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  • rédigé par Olivier T. / Rubrique Interviews (point : 100%) (Popularité : 1) 34

    ADA : Comment vous présenteriez Centredumonde à une personne qui n’a jamais entendu votre musique ?

    Centredumonde : « J’écris des chansons tristes. »

    Je suis malheureusement un piètre vendeur, représentant et placier de ma propre production, mon expérience en la matière est catastrophique, on dirait que je suis surtout doué pour faire fuir l’auditeur potentiel et créer du vide autour de moi. Je ne sais pas susciter le désir.

    Centredumonde est un projet entropique à souhait, peu lisible pour le grand public, pas assez underground pour l’underground et surtout ultra-paradoxal : je chante en français mais n’écoute rien qui se chante en français, j’aime le lo-fi - je rêve orchestral -, j’envie et méprise la position sociale de l’artiste, écrire me saigne et me vivifie ; il serait certainement plus simple pour moi de consulter un psychiatre, mais je préfère dépenser mon argent en cigarettes et en bières, puis composer des petites chansons qui trouveront (ou pas) un écho sensible ailleurs que dans ma tête.

    Au fond, je suppose que derrière cette absence à soi-même il y a le désir enfoui d’aller vers l’autre, un autre qui me comprendrait et me dirait « C’est rien, Joseph, c’est pas grave, tout ça, ce chaos, c’est juste la vie. ».

    ADA : Ce nouvel album "Tigre, avec états d’âme" est-il, pour vous, une suite logique à l’album précédent "Rêvons plus sombre" ou alors décline-t-il une autre palette de vos chansons ?

    Centredumonde : « Tigre, avec états d’âme » contient des chansons qui auraient dû figurer sur « Rêvons plus sombre », il y a de fait une continuité entre ces deux albums. Je compose plus vite que je n’enregistre, j’ai ainsi en stock la trame d’un prochain album. C’est pénible parce que j’ai l’impression d’avoir engagé une course-poursuite perpétuelle contre moi-même.

    J’avais le désir initial de sortir une « Trilogie triste », trois albums que l’on pourrait écouter d’une traite avant de se jeter du haut d’un pont, noyer son chat ou quitter sa petite amie matérialiste.

    Je m’imaginais ensuite disparaître, devenir vieux et barbu, mythique et perdu, me dissoudre dans le temps et me lancer dans des projets de musiques inaudibles, qui donneraient la nausée tellement tout y serait cru et dissonant.

    Je me voyais aussi prendre le contrepied de Centredumonde et me la jouer rebelle moderne décalé, moustache synthpop, chemise hawaïenne, choriste à frange blasée, paroles robotiques et nom de groupe hypra-cool simili-rebelle, avec ponctuations hasardeuses de rigueur : « Salut Montluçon, on est les Fringües de Clödö et notre truc, c’est le synth-kraut-lo-fi-post-punk !!! ».

    « Rêvons plus sombre » avait été difficile à enregistrer – avec Marc, le batteur, on avait fini sur les rotules – alors, pour ce nouvel album, c’est Sébastien Louchet (ancien bassiste de My Diet Pill), entré dans le groupe en tant que clavier en 2017, qui s’y est collé. Pas de suspense : il a fini sur les rotules.

    Sébastien s’est plongé dans la partie technique de l’enregistrement, ce qui nous a permis d’enrichir la texture des chansons, d’intégrer de nouvelles sonorités et d’élargir notre spectre musical. Il a par ailleurs sollicité son entourage, parmi lesquels le pianiste Frédéric Wirtz (Kit) et la comédienne Agnès Claverie, les chansons y ont gagné en précision et en maturité.

    Enfin, The Callstore a arrangé le premier morceau, « Aussi lent que le Mexique » et produit le dernier, « A la mesure du vent ».

    En matière de composition, je ne m’interdis aucun registre, mais je trafique tout, et au final ça reste du Centredumonde. On trouve beaucoup de choses dans « Tigre, avec états d’âme », c’est un album nourri de visions, de rêves, de lectures et de souvenirs (vécu et non vécus). J’aime le format pop, couplets et refrains, mélodies, gimmicks, mais ce n’est pas un viatique. Ceci dit, je suis l’homme d’un grand principe : une bonne chanson doit tenir la route toute seule. Trop de chansons reposent sur des arrangements, des artifices, des tics de production, et, une fois nues, ne révèlent rien.

    Les mecs de Fringües de Clödö seraient inutiles au coin du feu de bois sur la plage alors que les mecs de Centredumonde rafleraient la mise, parce que leurs chansons peuvent être jouées à la guitare folk.

    ADA : Est-ce que le fait de jouer aussi dans Garden With Lips influence vos compositions et votre manière de travailler ?

    Centredumonde : Je ne suis pas certain que nous nous influencions mutuellement mais j’ai participé à l’élaboration de « Pélissandre », le dernier album de Garden With Lips, tandis que je travaillais sur « Tigre, avec états d’âme ».

    J’en ai profité pour lâcher les chevaux : je rentrais chez moi le soir après une morne journée de bureau, j’enregistrais mes parties de guitare, des choeurs, des claviers, sans me restreindre ni penser, une bière à portée de la main, j’étais dans l’instant, dans l’instinct, je crois qu’il est vital pour un musicien de ne pas tout intellectualiser, il faut savoir débrancher son cerveau, se laisser guider par ses émotions et ses doigts, ne pas craindre le chaos et les fausses notes.

    J’accompagne Gildas sur scène depuis 2016 et c’est devenu un ami. C’est d’ailleurs lui qui a composé la ligne de basse de « Noyade caractéristique », et nous avons travaillé sur quelques chansons communes, restées en jachère. Le temps, l’ennemi du musicien prolixe...

    ADA : Vu de l’extérieur votre label "L’église de la petite folie" ressemble à une petite famille qui travaille en commun sur tous les projets. Est-ce que cette proximité et cette complicité font que c’était eux et pas un autre label ?

    Centredumonde : Le label « L’église de la petite folie » peut effectivement être perçu comme une famille, même si l’éloignement physique (eux à Brest et moi à Paris) fait qu’on se voit rarement ; je suis à la périphérie, une sorte de cousin bizarre et monomaniaque qui ne connaît pas tout le monde.

    Il y a un noyau dur autour d’Arnaud Le Gouëfflec, le boss du label, et ce sont de sacrés musiciens, je pense par exemple à John Trap qui est un super arrangeur, il nous a accompagnés à la basse lors d’un concert de Garden With Lips, à Brest, au printemps dernier, sans avoir répété, c’était un peu foufou et vraiment amusant. Autour du label on sent un environnement très créatif et stimulant.

    En été 2014, à une époque où mentalement je végétais, me demandant comment j’allais occuper le reste de ma vie, « L’église de la petite folie » a su trouver les mots pour me convaincre de travailler avec eux et ranimer Centredumonde, qui dormait depuis plus de deux ans, en partie à cause d’une relation sentimentale masochiste (fréquenter une fille qui n’aime pas les chansons que vous écrivez est un peu idiot, non ?)(et donc, pour ne pas l’effrayer, vous ne jouez plus).

    Je mesure le chemin parcouru depuis, on en est à six sorties : deux compilations de 20 titres (« Bang ! » et « Gang ! »), la réédition de « Le Renégat » (mini-album datant de 2012), le EP « Rêvons plus sombre » puis l’album du même nom, et désormais « Tigre, avec états d’âme ».

    Prochaine étape, un album 40 titres de Fringües de Clödö !!!

    ADA : Au-delà des membres du label, est-ce que vous avez des accointances avec d’autres groupes ?

    Centredumonde : Je n’écoute pour ainsi dire pas de musique moderne. Je connais des artistes, dont j’apprécie la personnalité et le travail, mais je dois admettre que je suis très solitaire et ne me sens affilié à aucune scène ou mouvance.

    Les musiciens me mettent mal à l’aise, certains parce qu’ils sont médiocres (les suiveurs : pourquoi du jour au lendemain tout le monde se met à adopter la même posture et utiliser les mêmes sons ?), d’autres parce qu’ils sont musiciens pour de mauvaises raisons (les égotistes, les séducteurs, les geeks de la technique). Il y a assez peu de pureté dans l’intention d’un musicien.

    Je m’interroge souvent sur ma pratique artistique, me demandant pourquoi j’agis et pourquoi je persiste, je suis incapable de trouver une réponse satisfaisante. Cette année j’ai néanmoins décidé de m’ouvrir un peu aux autres et je travaille sur des projets annexes, je crois qu’à terme je pense me lancer dans une carrière de mercenaire underground pop : avis aux lecteurs, si vous souhaitez vous aussi bénéficier de la fameuse touche triste de Centredumonde, n’hésitez pas à me solliciter ! Puisque je ne sais pas pourquoi j’agis, alors je vais agir plus fort.

    ADA : En écoutant la chanson "A tes yeux endormis" je trouve qu’elle se démarque du reste de l’album avec un aspect plus planant et plus onirique. Est-ce que c’est une direction que vous souhaitez prendre dans le futur ?

    Centredumonde : Une nuit, pendant l’enregistrement de « Tigre, avec états d’âme », j’ai rêvé que je me tenais au bord d’une falaise en Irlande et il y avait un groupe de musique folklorique – guitare, bodhran et voix féminine – qui jouait une mélopée en ré mineur, c’était apaisant, au réveil j’ai pris des notes, que j’ai par la suite nourries de ma lecture de l’époque, le puissant « Les sables de la mer », de John Cowper Powys, et ça a donné la chanson « Perdita ».

    « Perdita » est née en rêve mais m’a valu des cauchemars, dans lesquels on se retrouvait à jouer à la foire au cidre de patelins perdus devant une assemblée de péquenauds fanatiques de rock agricole à la Louise Attaque.

    J’ai eu envie de poursuivre dans le registre de la ritournelle et d’adopter un point de vue féminin, me mettant à la place d’une fille de joie, amoureuse éperdue, dans un moyen-âge fantasmé.

    Ainsi est née « A tes yeux endormis », qui est effectivement planante et onirique, aussi bien dans le sujet abordé que la production. Sébastien a insisté pour qu’on la mette en début d’album mais j’ai eu peur qu’elle déroute les auditeurs habitués à plus d’expérimentations, avec du recul je dois admettre que j’ai eu tort – établir l’ordre des morceaux d’un album est très difficile, je déteste ça et je me trompe systématiquement.

