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J’habite dans un petit appartement gorgé de vinyles et tapissé de livres, au quinzième étage d’une tour impersonnelle, aux abords d’une ville dont je tairais le nom. Quelle importance ? Dès que j’en ai l’occasion, je m’allonge sur le matelas moelleux situé au centre de la pièce, et me perds entre les lignes , les enceintes allumées ou un casque sur les oreilles, en fonction de mon humeur. Il m’arrive régulièrement d’oublier de grailler, de me doucher ou tout simplement de reprendre mon souffle, c’est que je n’ai que faire, de mon apparence, de mon odeur. La Solitude comme seconde peau, douce et langoureuse comme une caresse du creux de la paume, il y a bien longtemps, que personne ne m’a touché.

Je ne sais pas trop quelle heure il est, mes volets sont toujours baissés. Ma montre est cassée depuis quelques jours, je vis avec mes livres, me nourrissant exclusivement de Son. Je n’ai pas envie de me rendre à la cuisine, minuscule cagibi équipé d’une plaque, d’un évier et d’un four micro-ondes couvert de moisissures. Ah, le frigo a rendu l’âme, je ne sais plus trop quand, une odeur âpre et dégueulasse flotte dans l’air, la cause de mon nez encombré. Je me racle la gorge et me redresse lentement. Mon coude émet un craquement fatigué, je dois pas être beau à voir, mon t-shirt schlingue la transpiration, mon pantalon l’urine. Je me traine jusqu’à la platine et la réveille à l’aide d’un nouveau disque, Kujira EP de Joy ! , le diamant crépite , je me cale sur le fauteuil, les mains croisées.

À mesure que la track avance, une sensation étrange m’envahit. Des picotements discrets chatouillent le bout de mes doigts, ma tête accompagne le beat généreux et balancé, j’aime la timidité du synthé qui s’incruste petit à petit dans le morceau, à la manière d’un félin, il s’avance et s’étire en ronronnant. J’ai la dalle. Mes pieds trottinent jusqu’au cagibi, l’odeur imprègne ma silhouette, je m’en moque éperdument. J’attrape une boite de nouilles instantanées, la pose dans le micro-ondes et attends, les mains posées sur le bord du meuble. Me voilà de retour dans la chambre, l’esprit étrangement troublé. En tailleur sur mon matelas, je mange en silence, les yeux clos.

Les nouilles moites me réchauffent la bouche, est-ce normal, cette légère pression sur ma hanche ? Quelque chose de tiède, qui me rappelle la forme d’une main caresse mon dos, je frissonne. J’ose pas ouvrir les yeux, le souffle court, j’attends. La main câline ma colonne vertébrale, mes omoplates, lorsqu’elle atteint le bas de mon t-shirt, elle se risque à passer en dessous. Au contact de ces 5 doigts souples, mon dos se cambre, je ne suis plus en contrôle, c’est flippant et délicieux à la fois, je décide d’attendre encore un peu, pour voir..

Je sens une mèche de cheveux parfumés me chatouiller le cou, des lèvres humides se posent tendrement au creux de ma nuque, deux bras se croisent sur mon abdomen et m’enlacent, quelle sensation vaut mieux que celle-là ? La fille caresse mon ventre d’une main et de l’autre, accompagne mon corps en position couchée, sur le côté, je la sens qui s’allonge derrière moi, pressant sa chair contre la mienne. Délicatement, elle m’aide à enlever mon t-shirt, humide et désuet, ma peau frissonne derechef lorsqu’elle aventure le bout de sa langue sur mon épaule nue, la musique, cette inconnue et mon pauvre corps maigre et laid sommes devenus un atome moite et bouillonnant, protégé par les draps de l’âpreté du réel, la banalité de mes nuits précédentes me bouffe la gorge, j’ai envie de tousser, de déglutir, peut être même de gerber, qui est cette apparition délicieuse, jusqu’où veut-elle m’emmener ?

Cet EP de Joy ! résonnera pour longtemps encore, telle l’étreinte d’une jolie fille aux cheveux sombres, rencontrée au beau milieu d’une nuit d’ivresse éphémère, au hasard de quelques pas de danse passionnés. Coup de coeur instantané, au milieu de tous ces squelettes sans visage qui s’agitent vainement. Le son surprend par sa sincérité et l’histoire se dévoile, avec retenue d’abord, pour finalement s’emparer corps et âmes de l’auditeur et l’emmener, main dans la main, vers des contrées bâties pour deux.




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