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Je me rappelle d’un échange il y a peu avec Eric alias Colin Chloé, auteur d’un second album chroniqué par mes soins en ces pages et également présent dans le Volume 32. Je me rappelle donc de cet échange en Off d’un entretien que nous préparons pour mon émission de radio Le Cabinet Des Curiosités. Eric, profitant d’un silence , comme une pause dans notre conversation, me demande : " Pourquoi tu mets autant de choses personnelles dans tes chroniques ? " Cette question me prit un peu au dépourvu, je ne sus que lui répondre, préférant les faux fuyants. Prenez donc cette chronique comme un droit de réponse différé.

Ne voyez rien d’égocentrique ou narcissique dans mes réflexions parfois effectivement très personnelles.... Non , les raisons sont à chercher ailleurs.

Comme beaucoup d’entre nous, je passe souvent à côté des bonheurs simples, je ne sais pas et je n’ai jamais su vivre l’instant, je trouve toujours plus attirant les paysages au loin que ceux que j’habite.

Faillible et lâche, pas moins, pas plus que les autres, tout aussi insignifiant... J’ai beau savoir un peu écrire les mots, je ne sais pas les dire, les parler à mes proches, leur dire combien ils comptent pour moi, combien je les aime.... Seule la musique a ce pouvoir d’évocation, celui de me tendre vers les autres.

Souvent au mot d’encouragement, au compliment, au mot d’amour, je préfère me défausser dans la superficialité du sarcasme ou d’une indifférence de façade.

Pourtant, je les aime ces intimes mais je ne sais pas le leur dire, le leur montrer. Ne voyez pas de posture impudique ou quelqu’un qui aurait oublié qu’il ne se parle pas seul face à son miroir. Non,ici c’est l’impulsion d’un aveu.

Avez-vous parfois l’impression de vivre en imposture ? Comme tout le monde, nous élevons des barrières pour se garder de nous mêmes.

Un compliment m’inconforte comme une craie qui grince contre un tableau. Je doute toujours de sa légitimité ou de sa sincérité.

On se rêvait papa poule et on est un père de plus irascible et impatient, pas plus défectueux que les autres, pas moins attentif que les autres.

Me confronter à "Impetus" de Sebastian Plano me renvoie à un souvenir précis que j’ai partagé avec une de mes filles.

Entre les rêveries pianistiques de Nils Frahm et la mélancolie soyeuse d’Olafur Arnalds, Sebastian Plano fait renaître en moi cette étrange sensation.

Celle du glissement, de l’effleurage de l’eau dans un bateau.

Eté 2009, Août 2009, pendant quatre heures, je vais partager cet instant avec ma fille.

Nous sommes en Correze, à Sérandon, plus précisément au belvédère de Gratte Bruyère.

Un instant seulement, juste un instant, imaginez une succession de larges collines vertes du vert des pins qui les habillent. A leur pied le vert de la Dordogne qui les prolonge. Dans le ciel, des aigles qui chantent ces airs glaçants disgracieux.

Il fait chaud, très chaud ce jour-là. Nous descendons vers la Dordogne où un bateau nous attend.

Je me rappelle encore le tangage du petit Kayak vert, se balançant comme un pendule. Ma fille s’installe devant moi, je prends les rames et petit à petit nous nous éloignons du bord dans le silence qui bruisse tout autour de nous ("Impetus")

Durant ces instants-là, peu de mots sortiront.

C’est étrange comme les perspectives d’un lieu changent en fonction des endroits où on le regarde. Cet endroit là, jusqu’à présent, je le connaissais de ses hauteurs, avec cette attraction puissante et imposante. Je m’y sentais en intrus.

Sur cette barque, ce jour-là, ma fille et moi, nous étions de ce paysage ("The World We Live In")

A quoi pense t’on dans ces moments là ? Se laisse t’on porter par cette enveloppe qui nous borde comme une mère qui couche son enfant ? ("Blue Loving Serotonin")

Je me rappelle mes pensées de manière intense, la musique chaleureuse de Sebastian Plano inscrit en moi ces souvenirs là....

En Correze dans les années 60, lors de travaux de barrages, de nombreux villages dans les vallées fûrent engloutis sous les eaux.

J’étais venu quelques années avant dans ces mêmes lieux pourtant différents.

En 2001, pour des questions de maintenance, la Dordogne avait été asséchée. Je me rappelle de voir les ruines de ce village, Le Nau, habituellement oublié et caché sous les eaux. Je me rappelle cette église, cette place de village, cette boulangerie.

Quelques années plus tard, mes coups de rame nous menèrent au dessus de ce village. Je m’imaginais ces gens autrefois présents ici, ces vies fantômes, cette église.

Je me rappelle du regard intrigué de ma fille qui se retourne subitement vers moi, sa surprise dans son attitude...

A ce moment-là, est-ce dû à une imagination débordante, au bruit du vent à la surface de l’eau, je fus, nous fûmes convaincu d’entendre la cloche de cette église de ce village souterrain.

Que sonnait elle ? Peut-être le glas de mes années 30, de mes années de jeunesse... Peut-être la mort de la petite enfance de ma fille.... Peut-être la signature de mes regrets à tout jamais de ne pas avoir.... ("In Between worlds II")

Sans doute, une illusion, la résurgence du passé dans le présent. Partager avec l’autre peut parfois relever du seul silence. Parfois, il est bon de retrouver ces émotions là qui ne se recouvrent pas d’artifices, parfois, le silence est plus fort que le sarcasme ("Emotions (Part II)")

Voir ses enfants grandir et vieillir, c’est faire l’addition de toutes ses erreurs, de tous ses regrets, c’est se voir faillible, c’est se rendre compte que l’on s’en veut de ce que l’on n’a pas dit ou de ce que l’on a dit ("Angels")

Voir l’autre, celui ou celle que l’on aime, c’est faire l’addition de toutes les frustrations que l’on fait subir, de toutes les petites lâchetés, de tous les reniements, de tous les rénoncements, de toutes les déceptions, de cette amertume que l’on évacue dans le silence ("All given to machinery")

Ce jour-là, il n’était pas question d’addition mais juste du nombre 2. Ce jour là, je me voyais dans les yeux de ma fille et confusément, je sais qu’elle aussi se voyait dans les miens ("Inside eyes")

"Impetus" est une oeuvre lumineuse, toujours à la bordure d’un fado sans voix, toujours à la marge d’un Brian Eno moins cérébral...

Souvent bouleversante et créative, cette musique vous brisera les tripes... Vivant de peu, elle vous ménera très loin. Empruntant au pathétique et à la torpeur sourde de la musique juive, osant les mélanges entre des genres difficilement assimilables, Sebastian Plano ne propose pas un énième album de néo-classique sur un versant electronisant.... Basculant de Murcof au Max Richter des premières oeuvres, l’argentin brouille les repères.

Mais peu importent les écoles, les sens que l’on cherche à mettre dans quelques notes de musique, ce qui comptent, c’est les images que l’on y projete.

La musique est un art des rebonds, des échanges.... C’est un art de la réappropriation... Chacun de nous a ses images qu’il infiltre, qu’il pose en parasite et intrus dans les mots, les sons d’un autre.C’est un art de l’invasion, de l’occupation des espaces d’un autre, cet autre buvard et transparent

Pour toutes ces raisons, Sebastian Plano et son "Impetus" me renvoient en ces eaux-là, en un lieu où nous avons su nous trouver avec ma fille ce jour-là, avec ma fille que j’aime sans savoir le dire...




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