    ADA : D’une manière générale les textes sont emprunts d’une certaine idée que le bonheur n’est pas très loin mais que l’instant d’après il s’est déjà échappé. C’est inspiré de votre vécu, de vos lectures, de votre vision de la vie ou les 3 à la fois ?

    Centredumonde : Tout est si fugace, oui. Le bonheur n’est qu’un concept, mais il s’impose si fort à nous, par tant d’injonctions et de discours moralisateurs – à commencer par les affiches publicitaires qui, dans le métropolitain, chaque matin, me poignardent le coeur ; le monde proposé, certes fictif, est si sain, si simple, si exaltant - que j’en arrive à me sentir honteux de ne pas être heureux.

    Nous devrions plutôt hausser les épaules, passer notre chemin, ou en rire, oui, nous devrions nous moquer de ceux qui font l’apologie du bonheur, comme nous devrions rire au nez de n’importe quel idéologue, bonimenteur, réducteur de pensée et profiteur de nos peurs conformistes.

    Je miserais plutôt sur le bien-être immédiat, accessible au quotidien par les sensations, l’ivresse, la félicité érotique, les rires partagés. Le bonheur, c’est une côte de bœuf et du vin rouge.

    Ma vision de l’existence – grise - me semble inchangée depuis l’enfance, quand bien même j’ai peu souffert, j’ai toujours eu la sensation d’être à côté de mes pompes. Ce qui meut le monde me paraît vain, je pense que nous pourrions et devrions faire beaucoup mieux.

    ADA : Est-ce que vous avez envisagé de prolonger votre écriture sur une forme plus longue : nouvelles ou roman ?

    Centredumonde : J’aime écrire (je tiens au quotidien un journal depuis une vingtaine d’années) mais je ne me sens pas capable d’écrire sur autre chose que moi-même, et comme ma vie est inintéressante au possible, je m’en voudrais beaucoup d’ennuyer le lecteur avec mes états d’âme stériles et mes voyages immobiles.

    ADA : Est-ce que vous avez envie de jouer ces nouvelles chansons en concert ? Si oui, des dates sont-elles déjà prévues ?

    Centredumonde : Quelques chansons de « Tigre, avec états d’âme » ont été jouées en concert ces dernières années, ce qui a permis de les roder, et la plupart des titres du nouvel album seront intégrés à la set-list.

    Pas de date prévue à ce jour : je suis supposé chercher moi-même les concerts et je dois avouer que ce n’est pas du tout mon truc, mais alors vraiment pas. Chercher des concerts, c’est un coup à perdre ses nerfs, entre les programmateurs qui ne vous répondent pas et ceux qui vous déprogramment sans prévenir, je préfère me concentrer sur la partie créative – au moins je ne me dispute qu’avec moi-même !


  • rédigé par Jean Thooris / Rubrique Interviews (point : 91%) (Popularité : 1) 31

    Dans une brasserie parisienne, longue discussion avec l’incorruptible ODyL. Où il sera question de guitares électriques, de Courtney Love, de chat noir, de mistrals gagnants et d’honnêteté à l’égard de soi-même.

    ADA : Où en est l’enregistrement de ton premier LP ?

    ODyL : On est en train de le préparer mais il ne va pas sortir avant la fin de l’année, voire début 2014, car cela prend du temps et il s’agit d’un travail de fond. Ensuite il y a le mastering, la pochette, les visuels qui accompagneront l’album, le merchandising… Et puis on préfère sortir l’album plus tard et qu’il soit bon plutôt que de se précipiter et de faire une sortie à la va-vite…

    ADA : Donc l’EP « C’était l’hiver » consiste à faire patienter avant ce premier album ?

    ODyL : Voila. Il s’agit de faire patienter les fans. J’ai sorti un premier EP début 2012 et comme j’ai ensuite donné un grand nombre de concerts, beaucoup de gens ont apprécié ma musique et m’ont suivie. Cela fait longtemps maintenant que des fans me demandent « quand pourra-t-on acheter un disque ? »… En fait, je devais sortir un album assez vite après mon premier EP de 2012. Mais comme ma maison de disques m’a lâchée, il a fallu tout reconstruire, trouver un financement, une boite de prod’, les personnes avec qui travailler… Je ne voulais pas que les gens attendent désespérément puis passent à autre-chose. Car lorsqu’il n’y a pas d’actualités pour un artiste, ça part assez vite. D’où, avec « C’était l’hiver », un petit avant-goût du disque. Et puis effectivement, cela permet de créer de l’actualité, de reprendre les concerts, d’occuper le terrain pendant que le travail de fond se termine…

    ADA : Ton premier EP éponyme, sorti en mars 2012, était sur Sony. Que s’est-il passé ?

    ODyL : Un peu ce qui se passe aujourd’hui avec la plupart des artistes sur une maison de disques : les places sont rares et chères, les contrats sont minables. Et puis avec les contrats à options, les maisons de disques ont le droit ou pas de garder les artistes entre chaque album, et bien sûr l’artiste n’a pas le droit de décider s’il veut garder ou non sa maison de disques. En l’occurrence, j’avais signé pour un EP avec option album. Je ne m’inquiétais pas trop : lorsqu’une maison de disques signe un artiste pour un EP, il semble évident qu’un album va suivre car un EP signifie beaucoup d’investissements et peu de retours. Or, il y a un an, en plein été, j’ai reçu une lettre de Sony m’annonçant que le disque n’allait finalement pas se faire… Je ne suis pas un cas particulier (cela arrive à beaucoup), sauf que généralement tu as quand même l’opportunité de faire un album en entier. J’étais très étonnée car je possédais des résultats de vente, des fans qui avaient accroché au projet, des concerts, des médias… En même temps, le label où j’étais (Jive Epic) allait vers une couleur beaucoup plus « urbaine » comme ils disent (avec Sexion D’Assaut, La Fouine, beaucoup d’artistes hip-hop et r’n’b). Du coup, mon projet ne les intéressait plus. J’avais monté un label il y a quelques années (ndlr : 25H43 Productions), et avec ma petite équipe on a décidé de le remettre sur pieds. Par rapport à l’argent, j’ai eu beaucoup de retours des fans via le site OOCTO (c’est grâce à eux que l’album peut se faire) ainsi qu’une subvention. J’ai vécu le fait d’être indépendante comme d’être sur une maison de disques. Fatalement, l’indépendance est beaucoup plus difficile à gérer : le stress, les galères, les sous dépensés (car tu dépenses ton propre argent)… En même temps, je ressens aujourd’hui du soulagement car je n’ai pas à me prendre la tête avec quiconque pour imposer mon visuel, mon single, mes arrangements, mes chansons…

    ADA : Tu n’étais donc pas heureuse chez Sony…

    ODyL : Je ne me sentais pas considérée. Chez Sony, personne ne m’a jamais dit que je composais ou écrivais bien. Le seul compliment que j’ai reçu de Sony : on m’a qualifiée de « dure-à-cuire ».

    ADA : Et personnellement, tu te considères comme une « dure-à-cuire » ?

    ODyL : Pas vraiment car je tombe en larmes assez facilement et je rougis dès que l’on me parle. « Dure-à-cuire » dans la persévérance, oui. On dit souvent que ceux qui réussissent dans ce métier sont des personnes qui refusent de baisser les bras. Personnellement, je persiste. C’est peut-être une erreur mais la musique reste ma raison de vivre. Peut-être un jour déciderai-je de faire de la musique uniquement dans ma chambre ou de ne jouer que dans des bars au fin fond de la France, mais pour l’heure j’accepte d’en faire mon métier malgré les difficultés.

    ADA : Tu n’as jamais des périodes de découragement ?

    ODyL : Si, bien sûr, tout le temps ! Avec mon équipe, on se demande souvent si je n’ai pas un chat noir en moi ! J’ai connu pas mal de galères et de coups durs. Ma plus grosse galère ? Au moment où, avec mon ancien groupe, nous allions créer notre label et sortir un album, la personne qui m’avait signée (une ancienne directrice de Columbia), une personne qui croyait en moi et avec qui j’avais travaillé trois années, est décédée. Humainement, ce fut douloureux ; professionnellement, il a fallu recommencer à zéro car elle s’occupait de tout… Et ensuite Sony : tu signes, tu désignes… Un mec du métier a récemment dit à mon guitariste que j’étais un tank et que même si je me prenais un tsunami dans la gueule, je continuerai. Apparemment, c’est l’impression que je donne…

    ADA : La chanson « Petite » fait-elle référence à tes déboires sur Sony ?

    ODyL : Non. J’ai écrit cette chanson au tout début de ma période Sony. « Petite » parle certes du métier mais la chanson se veut plus générale. Le public aime justement le texte de « Petite » car chacun peut s’y reconnaitre. J’y aborde l’univers de la musique, un univers dans lequel je me suis pris des claques au point de me sentir toute petite face à des gens qui se croyaient très grands. Mais finalement, dans tous les métiers, dans chaque relation humaine, on a parfois l’impression d’être méprisé et pris de haut…

    ADA : Les mots sont-ils le plus important pour toi ?

    ODyL : Oui car j’ai commencé par écrire avant de faire de la musique. Et puis j’ai découvert Nirvana et j’ai eu envie de piquer la guitare de mon frère… Pour autant, je ne pense pas composer de la musique : j’écris des textes, je trouve des mélodies mais je ne fais pas le travail d’arrangements moi-même. Je n’ai pas la patience d’apprendre le piano ou le violon, même si j’aimerai…

    ADA : Tes textes sont-ils autobiographiques ?

    ODyL : Non. Je n’ai pas l’impression de raconter ma vie. Je pars de sentiments personnels, ensuite je m’amuse avec le texte ; si bien que le résultat n’a plus rien à voir avec mon histoire. Heureusement, d’ailleurs !

    ADA : Pour toi, l’écriture semble être un besoin…

    ODyL : Oui, c’est viscérale, jeté sur papier… On me demande souvent si je fais du rock ou de la chanson, et je réponds que je fais de la chanson rock’n’roll : pas de solos de guitare, pas de riffs, des textes sauvages et criés. Si Kurt Cobain criait sur scène, de mon côté je crie dans mes mots.

    ADA : Tu retravailles beaucoup tes textes ?

    ODyL : Non, pas trop. Ce n’est pas non plus de l’écriture automatique. Quand je suis dans le truc, les mots viennent assez vite.

    ADA : Je discutais il y a peu avec un musicien à propos de la frontière séparant le texte intime du déballage. On se demandait jusqu’où peut-on aller sans tomber dans l’indécence. Tu en penses quoi ?

