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J’ai fait la manche une fois à Rennes

Je n’avais pas de quoi me payer mon costume de mariage

Ça s’est arrangé

Voilà toute l’histoire

et après

à une terrasse d’un bar avec mon frère

j’ai trouvé d’une laideur terrifiante

l’espèce d’introduction world music et synthés

Puis ridicules les trémolos grandiloquents du chanteur

d’un disque qui passait

quand les guitares hard rock sont arrivées

je me suis dit que je n’avais jamais rien entendu de pire

et j’ai reconnu Noir Désir

l’intro d’un live

Je vais vous dire que je me suis dit

tout ce que je me dis à présent

en écoutant chez moi

El Pianista del Antifaz, le dernier album de Pascal Comelade

Je me suis dit que je n’aimais pas qu’on tire la manche à mes sentiments

Et qu’un disque vienne et me dise : "allez maintenant tu ressens"

que je n’aimais pas non plus faire la manche aux gens

ni leur dire ou faire sentir "soyez indulgents"

il y avait donc un truc où il était question de manche

voilà

je n’aime pas les effets de manche

je n’aime pas quand la pluie dégouline dans mes manches

Sinon (habile transition)

J’ai connu une Suisse-allemande

C’était une histoire en carton-pâte genre "heu boarf on n’a qu’à essayer

hein

on s’aime pas bien enfin pas de ce genre d’amour mais bon

on n’a que ça à faire on n’a qu’à faire ça"

Ça s’est terminé

Voilà toute l’histoire

je l’ai invitée chez ma maman

elle m’a offert comme cadeau d’anniversaire et remerciement d’accueil et

de rupture et de bien ce que je voulais

mon premier disque de Pascal Comelade

Oh Barbara

C’était un merveilleux cadeau

Hey Barbara, merci pour ça !

Hé Barbara aussi c’était une bonne idée

d’arrêter ça

Je ne savais pas bien quoi ressentir pour toi

Je ne trouvais même pas très plaisante et tu ne m’aimais pas

Tu parlais assez bien français déjà

Pour m’ennuyer - désolé mais c’est vrai

Je t’ennuyais moi sans avoir pour cela à prononcer

un seul mot

je t’ennuyais d’un regard d’un geste d’une absence

Je t’ennuyais juste de moi et moi je m’ennuyais aussi de toi de moi de tout

Ah, Barbara ! Quel ennui !

Et pourtant écoutant le disque que tu m’as laissé

de Pascal Comelade

j’ai appris

Que mes sentiments

Ou mon absence de sentiments

étaient à moi

pour toujours

J’ai pleuré des fois

J’ai rigolé des fois

j’ai pensé à toi Barbara

j’ai pensé à moi François

j’ai pensé très vite et le reste du temps plutôt à tout ce qui n’était

pas toi tout ce qui n’était pas moi

Parfois je ne ressentais presque rien

et la musique était là comme un ami

qui ne dit rien

qui ne juge pas

qui ne fait pas d’efforts pour ne pas juger

qui ne fait pas d’efforts pour être là et se déployer

ou pas

peut-être parce qu’il s’en fout

peut-être juste parce que pour cet ami la musique

ça suffit d’être là

tout le monde prouve et conteste et démontre et arrache

qui des larmes qui des arguments qui des sourires

La musique de Comelade elle s’amuse d’être soi

Je ne sais pas comment le dire

Sans vous ennuyer plus que je ne le fais déjà

souvent la pop démontre et veut dire et s’applique

et tire la manche

à nos sentiments

à nos idées

La musique de Pascal Comelade n’est pas là pour nous convaincre

La musique de Pascal Comelade n’a rien à prouver

Didier Wampas non plus mais là n’est pas le sujet

J’ai connu une Suisse-allemande que je n’aimais pas éperdument pour une fois

et qui m’a sauvé l’ouïe et l’âme

qui m’a appris à prendre le lyrisme pour ce qu’il est :

(aphorisme en cours)

(aucune idée)

non, vraiment pour ce qu’il est

(je ne sais pas il fallait le mot "lyrisme" là

car la lyre est un beau petit objet

un beau petit jouet

et le lyrisme l’art d’en jouer et de s’en jouer

sans le détruire)

Je viens de comprendre pourquoi

Barbara m’a offert ça

Il y avait le morceau

"I put a Barbara Steele on you"

Et j’ai compris le jeu de mots

aujourd’hui

et aujourd’hui

j’ai ri

cependant que mon nouvel ami se déploie

et déploie "el skatalan logicofobism"

qui y était déjà

différemment

dans trafic d’abstraction

et là

moi

ça m’émeut à mort

et la prochaine fois

je ne sais pas

le temps passe

Pascal Comelade est un artiste

L’eau bout à cent degrés celsius

le lyrisme se balade en débardeur

Le lyrisme a des poils qui sortent

et pas de manches

même quand il fait froid

mais le temps passe, oui, et, oh Barbara

je ne pense pas à toi.

Je n’y arrive pas mais je sais

que ça ne te dérange pas

et je t’envoie

ce sourire

Sinon

Une fois

A Rennes

devant un distributeur dont, en somme, je bloquais l’accès

J’ai fait la manche.

Ça n’a pas duré deux heures et

Je ne courais aucun risque

mais voilà

J’ai fait ça.




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