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En art, je recherche la fulgurance, de ces fulgurances de l’œuvre unique, des mots qui resteront de tout temps orphelins.

J’aime ces artistes qui savent qu’ils on tout ou trop dit et qui choisissent la voie du silence.

J’aime le caractère solitaire de l’oeuvre, du fantasme de sa suite jamais apparue.... A combien de productions vaines répétées au pluriel de l’infini je préfère cette unicité...

J’aime sentir l’obsession derrière le travail. Ces écrivains qui mettent tout dans un seul livre (L’arrache-coeur, la conjuration des imbéciles)... J’aime sentir l’obsession du peintre qui, mille fois, deux milles fois reprend le même tableau... J’aime ce réalisateur qui vous dit qu’il tourne toujours le même film pour mettre à distance les spectres (David Lynch) ou encore cet objet crépusculaire et irradiant qu’est "La Nuit du chasseur" de Charles Laughton...

Il en est de même de la musique où à l’industrie de la répétition répond celle de la méticulosité et de la prolixité... Que dire de la beauté mélancolique de Molly Drake, du seul album à retenir de Jeff Buckley ?

Malheureusement, cette fulgurance, comme un coup d’éclat, comme un éclair qui ne frappe qu’une fois, malheureusement, cette fulgurance se conjugue souvent au temps définitif... Quand ce n’est pas le découragement, c’est parfois la mort, le suicide qui vient donner son point final à l’œuvre en devenir.

Il en est ainsi de Luciano Cilio, ce jeune italien de 33 ans, né à Naples, qui se donnera la mort en mai 1983 après six ans de silence et la sortie de "Dialoghi del presente" en 1977 qui est le titre de la première version de "Dell’Universo assente" augmenté de quelques titres inédits en 2004 et encore réédité en 2012. Il est évident que sa disparition brutale ne fit pas couler beaucoup d’encre mais presque 40 ans après sa sortie, "Dialoghi del presente" garde toute sa force et sa beauté.

Bien entendu, cette œuvre âpre, principalement travaillée autour du piano du napolitain, ne pourra pas parler aux plus grands nombres mais ceux d’entre vous qui sont bouleversés par Nils Frahm, Stars Of The Lid ou Brian Eno devraient y jeter plus qu’une simple oreille. Si comme moi, vous êtes souvent enthousiasmé par la production du très prolifique Jim O Rourke, ce disque est là pour vous... Quel est le point commun entre l’américain stakhanoviste et le disparu, me direz-vous ? Pas grand chose, il est vrai... Peut-être ces envies de se colleter à une expérimentation sonore jamais lointaine d’une école sérielle sans pour autant perdre son auditeur en cours de route. Peut-être aussi cette même culture classique qui de Mahler à Satie baigne les deux univers... Peut-être aussi est-ce car c’est grâce à Jim O Rourke qui parlait de l’œuvre de Luciano Cilio comme un de ses disques de chevet. Sans l’italien, il n’y aurait peut-être jamais eu de Gastr Del Sol ou de Tortoise, véritables héritiers de ce pionnier d’autres structures mouvantes musicales.

Tout est tristesse ici mais rien n’est plombant. Tout est automnal sans avoir encore le froid de l’hiver que l’on sent pourtant venir... "Dell’Universo assente" s’ouvre par une déambulation de fin d’été avec ces menaces grondantes... ("Primo Quadro") Tout ici est construit comme dans la musique classique, composée de suites de mouvements. Il y a quelque chose d’un angélisme sous acides dans ces climats perturbés, dans ces formes grinçantes comme des portes qui se ferment. Des images de bûchers se mèlent dans votre mémoire, des autodafés et des corps qui brûlent, des san benito et des tortionnaires taiseux ("Secondo quadro") Aimez-vous Chopin ? Moi passionnément, infiniment, à la folie, sans grandeur...Aimez -vous entendre chanter le cristal, lire dans ses reflets, dans ses éclats, le murmure de l’eau qui coule en vous ? ("Terzo Quadro") Avez-vous déjà pris ces petites ruelles accueillantes par jour de plein soleil dans ces petits villages italiens alors que tout le monde est à la sieste ? Avez-vous déjà entendu le chant de cette fanfare que vous ne voyez jamais, qui à chaque pas semble encore vous échapper ? Cette fanfare de bric et de broc, cette fanfare sans joie, cette fanfare triste qui convoque l’hiver et la mort avec son meneur discret aux faux airs de Nino Rota ("Quarto Quadro") Puis vient le temps des hautes cimes, des grandes peurs dans les montagnes, des frissons latents et toujours présents, des meurtrissures toujours plus fortes... Pourtant, l’océan, lui, est toujours là en contre-bas comme une promesse, comme une attente ("Interludio") Comment traduire le silence ? Comment le rendre palpable ? Comment faire de l’immatériel une note, des notes ? Comment conjurer l’absurde ? Comment vomir les sarcasmes bileux ? Comment taire le silence ? ("Studio Per Fiati") Plus nous avançons dans "Dell Universo Assente", plus le décor se fait économe et évanescent, comme des espoirs de disparition ("Suiff") Plus nous avançons dans "Dell Universo Assente", plus nous pressentons que tout cela se finira dans les points de suspension, dans les parenthèses, dans ces riens au sens confus ("Liebesleid"). Un jour de mai 1983, Luciano Cilio a décidé ne pas voir de nouvel été grandir dans sa chair. Un jour de mai 1983, Luciano Cilio a choisi l’unique, le flamboyant et le définitif. Il a choisi le point final . Nous, nous montons à l’assaut de ces terres étranges et inhospitalières comme des images mentales, comme des souvenirs de son passage ici qui restent en nous...




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