    ODyL : Déjà, je n’écris jamais à la première personne. J’aime bien que les textes ne se limitent pas aux histoires personnelles, qu’ils soient plus généraux et abordent des choses que je peux voir dans ma rue. Dans l’album, beaucoup de chansons ressemblent à cela (ce qui n’était pas nécessairement le cas auparavant). Il existe ensuite une différence entre raconter sa vie et tenter de faire de la poésie. Pour moi, la poésie consiste à rendre beau par les mots une chose ne l’étant pas forcement. Il s’agit également de raconter son histoire mais de faire en sorte que le « moi » puisse être celui de tout le monde. Mes chanteurs préférés fonctionnent de cette façon : ils racontent tellement bien leurs vies que tu as la sensation qu’il s’agit de la tienne. J’essaie également de faire cela…

    ADA : As-tu la sensation de partir du ou d’un quotidien pour ensuite aboutir à un message plus universel ?

    ODyL : Oui, c’est le but. Par exemple, je peux écrire un texte très personnel mais je n’en ferai jamais une chanson d’ODyL. Je le donnerai à quelqu’un ou alors il s’agira d’un texte m’ayant fait du bien mais que je conserverai dans un tiroir. Pour l’album, j’ai vraiment choisi des chansons porteuses d’un message que j’avais envie de véhiculer et non pas qui raconteraient mon « moi ».

    ADA : Quels seront les thèmes abordés sur ton album ?

    ODyL : Je parle du métro car j’habite à Paris et l’on voit tellement de choses dans le métro ! Je parle de mon métier mais, comme je te le disais, en essayant de faire en sorte que cela puisse parler à chacun. Je parle de nostalgie…

    ADA : L’album sera-t-il dans la même veine que « C’était l’hiver » ?

    ODyL : L’EP est peut-être un peu plus sombre que l’album. Ce dernier est plus éclectique… Il y a un versant pop qui n’était pas présent sur l’EP (à part sur le titre « C’était l’hiver »).

    ADA : Tu parlais de chansons rock’n’roll. Y a-t-il des artistes avec qui tu te sentirais en connivence. Daniel Darc, par exemple ?

    ODyL : Je n’écoute pas ses albums en boucle mais je le respectais. Je l’avais croisé car il composait pour la même maison de disques que moi. Mais j’aime la comparaison car lorsque je parle de chansons rock’n’roll, Daniel Darc est un bon exemple : poétique, souvent mélancolique, avec ce qu’il faut de rage et de punk. Effectivement, je m’y reconnais.

    ADA : Penses-tu détenir toi-même un aspect punk ?

    ODyL : Plus grunge que punk car je viens de Nirvana. J’adorais Nirvana car Kurt Cobain disait être originaire du punk mais il acclamait les Beatles (ce qui, à l’époque, était un gros mot pour les punks). J’explique le triomphe de Nirvana par le fait que Cobain mélangeait les Beatles à la rage punk ; et pour moi les mélodies sont importantes pour faire passer un message, il faut un aspect populaire… Je suis punk malgré moi car je possède un aspect je-m’en-foutiste et sûrement un peu déglingué dans ma tête (hélas !), mais je n’ai jamais voulu être en marge du système. Les rockers qui se prennent pour des supers rebelles, crient dans le garage et boivent leurs bières, ça ne change pas le monde. Kurt Cobain touchant des millions de personnes, cela possède plus d’impact que tous ces groupes étant resté inconnus car ils gueulaient des trucs sans mélodie. Rentrer dans un système populaire me convient donc très bien. De plus, j’aime les gens ; et populaire renvoie au peuple… Puisque nous parlons de chansons populaires et qu’il me faut le citer au moins trois fois par interviews, je suis une grande fan de Renaud !

    ADA : Renaud !?

    ODyL : Oui, c’était le chanteur de mon enfance. En ce moment, je m’y replonge. Je suis une absolue fan de Renaud car c’est un punk populaire qui parle d’amour.

    ADA : Punk même durant sa période « Mistral Gagnant » ?

    ODyL : Ah oui ! J’aime toutes les époques (même si j’ai moins écouté ses derniers disques). D’ailleurs, je suis en train de faire une reprise de Renaud pour un mini CD en bonus de l’album ; un mini CD qui sera offert aux fans ayant participé à son financement. Info exclusive !... Pour autant, je ne reprendrai jamais « Mistral Gagnant » car dix mille chanteurs s’y sont déjà essayés et aucun n’est arrivé à la reprendre tel que Renaud chantait ce titre. Justement car Renaud ne chantait pas « Mistral Gagnant », il la parlait presque, il la vivait.

    ADA : Quel titre de Renaud vas-tu reprendre, alors ?

    ODyL : Je ne le dis pas encore (rire) ! Je garde un peu d’exclusivité !

    ADA : A part Renaud, quels furent tes premiers émois musicaux ?

    ODyL : Mes parents ne sont pas musiciens, ils sont tous les deux profs de lettres, mon père est même poète (je pense que le fait d’écrire vient de là - je n’étais cependant pas très proche de lui). Ma mère écoutait Ferrat alors j’écoutais Ferrat, mon père écoutait Ferré alors j’écoutais Ferré… J’ai un grand frère de trois ans mon ainé qui, durant l’adolescence, ne se coupait plus les cheveux mais par contre se coupait les jeans. Il était devenu fan d’un groupe qui se nommait donc Nirvana. Vers treize ans, gros coup de cœur pour Kurt Cobain. Mon frère possédait une guitare toute pourrie, j’ai voulu faire comme lui et je me suis mise à gratouiller…

    ADA : Tu avais un groupe au collège ou au lycée ?

    ODyL : Je n’ai pas eu de groupes lorsque j’étais au collège ou au lycée mais j’écrivais des textes qui sonnaient vraiment journal intime. Et puis, vers la fin du lycée, je suis tombée amoureuse de Muse, un groupe alors inconnu. Je suis allée à leurs concerts et j’ai eu la chance de devenir « pote » avec eux car je soutenais cette musique et nous n’étions alors pas hyper nombreux. Du coup, le groupe m’invitait à tous leurs concerts. Comme j’étais ado et que cela m’éclatait, j’ai donc fais plein de dates avec Muse. Cela m’a motivée pour revenir à ma guitare et à ma musique. J’ai cherché un groupe et je m’y suis vraiment impliquée. Au début, je voulais juste être guitariste car j’étais très timide et je me détestais physiquement. Je jouais avec une pote qui, comme moi, était fan de Hole : elle était la leadeuse pour son côté grande gueule, et moi je jouais de la guitare. Puis je me suis mise à faire les chœurs, et un jour cette amie m’a dit que mon chant était cool. Comme cette dernière n’aimait pas du tout écrire, j’ai commencé à mettre mes textes en musique… Le groupe a tenu une année. Comme nous étions quatre meufs dans le band, l’affaire s’est très mal finie.

    ADA : Pour quelle raison ?

    ODyL : En fait nous étions quatre meufs plus un batteur. En gros, on est toute sorti avec ce batteur et cela s’est terminé en pugilat (rire). A partir de là, je n’avais plus envie d’être au second plan. J’ai donc posé une annonce afin de rencontrer des musiciens. Un groupe s’est monté, nommé ILIS, avec qui j’ai joué huit ans. Nous avons découvert le métier sur le tas car au début nous n’étions qu’un groupe « d’ados » ne connaissant personne dans le milieu..

    ADA : Quel âge avais-tu au moment de créer ILIS ?

    ODyL : Vingt ans. J’ai décidé d’arrêter mes études à ce moment-là. Je me disais « j’y crois à fond » même si nous n’avions aucune idée de la réalité du métier, surtout en France. Or, lorsque tu ne connais personne dans le milieu et que tu n’es pas « fils de », tu apprends au fur et à mesure. On a envoyé des centaines de disques et on a eu la chance d’être contacté par une femme du métier. A l’époque, je pouvais encore arrêter la musique et reprendre mes études ; mais du coup, je me disais que la musique était possible. Et j’ai continué !

    ADA : Vous avez beaucoup tourné avec ILIS ?

    ODyL : Pas mal. Au début, on jouait surtout en région parisienne (pour des tremplins, ce genre de choses). Puis Virginie (la femme avec qui je travaillais) nous a expliqué les astuces du métier. Personnellement, d’un point de vue mental comme humain, Virginie m’a beaucoup aidée car je viens d’une famille de dépressifs. J’étais donc tout le temps pessimiste, et cette femme m’a permit de virer les idées noires de ma tête.

    ADA : Il t’arrive encore d’avoir des idées noires ?

    ODyL : C’est dans ma nature. J’ai un cerveau assez sombre et bordélique…

    ADA : Pourquoi ILIS s’est-il arrêté ?

    ODyL : A cause du décès de Virginie. On a ensuite décidé de continuer car elle aurait aimé que l’on fasse cet album, mais ce fut très dur. Nous avons un peu tourné durant les deux dernières années du groupe, mais sans aucune aide professionnelle. On se battait comme on pouvait. A la fin de la tournée qui accompagnait l’album, on avait emprunté beaucoup d’argent pour financer ce disque et il était difficile de tout rembourser (l’album ne se vendait pas trop). Cela peut sembler malpolie de parler d’argent mais c’est une réalité… A un moment, on ne pouvait plus rien faire : soit on trouvait des professionnels pour faire avancer le projet, soit on arrêtait. C’est alors que j’ai rencontré mon directeur artistique chez Sony… Sony m’avait repérée car je refusais de baisser les bras. Les gens de Sony n’aimaient pas mon groupe mais pensaient que je détenais un potentiel. J’en ai parlé à mes musiciens. Ce fut une période douloureuse car mes musiciens étaient devenus une famille, comme une troupe de théâtre qui part sur les routes. D’ailleurs, notre album s’appelait « Sexe, Love & Rock’n’roll » car nous étions à l’opposé du « sexe, drogue et rock’n’roll », très bon enfant, limite Bisounours !... Mes amis musiciens ont alors fait ce que peu aurait accepté : ils m’ont dit « avec ou sans nous, tu continues, on te soutient ». Cela faisait huit ans que j’étais la patronne de cette auto-entreprise. Je voulais tellement « diriger » que personne n’osait me dire ce qui n’allait pas. Du coup, quand j’ai commencé ODyL, je m’en suis pris plein la gueule par Sony.

    ADA : Sony te critiquait ?

