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Il y a des artistes qui font de la musique pour distraire. Et c’est bien. Enfin je crois qu’il en faut. Mais distraire, par définition c’est détourner le regard de notre vie telle qu’elle est, c’est une façon de ne pas regarder la réalité en face, le monde tel que nous n’aimons pas la voir. Et ça, même si c’est plus confortable, c’est moins malin. C’est juste reculer l’échéance. Et puis il y a ceux qui font de la musique pour extraire : de la vie extraire l’essentiel, des mots extraire le sens, du sens extraire une éthique de vie. Extraire la vérité. Cabadzi est de cette espèce. Des poètes hip-hop résistants aux faux-semblants et rétifs aux croyances, aux contraintes, aux règles, des artistes pas vraiment copains avec les « il faut que ». Des poètes que leur sensibilité exacerbée a rapidement mis au courant de la force et du pouvoir de la mélancolie. Non, la vie ce n’est pas (toujours) Patrick Sébastien. Avec ce genre d’artistes on en revient toujours à cette citation de Char : « La lucidité est les blessure la plus rapprochée du soleil ».

Car Cabadzi c’est un peu cet ami qu’on connaît depuis qu’on est gamin, ce type qui a toujours été plus révolté que nous, plus à vif, plus lucide. Adolescent il nous enflammait avec ses belles phrases et ses grandes vérités, on le suivait, on voulait garder la pureté, la droiture. Et puis on s’est perdu de vue, on s’est perdu tout court, on s’est marié, on a commencé à lâcher sur certains trucs, on s’est renié, lui pas vraiment. Il n’a jamais dévié de sa ligne, enfin le moins possible. À chaque fois qu’on le revoit, il agit comme un miroir, comme notre propre conscience, mais sans jamais nous juger, sans faire la morale : il nous met juste en face de nos contradictions, sans haine mais avec force et détermination avant de repartir dans la vie de galère de ceux qui n’abandonnent pas. Cabadzi est donc tout le contraire d’un groupe engagé de plus qui viendrait donner des leçons confortablement installé dans une posture d’artiste révolté, il n’est pas plus question de ça que d’incitation aux barricades, attitude qui la plupart du temps pose aux groupes concernés un double problème de légitimité et de crédibilité. Si Cabadzi prône une révolution, c’est une révolution individuelle, une prise en main de chacun, si Cabadzi fait de la politique, c’est de la politique de proximité, de terrain. Jamais moralisateur, jamais culpabilisant. Juste lucide. Sombrement lucide.

Sur une fusion bordélique et très convaincante de hip-hop, de slam, d’électro et de rock, ils proposent une musique qui claque comme des coups de fouets dans le ciel de nos vies routinières, une musique sèche mais riche, chaude et prenante qui se met au service d’une langue forte et singulière, rageuse et exigeante. Une langue dont les mots sont les baffes et les coups de pied au cul qu’on ne se met pas, qu’on ne se met plus, par flemme, par habitude, par peur, coincé dans nos costumes étriqués, pris dans le jeu de cette grande comédie humaine, entre les systèmes qui oppressent et la paresse individuelle, les petites lâchetés quotidiennes, les renoncements et notre part d’ombre pas toujours assumée, notre verso, notre « bad side ». « Des angles et des épines » est un très bel album, il a la singularité d’une poésie brulante qui raconte avec sincérité et la mélancolie des trajectoires qui tiennent à rien, des destins en perpétuel équilibre sur le fil du rasoir, des vies dépouillées des oripeaux du grand jeu des apparences, une poésie qui dit la mélancolie du gâchis, de l’envie, du mensonge. Un humanisme sombre en quelque sorte. Mais pas encore désespéré puisqu’humaniste. Car au final, il « faut qu’j’avance »… Une parole assez indispensable, surtout en ce moment. Des angles et des épines : comme son nom l’indique.




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