleur avec une irrésistible pulsation noire qui suinte le malaise. Citons encore "Modern Business Hymns", véritable autoroute punk, projection no futuriste où rien ne nous sauvera, surtout pas les vaisseaux à destination de l’eldorado Mars et leurs passagers aux poches bien remplies. Ce titre à la course folle se crashe soudainement pour laisser place à une coda ralentie bien belle, qu’on aurait aimé un peu plus longue pour reprendre avec le chœur : « The past is full of dead men, The future is a cruelty, Resign yourself ».

Un dernier mot, sur la pochette. C’est Joe Casey qui s’occupe des illustrations des disques depuis les débuts du groupe et l’image de cette mule lui a semblé le plus juste symbole d’une thématique présente sur cet album : le travail, le travail qui n’en est plus, le travail qui écrase, et dont les conditions se dégradent sur chaque continent. On peut aller au-delà de la thématique et être, au minimum, questionné par le regard résigné de cette mule, animal exploité, sans voix, harnaché pour nous servir.




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