    ODyL : Déjà Sony n’aimait pas ILIS (le groupe était donc rayé de la carte). Mais grâce à ces critiques, je me suis remise en question au point d’admettre que des choses n’allaient pas dans ILIS, techniquement comme vocalement. J’ai donc pris des cours de chant, par exemple. Artistiquement, cela m’a permis de faire table rase pour que ce nouveau projet me ressemble. Durant toute une période, j’ai arrêté d’écrire car je souhaitais en passer par une étape où je ne chanterai que des textes issus d’autres compositeurs ou paroliers. J’ai travaillé avec des arrangeurs, des réalisateurs, j’ai fait beaucoup de sessions studio ; ce qui finalement m’a aidé à aujourd’hui faire un album très personnel.

    ADA : Comment ODyL est-il né ?

    ODyL : Sur scène. Lorsque j’ai commencé les concerts, ODyL existait depuis quelques semaines à peine. Heureusement, une partie des fans de mon ancien groupe m’a suivie. Les gens ont aimé le fait que mon écriture soi plus crue. Il est vrai qu’avec ILIS je m’autocensurais : je pensais que certains textes me ressemblaient mais qu’ils étaient trop sombres, que le public n’allait pas apprécier. Inversement, avec ODyL, je souhaitais faire quelque chose de différent. Je me disais : « si cette différence ne plait pas, au moins je resterai moi-même ». Or, le titre « Rouge à lèvres » a buzzé sur Internet, le clip a pas mal été diffusé, des médias se sont intéressés au projet… Sans doute car cette chanson était très provoc (même si aujourd’hui je ne mettrai pas ce genre de chansons dans un album) et c’était sans doute bien de commencer de telle façon. Le propos était : « regardez, je suis différente et je vous emmerde ». « Rouge à lèvres » s’apparentait à une carte d’identité. Je jouais seule sur scène et j’assumais. Parce que lorsque tu es toute seule sur scène, que tu joues devant des tonnes de personnes qui ne te connaissent pas, que tu fais un blanc dans ta chanson et que tu dis « aussi salope que salopée », eh bien faut assumer ! Ensuite, prochain album, « montre-nous tes couilles si t’en as » (rire).

    ADA : Au moins c’est clair !

    ODyL : En même temps, la provocation consiste à écrire un truc pour aboutir à un effet. Dans le cas de « Rouge à lèvres », ce n’était pas le but car à la base il s’agissait d’un très long texte qui n’était pas spécialement destiné à devenir une chanson… Par contre, ce fut un choix de sortir ce titre en premier et d’en faire une signature ODyL. C’est-à-dire une chanteuse moins pop, moins lisse, moins gentille et belle que la plupart des chanteuses actuelles. Et puis cela colle avec le personnage ODyL car je finis mes concerts hyper mal coiffée et avec du rouge à lèvres partout.

    ADA : Apprécies-tu certaines chanteuses aux mots très crus ? Je pense à P.J. Harvey, à Liz Phair, à Courtney Love évidemment…

    ODyL : J’ai toujours beaucoup aimé les meufs un peu grandes gueules. Courtney Love disait « si t’as quinze ans et que tu es une meuf, prends une guitare ». J’avais quinze ans, j’étais une meuf, j’ai donc pris une guitare. J’adorais Courtney Love car elle s’en prenait plein la gueule mais elle résistait, elle se relevait, elle répondait à son mec (qui avait cité le « it’s better to burn out than to fade away » de Neil Young dans sa lettre de suicide) en chantant qu’il est préférable de se relever plutôt que de s’éteindre à petit feu. Et puis c’était important pour moi d’entendre une meuf chanter le mal-être dans un corps de femme. Elle racontait par exemple le fait de se faire vomir... C’est vraiment Courtney Love qui m’a donnée envie de mettre du rouge à lèvres, d’acheter des talons alors que j’étais un garçon manqué très mal dans sa peau. Je mettais des jeans déchirés hyper grands, avec des cheveux longs tout dégueulasses… Hole m’a permis de comprendre qu’une fille n’était pas obligatoirement précieuse ou forcément lisse… Je kiffe également Katy Perry car, même si elle est loin de mon univers, il s’agit d’une meuf ayant un pouvoir incroyable et une capacité à fédérer du monde.

    ADA : Et en littérature ?

    ODyL : Je suis fan de Virginie Despentes. D’ailleurs, dans « Mordre au Travers », à chaque début de nouvelles on trouve une phrase de Hole ou de Nirvana. J’aime le discours de Virginie sur le féminisme : avec « King Kong Théorie », elle éclate tous les préjugés en disant « j’ai fait du porno et je kiffe cela, j’ai choisi de me prostituer et je l’assume ».

    ADA : Tu écoutes quoi en ce moment ?

    ODyL : Je me sens aujourd’hui moins indie-rock 90’s. J’écoute Bashung, Renaud, Gainsbourg car je suis à fond dans les textes. Mes influences musicales viennent certes du rock anglo-saxon des années 90, mais mon écriture vient de la chanson française.

    Merci à Carole Chartaud


  • rédigé par Mickaël Mottet / Rubrique Interviews (point : 88%) (Popularité : 1) 30

    Entretien avec Monte Vallier (basse), Sean Kirkpatrick (batterie), John Dettman-Lytle (voix, guitare) et Niko Wenner (guitare) par Mickaël Mottet, avec la présence bienveillante de Renée Clancy.

    Sean et Monte s’installent face à l’écran. Ils ont l’air détendu. On distingue des poutres en bois au plafond ; on sent que l’ambiance est chaleureuse, dans la maison près du Mans où ils répètent pour la tournée hommage à David Freel qui démarre dans quelques jours.

    Renée : Je ne sais pas si vous vous en souvenez, mais ADA est le webzine français qui a sorti un album hommage à 41.

    Monte : Oui, je me rappelle ! C’était super d’entendre ces relectures. Certaines de ces chansons sont très dures à jouer. “Here it is”, c’est dur ; “You’re so right” est vraiment difficile à jouer aussi. Pour “(It’s time to) Move on”, c’est une question d’atmosphère. Il faut savoir trouver l’humeur adéquate.

    Mickaël : C’est ma chanson préférée de Swell, je pense.

    Sean : “Move on”, nous allons la jouer. Mais il y a d’autres chansons qu’on n’arriverait pas à faire. Tu vas pouvoir venir nous voir ? Où vis-tu ?

    Mickaël : A Malte. Mais vous êtes les bienvenus, quand vous voulez. Vous pourriez jouer sur le toit !

    Sean : Ce serait cohérent : les tout premiers concerts de Swell en Europe se sont déroulés sur un toit-terrasse en Espagne. Je vivais dans un appartement dans le Nord du pays, près de San Sebastian. David et moi avions fait le premier album aux Etats-Unis, puis j’avais déménagé en Espagne, où j’avais trouvé un poste de prof d’anglais. David est venu me rendre visite et nous avons répété pendant deux semaines sur le toit du bâtiment.

    Mickaël : Comment t’es-tu retrouvé à travailler comme professeur d’anglais en Espagne ? Avais-tu quitté les États-Unis intentionnellement ?

    Sean : Je te fais la version courte. J’ai voulu faire une école d’art à Londres. Je m’y étais déjà rendu à de nombreuses reprises auparavant, et à chaque fois, à la douane, on me faisait enlever mes vêtements, on me fouillait et on m’interrogeait, parce que je m’appelle Sean Aaron Kirkpatrick, un nom qui sonne très irlandais. Or, à l’époque, l’IRA tuait de nombreux Anglais. Bref, je me suis inscrit à une école d’art ; comme d’habitude à la douane, interrogatoire, etc., sauf que cette fois-ci, ils m’ont renvoyé en France, où j’avais pris l’avion pour Londres. Je me suis dit, putain, qu’est-ce que je vais faire maintenant ? L’école était payée d’avance. Heureusement, j’avais rencontré un gars du nord de l’Espagne la veille de mon départ : je l’ai appelé, et il m’a dit, viens me rendre visite à San Sebastian. J’y suis allé, j’en suis tombé amoureux, et il m’a trouvé un poste de prof d’anglais. J’y suis resté deux ans.

    J’étais rentré chez moi l’été, pour faire un disque avec David : le premier album de Swell. J’ai passé tout l’été avec David, puis je suis revenu en Espagne pour reprendre le travail. David a mixé le disque et m’a envoyé un tas d’exemplaires, que j’ai emmenés en Belgique, où nous avions réussi à trouver un producteur. C’est la raison pour laquelle David est venu m’y retrouver.

    Mickaël : Et toi, Monte, comment as-tu rejoint Swell ?

    Monte : J’étais attaché de presse dans le milieu de la musique. J’ai fait toute la promotion radio et presse pour le premier album de Swell. Mais je connaissais déjà les gars, Sean et moi avions joué ensemble dans plusieurs groupes dès 1981. J’ai même joué avec David sur certaines de ses démos en 1987, 88, quelques années avant Swell. Sean a rencontré David à cette époque, et lui a dit, tiens, je connais un bassiste. C’est donc à San Francisco que tout a démarré. Le premier album a très bien marché sur les radios universitaires et dans la presse. Quand les gars sont revenus d’Espagne, il était devenu nécessaire de former un vrai groupe, parce que nous avions des concerts déjà bouclés.

    Il y avait un magazine à San Francisco qui nous voulait en couverture. J’ai dit à Sean et David, bon, on va faire la une d’un magazine. Plus qu’à former un groupe. Ce qu’on a fait, environ une heure avant la séance photo ! Quant à John Dettman, qui va chanter et jouer de la guitare sur cette tournée, c’était un vieil ami à moi originaire de Santa Barbara, qui venait d’emménager à San Francisco et partageait un loft avec David. Nous lui avons dit, bon, tu fais partie du groupe. Tu seras le guitariste. Et nous voilà 30 ans plus tard avec la formation originale, complétée par notre ami guitariste Niko, qui a fait partie de Swell de 1993 à 2003. C’est donc le Swell d’origine. A l’exception de David, qui est là spirituellement.

    Mickaël : Qui chante ?

    Sean : John Dettman, principalement. Il fait aussi la guitare acoustique, c’est “le David”. John a vécu avec David, comme je le disais, et David a appris à John à jouer de la guitare. David était une sorte de mentor pour John. Ils ont quelque chose comme six ans d’écart. John admirait David, et il le comprenait. Je pense que John a une bonne idée de comment se glisser dans les vêtements de David, bien que ce soit loin d’être évident.

    Mickaël : Ce doit être une ligne ténue, de rendre un véritable hommage sans tomber dans la caricature.

    Sean : Notre but, c’est de sonner aussi Swell que possible. En ayant rassemblé la section rythmique originale, avec également Niko qui connaît ces chansons par cœur, et John, qui s’est pleinement intégré, et s’en sort très bien. Les gens pourront fermer les yeux, et se dire, OK, je suis en train d’écouter Swell.

    Mickaël : C’est tellement émouvant. Tellement émouvant de vous entendre parler de tout ça. Comment est née l’idée ?

    Monte : Avant le décès de David. Sean, David et moi avions essayé de monter une tournée. Nous y sommes presque arrivés, en 2017. Après sa mort, notre booker en Belgique, Peter Verstraelen, nous a demandé si nous souhaitions toujours partir en tournée. On s’est posé la question ; devions-nous faire quelque chose ? Si oui, avec quel chanteur ? On a pensé à Thom Yorke, à Mark Kozelek, à Mark Eitzel. Finalement, Sean a proposé l’idée à John. C’était tout naturel. Après cela, Peter a passé beaucoup de temps à essayer de convaincre les programmateurs de prendre ce risque. Les gens étaient très sceptiques. “Comment allez-vous y arriver, sans David ?”

    Mickaël : Vraiment ? C’est étonnant.

    Monte : Mais Peter est un excellent agent. Il a réussi à nous trouver suffisamment de dates pour nous faire venir.

    Sean : C’était très émouvant de se lancer dans ce projet. Une semaine après la mort de David, j’ai écouté “What I always wanted”, et je me suis effondré. Je me suis dit, nous devons faire quelque chose. Nous devons jouer, tant que c’est encore frais dans nos cœurs, et dans le mien.

    Mickaël : Le 12 avril, ça fera un an que David est décédé. Ce soir-là, vous jouerez en Allemagne. Comment anticipez-vous cette soirée particulière ? Toute la tournée le sera, bien sûr. Mais ça va être encore plus lourd ce jour-là.

    Sean : Bien sûr. Je vois cette tournée dans son ensemble comme un mémorial. Ce soir-là sera juste un peu plus poignant. Bielefeld est une petite ville universitaire, je ne suis pas sûr qu’on remplisse la salle. Ça aurait été super de jouer à Paris le 12 avril, mais peu importe, on va passer un bon moment ensemble et évidemment, David sera très présent ce jour-là. J’aimerais faire une sorte de petite cérémonie, avant le spectacle. Juste pour faire savoir aux gens que ce concert est un hommage à notre ami, David ; sans tomber dans la morosité, dans le morbide, mais simplement pour le commémorer.

    Sean verse une larme, un ange passe.

    Mickaël : Quelles chansons allez-vous jouer, comment se fait la sélection ?

    Monte : Nous savons naturellement quelles chansons sont trop fragiles pour être jouées, parce que nous les avons déjà essayées dans le passé. “Smile my friend”, par exemple. “You’re so right”, pareil, c’est injouable. Nous avons simplement choisi les chansons avec lesquelles la connexion a été la plus forte. Sans David, nous ne voulions pas trop aller dans le compliqué. Nous voulions garder une certaine spontanéité. Nous avons sélectionné une vingtaine de chansons. On peut même en jouer davantage, si les gens nous le demandent.

    Sean : Nous jouons des chansons extraites de chacun des quatre premiers disques. Il y a beaucoup de “41”. Il y a au moins quatre chansons de chaque disque, mais c’est “41” qui en a probablement le plus. Quant à “...Well”, nous le jouons presque entièrement. “...Well” est l’album qui sonne le plus live, donc c’était le plus facile dans lequel aller taper.

    Monte : Nous n’allons pas forcément jouer les morceaux que les gens veulent entendre. “You’re so right”, nous l’avons peut-être jouée cinq fois en tout et pour tout. Il faut dire qu’on écrivait principalement en studio. Swell n’a jamais été le genre de groupe qui fait des jam sessions. On travaillait toujours sur bande.

    Mickaël : C’est vrai qu’une chanson comme “Get high” sonne très live, alors que plus loin dans votre discographie, notamment sur “For All The Beautiful People”, on sent que le studio et la production font pleinement partie de l’identité du groupe.

    Monte : Oui, exactement. Et puis, nous jouons des chansons des quatre premiers disques, car ce sont les albums où nous étions présents. Sean est parti avant “For All The Beautiful People”, moi après, quand c’était vraiment devenu lourd avec David.

    Mickaël : Il arrive à Jim Putnam (de Radar Bros) d’imiter le personnage de tournée de David Freel : il se visse une casquette sur la tête, croise les bras, et ne dit plus un mot pendant les 10 minutes qui suivent. C’est une imitation fidèle ?

    Monte : Oui, surtout pendant cette tournée. Nous avons joué 30 dates en Europe avec Radar Brothers, on a fini par très bien se connaître. David aimait rester silencieux, il aimait être seul. Il ne s’est jamais senti à l’aise d’être en tournée, ni sur scène. Il n’aimait pas parler aux gens. Il n’aimait surtout pas faire des interviews. Il me disait toujours, “Je vais pas faire celle-ci, vas-y, toi.” C’était sa personnalité, mais par moments, il était hilarant.

    Sean : Il était mal à l’aise sous les projecteurs. Il n’a pas toujours été un ami exemplaire. Mais à d’autres moments, il était incroyablement chaleureux, solidaire, curieux, avide de connaissances. C’était quelqu’un de compliqué.

    Mickaël : Quand j’ai rencontré David Freel, j’ai essayé de lui expliquer à quel point “41” était un disque important pour moi. Il est resté stoïque, taciturne. Il a fini par s’ouvrir quand je lui ai parlé de Saint-Etienne, sa culture ouvrière, son passé minier. Il a relevé sa casquette et m’a dit, “Là, tu m’intéresses !” Est-ce révélateur de sa personnalité ? Il s’intéressait à la politique, à l’histoire ?

    Sean : Oui. David était un homme très cultivé. Il lisait constamment, il était extrêmement intelligent. Il parlait souvent d’histoire et de politique, il était vraiment curieux de ce genre de choses. Il me surprenait souvent : on passait quelque part et, soudain, il nous expliquait quelque chose en rapport avec l’histoire de cet endroit, parce qu’il l’avait lu dans un romain d’Ernest Hemingway ou quelque chose comme ça. Il s’intéressait aussi aux informations financières. En tournée, j’achetais le Herald Tribune, et je jetais toujours la section financière. Il me disait, “Tu es fou, c’est la partie la plus intéressante !”

    Monte : Il lisait aussi The Economist. Je pense même qu’il était abonné.

    Mickaël : Combien de temps s’était écoulé depuis la dernière fois où vous aviez écouté Swell, avant de démarrer cette tournée ?

    Sean : Je n’écoute pas beaucoup Swell. J’ai probablement arrêté d’écouter après que David m’ait foutu les nerfs. C’est un souvenir qui est toujours doux-amer, à ce jour. Mes enfants l’écoutent, en revanche. J’ai un garçon de 12 ans et un de 20 ans, et ils écoutent Swell de temps en temps depuis 10 ans. Maintenant qu’il a fallu réapprendre ou redécouvrir les chansons, j’ai évidemment écouté les quatre premiers albums. Je ne veux pas paraître présomptueux, mais je suis fier de ce que nous avons fait. Les quatre premiers albums résistent à l’épreuve du temps. Je suis heureux de les jouer pour tous les gens qui seront là.

    Monte : Je travaille toujours dans le milieu de la musique, j’ai un studio d’enregistrement, et je suis tout le temps entouré de musiciens. Et il y a beaucoup de gens qui connaissent les albums de Swell, alors on finit souvent par en parler. Mais je ne les avais pas écoutés attentivement, depuis au moins 10 ans. En 2017, quand on parlait de tournée, j’ai commencé à les écouter à nouveau, pour réapprendre toutes les lignes de basse.

    Mickaël : L’histoire de Swell pourrait se résumer par la formule de John Peel, qui vous appelait “the next, next big thing”. Il y avait une sorte de malédiction au-dessus du groupe.

    Monte : Il y a quand même eu un moment où le vent tournait en notre faveur. On a été signés sur une grande maison de disques, on a reçu une avance pour un enregistrement… Et à cette époque-là, ça a donné envie à David de ramper dans un trou. Il appréciait cette attention, bien sûr, mais ensuite il s’est rebellé contre tout cela, et il a fait tout ce qu’il pouvait pour se saborder. Il n’avait pas l’impression qu’il méritait cette reconnaissance. Il passait son temps à y creuser des trous… jusqu’à ce qu’elle se dégonfle.

    Mickaël : D’une certaine manière, David me fait penser à Mark Linkous.

    Monte : Je suis d’accord. Des personnalités autodestructrices. Si David avait été bassiste, guitariste, peut-être que ça aurait marché, mais en tant que chanteur, tu peux vraiment nuire à l’image du groupe si tu passes ton temps à faire du sabotage. Il ne voulait pas être le chanteur. Il disait toujours, “Prenons un chanteur”.

    Sean : Récemment, la fiancée de David nous a appris que David souhaitait que Swell continue sans lui, et fasse des concerts. Je ne le savais pas. David lui avait dit, “J’adorerais être dans le public.”

    John Dettman-Lytle et Niko Wenner entrent dans la pièce, Sean et Monte les invitent à passer devant la caméra. Souriant, Niko (qui est également l’un des membres fondateurs de Oxbow) semble aguerri à l’exercice ; John, la tête penchée en avant, une mèche de cheveux sur les yeux, est très impressionnant de fragilité. Il est habité, clairement.

    Mickaël : John, comment est-ce que tu abordes le fait de reprendre les voix de David ?

    John : Je ne me suis jamais vraiment considéré comme un chanteur. Je pense qu’il est important de l’imiter jusqu’à un certain point. Je pense que son accent, et certaines façons dont il prononce les mots, sont cruciaux. Je n’ai aucune fierté, je veux juste faire de mon mieux pour que ça sonne comme lui. Tu sais, il m’a appris à jouer de la guitare. C’est important que j’essaie de me rapprocher le plus possible de son rythme. Il avait une façon très unique de gratter les cordes, qu’il me montrait parfois. Nous étions colocataires à l’époque du premier disque, dans un loft au 41 Turk Street, avec sa fiancée.

    Mickaël : Comment se passent les répétitions, pour vous ?

    Niko : C’est - désolé de faire dans le mysticisme - assez profond. J’ai joué en live avec Swell pendant 10 ans, entre 93 et 2003. Donc le fait de rejouer ces chansons qui datent d’il y a 25 ans, c’est une expérience douce-amère, mais qui invoque David, d’une certaine manière. Il y a une certaine camaraderie entre nous quatre. La musique est au-delà du langage. C’est une forme de communication plus ancienne que le langage. C’est étrange, et beau, et un peu effrayant.

    Mickaël : Je vais vous poser la même question que je posais à Sean et Monte à l’instant. Avez-vous beaucoup écouté Swell ces dernières années ? Et, question subsidiaire, quel est votre morceau préféré de Swell ?

    John : J’écoute Swell depuis toujours. Même après avoir quitté le groupe, j’avais le désir d’écouter Swell. Quand j’ai été invité à participer à cette tournée il y a environ un an, c’était une nouvelle incroyable, pour moi, un immense honneur. je leur ai dit, “Vous vous foutez de moi ?” Je vis à Las Vegas, et je joue les chansons de Swell dans la rue. Je les joue dans des quartiers où il y a des sans-abris, des endroits durs, sales. C’est l’environnement idéal pour ces chansons.

    Ma chanson préférée est “At long last”. Parce que c’est un peu mon histoire. At long last, je suis de nouveau dans ce groupe.

    Niko : J’étais assez loin de Swell. J’ai mon propre groupe, Oxbow, à San Francisco. Je me suis vraiment concentré là-dessus et je me suis éloigné de Swell. J’ai tellement appris sur le jeu et sur l’écriture en regardant Monte, David et Sean. Ce sont des souvenirs très nostalgiques.

    Ma chanson préférée est “Everyday sunshine”, et de manière générale, tous les titres les plus mystiques, les plus chargés d’émotion.

    Mickaël : Monte, ta chanson préférée ?

    Monte : Je dirais probablement “What I always wanted”. Pour moi, c’est la quintessence de Swell. Mais mon disque préféré de Swell reste “For All The Beautiful People”.

    Mickaël : Le mien aussi.

    Monte : La plupart des gens pensent que c’est un disque bizarre. Je suis partial, cela dit, parce que c’est l’album où j’ai le plus écrit de choses.

    Mickaël : Ce qui m’a fait aimer cet album encore plus que les autres, c’est le fait de l’écouter en entier, et en voiture.

    John : Oui, par exemple c’est une bonne manière d’apprécier “Oh my my”. C’est l’une de mes chansons préférées aussi.

    Mickaël : Allez-vous enregistrer les concerts à venir ?

    Monte : Oui, nous allons faire de bons enregistrements multipistes de certaines dates. Nous en publierons probablement quelques-unes sur notre site web.

    Un grand merci à Gérald pour cette opportunité unique.


  • « Des voix se répondent, qui chantent pour couvrir le lourd murmure de la bête, pour que les vivants triomphent, pour que la honte disparaisse », écrivait Paul Éluard en exergue du recueil Au rendez-vous allemand, composé durant la seconde guerre mondiale et dont est tiré le poème L’aube dissout les monstres. « Ils mâchonnaient des fleurs et des sourires / Ils ne trouvaient de cœurs qu’au bout de leur fusil ». Très convaincante danse macabre, jamais meilleure quand le tempo ralentit, le premier album du trio Cérémonie, qui malicieusement se présente comme un groupe de quelque-chose-wave, est d’une indéniable beauté élégiaque, notamment grâce des harmonies vocales dignes des regrettés Low. Le procédé est redoutable – chœurs à la tierce, à la quinte, à l’octave – qui plus est mis au service de textes puissants, dont les images se diffusent patiemment, durablement. Chez ADA, on suivait le groupe depuis un certain temps, soit la parution en 2017 de leur EP inaugural, Nuit Blanche : « Au-delà du nihilisme, Cérémonie pratique l’acceptation du pire, une forme de dépit naturel. » S’ouvrant sur le dark synthwave Cavale (beat frontal, grosses basses, mélancolie shoegaze), l’album évoque pêle-mêle She Wants Revenge (Édifice et son motif de guitare à la Cure), John Carpenter (la complainte L’aube dissout les monstres) et Rémi Parson, notamment sur la mélopée post-punk (Le soleil fait au ciel un si rouge) Incendie. Et puis il y a le cœur sombre du disque, le triptyque Tonnerre / Adolescence / Triomphe, dont le romantisme tragique fait dresser les poils. Cérémonie, la lenteur leur va à ravir, et pourtant, à la fin de Pompéi, on râle, c’est déjà fini, c’est trop court – paradoxe. On sent que le groupe a grandi, a mûri, a travaillé : au-delà de références culturelles marquées (quelque-chose-wave) et d’un parti-pris esthétique fort (spleen au carré), qui se traduit par une production ample (écoute au casque fortement conseillée), L’aube dissout les monstres est une œuvre d’une grande maturité, qui devrait marquer les esprits sensibles et mettre en lumière (noire) un groupe qui le mérite amplement.


  • rédigé par gdo, Jean Thooris / Rubrique Interviews (point : 76%) (Popularité : 1) 26

    Sorti au printemps , ce deuxième album de Mona Kazu est l’une des belles surprises de cette année 2016. Fort d’un univers bien marqué, le groupe est parvenu à jouer avec celui-ci en le baladant le long d’un disque qui ne demande qu’à être apprivoisé. L’occasion était trop belle pour nous, via un selectorama de mieux connaitre le groupe, via des références évidentes et une histoire qui va bien au-delà de lui.

    C’est donc Priscille Roy et Franck Lafay qui nous répondent, deux des membres du groupe, et si vous suivez l’actualité du site, nos excellents reporters sur quelques festivals.

    Sugar - JC Auto

    Franck : je me suis pris Copper Blue (le 1er album de Sugar) en pleine face, à la sortie du disque. Je ne sais plus comment j’ai connu (Lenoir  ? Les Inrocks ?), mais ça a été très fort pour moi : une telle puissance, des couches et des couches de guitares, des mélodies plutôt pop sur une musique aussi dense, c’était assez inédit pour moi. Alors quand sort Beaster, son côté sombre m’emporte encore plus. Mélodique, intense, sombre. J’ai ensuite fait de l’archéologie mouldienne en découvrant tous ses disques précédents, avec Hüsker Dü et en solo, et me suis pris encore de grosses baffes. On peut dire qu’il a été (et reste, notamment pour le côté "j’empile des guitares") une de mes influences majeures dans le temps. Je le suis toujours, même si je le trouve parfois en pilotage automatique musicalement parlant.

    U2 - Zoo Station

    Priscille : Ça me ramène aux années 90, on écoutait ça avec des amis, mais je ne les ai jamais vu en concert à l’époque. Il paraît qu’il y a un tribute sympa qui va se faire sur ADA…

    Franck : Achtung Baby, un des derniers albums intéressants de U2 avec Zooropa à mon avis : ensuite, ils ont basculé dans l’auto-citation, c’est devenu ennuyeux. J’ai dû découvrir grâce à mon frère qui écoutait War en vinyle dans les 80s, et comme pour Bob Mould, j’ai à la fois suivi la carrière et fait un retour en arrière pour découvrir l’innocence des débuts. Cela dit, l’album The Joshua Tree, qui reste sans doute mon préféré, a été l’un des nombreux déclencheurs pour que je joue d’un instrument. Vu une fois en concert à la Halle Tony Garnier (Lyon), je ne me souviens quasi que d’avoir essayé de rester debout, de parfois toucher le sol au milieu de la marée humaine… autant dire que dans ces conditions, je n’y ai pris aucun plaisir, dommage. Du coup, j’évite maintenant ces lieux géants de concert.

    Chokebore - Where is the Assassin ?

    Priscille : J’ai découvert Chokebore sur le tard, et j’ai donc pu me faire la discographie d’une traite telle l’obsessionnelle compulsive que je suis. Je pensais, rêvais, respirais Chokebore pendant plusieurs mois, et miracle, ils se sont reformés, et j’ai pu les découvrir en live, en les suivant telle une groupie sur plusieurs concerts de la tournée. Sur cet album (Black Black), ma préférée reste "You are the sunshine of my life".

    Pour l’anecdote, on a récemment repris le titre "It could ruin your day" pour une compil à paraître via l’excellent fanzine Équilibre Fragile.

    Franck : Ah Chokebore ! Ce morceau n’est pas forcément le plus marquant, bien qu’il préfigure la carrière solo de Troy von Balthazar, et qu’il soit extrait d’un de leurs tous meilleurs albums.

    Que de souvenirs liés à ce groupe. Je ne sais pas combien de concerts j’ai pu faire d’eux, sans doute une bonne quinzaine, à chaque fois différent et à chaque fois d’une intensité folle, comme si la vie en dépendait. Chokebore en concert, c’est une drogue dure en fait. Cette alternance de moments de tension et de relâchement, de tristesse assumée… Vu pour la 1e fois au festival de Fontenay-le-Comte en Vendée en 96, j’y allais alors avec la casquette d’apprenti journaliste, tenant une émission musicale dans une radio locale en Bourgogne. En plus de me prendre une méchante claque aux différents concerts (j’y ai aussi notamment vu Girls Against Boys, Portobello Bones…), j’ai eu la chance de pouvoir interviewer plein d’artistes, dont Troy… et de me sentir complètement transpercé par son regard et sa sincérité…

    Dominique A - Le convoi

    Priscille : Et dire que sans Dominique A, Mona Kazu n’existerait pas ! Cela me ramène en 2010, à une période où j’avais arrêté la musique, où je n’arrivais même plus à en écouter... Au fond du trou... Et je m’étais laissé trainer par Franck au concert de Dominique A à Montceau... Ça avait été une grosse claque, une thérapie musicale éclair qui en quelques heures m’avait redonné le goût et l’envie de faire de la musique. Cette magie existe toujours. Et c’est beau et c’est bon. Dans mes albums coup de cœur, je citerais La musique/La matière, Auguri & Remué.

    Franck : Ah, c’est une des chansons que j’aime le moins de Dominique A. Pour être honnête, depuis 2 albums, on se retrouve de moins en moins dans ses chansons, ses textes. Par contre, en concert, ça reste vraiment à voir, entre l’intensité des interprétations, l’énergie parfois brute (mention spéciale à l’excellent Thomas Poli sur les tournées La musique/ La matière et Vers les lueurs) et l’échange avec le public. Je l’ai découvert comme beaucoup, à l’écoute de Lenoir, et n’ai pas immédiatement accroché d’ailleurs ; le côté bricolé minimaliste des débuts ne me touchait pas plus que ça ; à partir de La mémoire neuve, on sent une écriture qui devient fluide & mature. Et puis bien sûr, je me prends la claque magistrale avec Remué, évidemment : le plus tendu, et aussi le plus expérimental, avec des chansons et des textes forts, des arrangements audacieux, un son singulier.

    Mendelson - La Force quotidienne du mal

    Priscille : du coup, j’ai découvert Mendelson grâce à Bruit Noir, logique non ? J’avais vu passer le nom dans des chroniques, mais c’est la claque que j’ai reçue à l’écoute de Bruit Noir qui m’a donné envie de me plonger dans l’univers de Pascal Bouaziz. J’aime beaucoup.

    Franck : Impressionnant Pascal Bouaziz. Par la diversité de sa production (Mendelson, Bruit Noir, son tout récent disque sous son nom, etc.), des univers musicaux et par les mots qu’il manie avec un talent fou. Et tout ça dans une relative discrétion qui fait parfois douter des oreilles des médias établis… Bref, ce mec est très fort pour décrire en peu ou beaucoup de mots, avec émotion ou cynisme, avec retenue ou exagération manifeste le monde, la relation humaine, l’être dans toutes ses fragilités, ses contradictions, ses lâchetés…

    NEU ! - Hallogallo

    Franck : Ah, je n’en avais encore jamais écouté ! Oui, j’avoue, ma culture en guise de Krautrock est très pauvre. Pourtant j’aime beaucoup ce qui se fait maintenant dans le domaine : Beak>, E.S.B., Drame… il y a aussi un album de Philippe Poirier (Automne Six, sorti en 2003) avec Stefan Schneider de To Rococo Rot qui est bien dans l’esprit. Il faut que je me plonge dans les racines !

    Du coup, pour l’influence allemande, je pencherais plus pour The Notwist qui mélange avec une rare dextérité une certaine forme de pop et de l’électro (à l’instar de Hood, que j’adore aussi) qui tourne en transe répétitive sur scène. Et aussi bien sûr Einstürzende Neubauten que je n’écoute d’ailleurs pas assez.

    Priscille : Je ne connais pas mais si c’est allemand, ach, c’est certainement très bien !

    BAKA ! - Morte saison

    Priscille : Mais, c’est le duo de Franck et Jean-Louis, j’adore ! J’ai eu le privilège de les voir 2 fois en concert et mon cœur ne s’en est jamais remis. J’attends le prochain album avec une vive impatience !

    Franck : Ah bon ? Un nouvel album ? Pour le moment, il n’y a rien de neuf prévu, mais il est toujours question d’enregistrer de nouvelles choses donc… wait and see ! Bref, ce titre est sans doute un des morceaux les plus joyeux de Baka ! (ahah). Quand on a composé ce disque avec Jean-Louis (aka JL aka Imagho), on ne s’est pas rendu compte de la noirceur qu’il dégageait. En lisant les chroniques par contre, on a compris ! On en reste très fier, d’autant plus quand on considère les moyens techniques limités qu’on avait à l’époque.

    C’est avec Baka ! que je me suis réellement plongé dans les programmations, sous Atari à l’époque, avec un sampler. Je n’ai jamais vraiment arrêté, mais Mona Kazu m’a permis de m’y remettre sérieusement après le départ de notre 1er batteur (entre le 1er EP et le 1er album), où on a cherché à développer un son plus électronica.

    Tarwater - The Watersample

    Franck : Tiens, encore un groupe allemand ! Si je me souviens bien, c’est JL qui m’a fait découvrir Tarwater avec l’album Silur, dont ce titre est extrait. Il y a quelque chose de classe dans ce disque, l’univers très marqué autour de (belles) boucles, de sons triturés, de voix plutôt monocordes, lui confère une aura particulière. Évidemment, le travail autour de la boucle y est aussi très inspirant.

    Priscille : Ach, je ne connais toujours pas ! Il s’en passe de belles choses en Allemagne.

    PJ Harvey - Meet Ze Monsta

    Priscille : PJ Harvey, ma déesse ! C’est Stéphane, le bassiste de mon groupe Blumen (et de Mona Kazu) qui me l’a fait découvrir à l’époque de Dry : c’est ma porte d’entrée dans le rock indé, et une immense référence pour moi en tant que chanteuse. J’ai passé des heures à chanter sur ses albums, à écouter mes titres préférées en mode répétition, encore et encore, jusqu’à la transe. PJ a une liberté en écriture et dans ses interprétations que je lui envie.

    Franck : Une histoire d’amour qui commence en 91, dès la sortie du 1er single Dress diffusé chez Lenoir (encore). Et même quand elle nous fait le coup du concert très très court à l’époque du 2e album (50 min rappel compris), on n’arrive pas vraiment à lui en vouloir tant ce qu’elle délivre est cru et sans concession. Sans doute une des artistes dont j’ai le plus écouté les albums – avec Chokebore et Bob Mould - tous tellement riches et différents, parfois désarçonnants mais jamais décevants. Elle a su évoluer de façon régulière, en évitant la redite à chaque fois. Sur toute sa discographie, j’ai un coup de cœur pour le 1er album avec John Parish "Dance Hall at Louse Point", et aussi pour "Is this desire" dont la production et les incursions électroniques me comblent toujours à chaque écoute.

    Laetitia Shériff - "Where is My ID"

    Priscille : ma seconde déesse. Je l’ai écouté sur le tard, parce qu’avec mon fameux esprit de contradiction, plus on me conseillait de l’écouter, moins j’en avais envie. Et pourtant, on me l’avait même mis dans une compilation d’amoureux (si, si, et c’était ’that lover’ et ’the date’, tout un message). Je l’ai réellement découvert avec ’Games over’ que j’écoutais en boucle et sur lequel officie Olivier Mellano, un autre de mes artistes fétiches. L’Ep ’where is my ID’ a confirmé mon amour pour elle. Franck et moi l’avons suivi sur de nombreuses dates lors de la dernière tournée pour ’Pandemonium, Solace and stars’ (voir nos articles à ce sujet sur ADA) et c’est peu de dire que je suis fan de sa musique et de sa voix. C’est presque une drogue !

    Franck : Découverte avant même son 1er album, des titres live circulaient sur les internets (via un forum plein d’indie-lovers) dès le début des années 2000. Et déjà, conquis par sa voix et son univers singulier, personnel. Du coup, évidemment, j’ai suivi ses sorties discographiques et assisté à ses concerts quand elle passait dans la région… sauf pour la dernière tournée (Pandemonium Solace and Stars), où on a parfois fait pas mal de route pour aller l’écouter. Elle participe aussi à de nombreux projets artistiques tous recommandables. Et puis c’est une artiste impliquée humainement & socialement, ça ne peut que nous toucher. Elle rejoint à ce titre Serge Teyssot-Gay dont le parcours fait de rencontres s’inscrit très souvent dans une démarche indépendante & militante, bien que non ouvertement "engagée".

    Imagho - "Song For Franck"

    Priscille : Encore Jean-Louis ! J’aime beaucoup Imagho, avec lequel nous avons partagé l’affiche pour un concert en 2013. Son univers est tout en poésie et douceur, avec de jolies références à Frisell.

    Franck : Je précise tout de suite, bien qu’on soit ami avec JL, ce titre ne m’est pas dédié : c’est un hommage au batteur de son groupe de jazz, décédé prématurément. J’aime beaucoup son univers qui tire des influences de beaucoup de styles ; des débuts assez sombres et expérimentaux, il a fait un chemin cohérent vers une forme d’apaisement, de dépouillement parfois (son album Reversed, en guitare solo, disponible uniquement sur Youtube). C’est un artiste qui trace sa voie sans calcul, au gré des envies, des rencontres, et chacun de ses albums se découvre avec émerveillement. Et puis, il faut bien l’avouer, je lui envie son sens de la mélodie.

    Non Stop - Devant ma nuque

    Priscille : Un des groupes qui m’a fait venir au rap, avec Zone Libre et Psykick Lyrikah. J’écoute régulièrement les 2 albums de ce groupe qui n’existe malheureusement plus. Leur humour grinçant, les paroles proches de l’absurde et tellement justes à la fois et le flot avec ce bel accent du sud ouest, tout me plait !

    Franck : Après la claque Programme, notamment le 1er album qui pour moi est une référence absolue, Non Stop, le versant déjanté d’un rap avec une énergie rock ne pouvait que m’interpeller ! Les textes sont juste terribles, des raccourcis saisissants, des formules chocs, une musique percutante, mais qui sait aussi se faire plus sombre. J’ai moins accroché sur le second album, un peu moins inspiré à mon goût.


  • rédigé par gdo / Rubrique Labellisés (point : 76%) (Popularité : 1) 26

    Cher Philémon Cimon, déjà je tiens à m’excuser pour le retard de ce papier. J’ai connu un gros pépin d’ordinateur, et vous m’avez jeté un sort via le titre d’ouverture de votre album. J’ai eu peur de connaître la même mésaventure qu’ont pu connaitre les fans du meilleur chanteur français de 2016 suivant la direction des victoires d’ici qui était avant dans les mains du patron du label de ce même chanteur français, enfin je m’égare, et pas de pot car s’égarer c’est bien la dernière chose que j’ai eu envie de faire en écoutant votre disque. Mais avouez le bien, ce premier titre a le don de rentrer dans nos têtes pour n’en sortir qu’après les coups répétés d’une conjointe ulcérée de m’entendre finir mes phrases à la façon de « je t’ai jeté un sort ». Mais vous êtes là, encore là entre mes oreilles, car après cet arrêt buffet imposant car collant, vos chansons qui oscillent entre fausse naïveté, embardée dans les méandres d’une jeunesse pendant laquelle la découverte des corps se fait avec une simplicité jubilatoire.

    Chez vous on imagine bien les après midi parfois gauche dans une chambre dans laquelle le lit n’est jamais fait, une couette colorée en boule, des posters et des figurines comme décorations, le corps comme parfum. On imagine surtout les moments à se trémousser sur Jobim ou Joe Dassin en récitant des passages de Cervantés.

    Pour ce troisième album, vous êtes allés à La Havane, profitant d’une dernière nuit pour que des cuivres fous viennent mettent une couleur nouvelle à vos chansons qui pouvaient tomber dans une mollesse lascive. Les chansons deviennent alors des expériences étonnantes de chaleur partagée, proposant des histoires comme des romans (le très beau « comme une fontaine » m’a donné des frissons, comme si vous aviez été sur le testament d’Henri Salvador quand il c’est agit pour lui de ne pas mourir).

    Alors je ne vais pas vous mentir, je n’accroche pas à tout, ayant même des réticences comme sur la chanson titre et son côté band en ouverture d’une soirée dans un cabaret de deuxièmes choix à Las Vegas. Mais vos histoires d’amour sont tellement étonnantes (Eve feraient grincer quelques dents chez certains de mes concitoyens qui ne vous reconnaitrez pas en un Adam possible) dans la façon de les traduire (La Musique est la seconde chanson impossible à se défaire) que les rares moments pendant lesquels le charme n’opère pas sont balayés pour laisser place à cette ode aux femmes, à la femme, celle aux pieds de laquelle nous sommes, incapable de véritablement les escalader sans les trahir par des chemins de traverses (Maudit). Car si cette montagne qu’est la femme est accueillante, il est dans nos gênes de la tromper. Les femmes comme des montagnes, et vous comme un alpiniste avec les mots comme des pics, les mélodies comme des cordes, et un amour évident pour essayer de couvrir les avalanches provoquées. Désolé encore pour le retard, et merci pour être notre guide de ces hautes montagnes fascinantes que sont les femmes.


  • rédigé par Jean Thooris / Rubrique Labellisés (point : 76%) (Popularité : 1) 26

    Crédibilité

    Damon Albarn est dorénavant considéré comme une éminence de la musique, comme l’idéal point de ralliement entre la curiosité avant-gardiste (voire conceptuelle) et l’ouverture grand public. L’unanimité ne laisse planer aucun soupçon quant-à la crédibilité d’Albarn : l’ex Blur se range aujourd’hui aux côtés d’un Bowie (qui l’a adoubé) et d’un Brian Eno (qui collabore sur une chanson de « Everyday Robots »). Une reconnaissance plutôt tardive à l’échelle de la pléthorique discographie d’Albarn : il fallut effectivement attendre le pacifiste « Think Tank » (septième album de Blur !) – en 2003 – pour que l’écrasante majorité ne cesse de chipoter à propos de ce multi-instrumentiste (et parolier) d’exception. Rappel des attaques…

    Lorsque « Leisure » (le premier Blur) débarque en plein règne baggy, personne n’y croit : les uns accusent Albarn et ses camarades de profiter de la renommée des Stone Roses et des Mondays pour faire craquer les midinettes, les autres admettent que Blur détient un certain savoir-faire malheureusement au service d’un propos avoisinant le néant absolu.

    Conscient de l’impasse, le groupe se réinvente en farouche défenseur de la cause mod : la presse salue cette inattendue transformation mais précise néanmoins qu’Albarn est un peu hors du coup.

    Suite logique de « Modern Life is Rubbish », « Parklife » fait joyeusement mentir les sceptiques : non seulement l’album cartonne dans toutes les chaumières du monde entier, mais il est dorénavant impossible de contester l’ingénieux songwriting du groupe. Ce qui n’empêche pas les médias (anglais comme français) de parler d’une petite mode estivale… Avec le triple disque de platine « The Great Escape », c’en est trop pour les commentateurs hipsters qui n’aiment que trop rarement être pris en flagrant délit de jugements erronés : il est l’heure pour Albarn de subir un injuste retour de bâton (la presse internationale se complait à balancer des pics vachards à son égard, et paradoxalement vante les mérites de… Northern Uproar, The Bluetones et Strangelove !).

    Avec « Blur » (aventureux croisement entre le Bowie berlinois et le rock – faussement – slacker), le succès jamais démenti rencontré par Damon Albarn provoque toujours, chez certains, un agacement qui justifie les commentaires absurdes : cette fois-ci, « on » reproche à Blur de s’inspirer de Pavement et de Beck pour se façonner une image déglinguée (mais avec un balai dans le cul). L’opportunisme aurait justement consisté, pour Albarn et ses compagnons, à resservir des louches et des louches de « Girls & Boys ».

    « 13 » est un disque tellement époustouflant que tout son mérite est attribué à Graham Coxon ; Albarn, lui, n’est qu’un gland ayant la chance de bosser avec le meilleur guitariste de sa génération…

    Et les désobligeances se poursuivent… Le premier Gorillaz recueille (logiquement) un triomphe aussi critique que commercial, mais il s’en trouve encore pour accuser Albarn de se planquer derrière une fumisterie situationniste et des personnages de cartoons. « Mali Music » embarrasse les experts en sonorités maliennes : d’un côté, Albarn permet à cette musique issue de l’Afrique de l’Ouest d’atteindre un inespéré public occidental (et cela bien avant Vampire Weekend ou Foals) ; de l’autre, médisance oblige, la démarche d’Albarn est forcement calculée (comme si la passion musicale de celui-ci ne pouvait que se circonscrire à un axe Terry Hall / Paul Weller)…

    Renommée

    Il est toujours revanchard de souligner à quel point défendre Damon Albarn, dans les 90’s, était parfois synonyme de gros risques (les débats pouvaient en arriver aux mains, généralement lorsqu’un mec fringué en duffle-coat nous tenait lieu d’interlocuteur).

    A cette époque, les fans d’Albarn ou bien se cachaient ou bien n’osaient pas confesser le frisson ressenti en découvrant « End of a Century », « This is a Low » ou « The Universal ». Il était certes beaucoup plus facile d’atteindre le respect d’autrui en vantant les mérites d’un groupe de musiciens prolétaires plutôt qu’issus de la middle-class britannique…

    En fait, et c’était finalement une très bonne chose, nous partagions le talent de Damon Albarn avec… nos copines ! Nous les adorions, nos copines collégiennes puis lycéennes : quelques années auparavant, c’était en leurs compagnies que nous parlions de notre amour pour les Smiths, de la découverte PJ Harvey, de la beauté macabre de Nick Cave (effectivement, il était parfois dangereux de faire écouter un disque de Morrissey à l’un de nos camarades masculins ne jurant que par Iron Maiden et Motörhead – du moins, avant le raz-de-marée Nirvana).

    « Everyday Robots » le confirme : les filles (génération 35 / 47) sont toujours aussi éprises de Damon Albarn, et elles en parlent actuellement avec une rigueur scientifique, une ferveur théorique qui laissent à penser que, plus jeunes, nous avions bien choisi nos girlfriends. Chose nouvelle : « Everyday Robots » est un album que les anciens détracteurs de Blur refusent de passer sous silence. Le chroniqueur peut adorer comme moyennement apprécier, qu’importe : de nos jours, ceux qui hésitent sur « le cas Albarn » (fumiste intelligent, génie mineur ou bien icône abusivement fanatisée ?) écouteront toujours chacune de ses nouvelles sorties (avec ou sans Blur, Gorillaz, Paul Simonon ou Amadou & Mariam)…

    Solo

    « Everyday Robots » est proposé comme étant le premier album solo de Damon Albarn. Ce serait oublier que, sous son propre nom déjà, le musicien avait publié, en 2003 et à tirage hyper limité, un superbe « Democrazy » : collection de démos poignantes et modestes, hésitant alors entre Nick Drake et Syd Barrett, « Democrazy » ressemblait à quelques pages brouillonnes extirpées d’un journal intime.

    Question : Damon Albarn évolua-t-il un jour autrement qu’en solo ? Ou, plus précisément : Albarn ne fut-il point le compositeur de toutes ses chansons, chansons qu’il ne cessa ensuite de travailler avec des amis collaborateurs ?

    (Mettons à part le binôme Albarn / Coxon, alchimie tellement foudroyante - comme, auparavant, Morrissey / Marr puis Forster / McLennan - qu’il est toujours difficile, à moins de se lancer dans des fouilles archéologiques, d’épiloguer sur comment Graham et Damon façonnèrent, probablement dans la confrontation, les chansons de Blur.)

    « Everyday Robots », sur la question de la collaboration, ne diffère guère des précédentes aventures musicales d’Albarn (Blur excepté) : après Jamie Hewlett (Gorillaz), le trio Simonon / Allen / Tong (The Good, The Bad and The Queen), c’est au tour de Richard Russel d’apporter un écrin aux nouvelles optiques souhaitées par Damon.

    Pas plus autobiographique ni solo que ses disques antérieurs, « Everyday Robots » donne (à tord) la sensation d’un Albarn en mode intimiste comme jamais. Cela ne tient qu’à l’épure des chansons, à leurs volontés de resplendir dans une nudité appropriée… Au niveau du fond, « Everyday Robots » raconte des souvenirs personnels (principalement liés à Whitechapel et Colchester, où Albarn naquit puis grandit) mais sans nostalgie ni mélancolie. « Everyday Robots » est un album serein, une suite de ballades bucoliques procurant bien-être et harmonie. Dans le genre « cœur à vif », Albarn ne se mettra jamais plus à terre que lors de « 13 » ; disque dans lequel, porté par la frustration électrique de Graham Coxon, le songwriter n’encaissait décidemment pas sa rupture avec Justine « Elastica » Frischmann (inoubliable et flippant « I lost my girl to The Rolling Stone »)…

    Mélomanie

    Avec « Think Tank », « Everyday Robots » est l’album qui voit Damon Albarn s’affranchir de toutes influences ou références citationnelles. Mais chez Albarn, que l’imagerie flirte avec la tradition british, qu’elle puise dans la world music ou révèle un amour soudain pour l’indie-rock 90’s, il s’agit toujours d’une nouvelle facette humaine que dévoile l’auteur / compositeur.

    Cas d’école, Damon Albarn : chaque album dévoile la stupéfiante évolution mélomane de celui-ci. Nous l’avons d’abord connu en pleine familiarité avec la paire (oubliée) World Of Twist / Ride, puis ne jurant que par les Specials et les Jam pour ensuite se reconvertir en cousin britannique de Stephen Malkmus (un rapprochement guère si absurde tant les trajectoires individuelles de l’ex Blur et de l’ex Pavement partagent de nombreuses similitudes)… Ces dernières années, Albarn endossa le rôle du passeur (son amour pour la musique malienne), de l’expert en melting-pot (The Good, The Bad and The Queen), de l’artiste multimédia (Gorillaz)…

    Si « Everyday Robots » se vend comme « le premier album solo de Damon Albarn », ce n’est donc certainement pas en raison de son aspect intimiste (certes présent, mais pas plus qu’avant) ; mais bel et bien car, pour la première fois depuis l’ultime ( ?) tentative de réanimation Blur, Albarn ne s’abrite ici derrière aucun concept, aucun souci d’effacement…



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