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Un jour, dans quelques années, une de mes filles rentrera dans cette pièce vide, depuis longtemps désertée, depuis longtemps inhabitée. Dans cette pièce blanche et silencieuse, sans vie. Elle ouvrira les tiroirs, triera les papiers, s’arrêtera sur quelques images jaunies. Le vieil album photo fera ce bruit si singulier comme un souffle, ces pages qui collent les unes aux autres. Ces images de nous, souriants. Au milieu, coincé entre deux clichés, ce petit bracelet de naissance qu’elle caressera d’une main discrète.

Ces souvenirs de nous qui remonteront à la surface, ces regrets désormais définitifs de ne pas avoir dit, ces frustrations à tout jamais glaçantes. Ce vieil album photos comme du papier peint intime. Cette maison vide, ces rires d’enfants déjà éteints.

Cet infime petit craquement de la marche d’escalier qui te rassurait quand tu entendais le pas lourd de ton père la nuit comme une lumière apaisante. Les soupirs de tes parents dans la pièce voisine, leurs rires. La dureté de façade de ton père, son incapacité à profiter de l’instant présent, son impossibilité à dire les mots simples, à dire ces mots que l’on aimerait entendre dans cette pièce bien trop vide.

Le vieil album photo, ces visages rayonnants, ces plages d’été, ces forêts joyeuses. Cette femme sur l’horizon qui regarde cet enfant que tu n’es plus, entre deux vagues, entre deux pas de côté. Cette femme sur l’horizon, ce vieil album photo, ces images de nous jaunies, ternies, ces instants de nous, cette histoire.

Lentement, le super 8 démarrera sur l’écran blanc, corps animés tremblants, visages encore jeunes. Cette femme qui court avec ses enfants le long de cette jetée avec toi qui la regarde. Cette insupportable impression de ne plus être de cet instant.

Tous les secrets seront tus, tous les mystères resteront. Tout devra disparaître.

Dans un coin de la pièce mal éclairée, comme oublié. Cette malle que Papa ne te laissait jamais toucher ou ouvir quand tu étais enfant mais qui nourrissait tous tes fantasmes, comme un aimant qui attire la limaille de fer. Une malle finalement quelconque comme tant de malles que l’on trouve dans tous les coins de pièce mal éclairées de toutes les maisons vides.

D’un geste mal assuré, comme appréhendant la remontrance paternelle, comme craignant d’entendre la voix de ton père résonner dans la chambre, tu ouvriras la vieille caisse.

Ton geste s’arrêtera sur ces quelques pièces de mémoire éparpillées sous tes yeux, ces trophées.

Délicatement, tu découvres ces moments oubliés. Quelques revues déchirées et usées, tu déchiffres "Magic", ces mots que ton père glissait sous l’oreiller de ta mère ces soirs là quand ses études l’avaient obligées à quitter sa compagne pour une autre ville, une autre vie bien avant que tu ne sois né. Tu es surprise par cette joie irradiante, cette fraîcheur dans ces mots à l’innocence toute adolescente, comme les traits encore poupon d’un visage.

Ces petits trophées comme un maintien du passé dans le présent, cette petite pierre récupérée sur une plage, ce souvenir d’avoir joué au foot avec ton père avec cette minuscule pierre blanche. Cette pomme de pin ramassée au Puy de Dôme. Tu te surprends à découvrir le fétichisme de ton père, cette capacité de ces objets à une reconstituer une chronologie au milieu de cet ensemble anarchique et confus.

Cette petit boite close sans attrait qui conserve un peu de sable . Au dos, tu reconnais l’écriture de ton père griffonnée à la va vite, cette inscription, "Eté 2002, promenade Presqu’île Saint-Laurent".

Etrange impression que de violer l’intimité de l’autre.

Dans le fond de cette malle, deux boîtiers, deux cd, l’un noir et blanc, l’autre avec ce dessin d’un homme dans l’eau aux entrailles ouvertes. Là "Spirit Of Eden", la "Unknown Pleasures".

Tu te rappelles alors les mots de ton père, "Ecouter cette musique, ces musiques, c’est conserver un lien à sa jeunesse, c’est être éternellement jeune".

C’est étrange comme aujourd’hui ces paroles de Papa prennent un tour plus ironiques.

Alors que tu ouvres le boitier de "Weg", ce disque de Jan Swerts accompagné de ces images naïves de maisons sous la lune, tu te rappelles du regard de ton père qui s’absentait en écoutant cette musique, tu te rappelles ses mots.

"Ecouter Jan Swerts, c’est se laisser envahir par l’automne, ne plus laisser le rythme des saisons nous dominer... C’est accepter la langueur, la monotonie d’apparence de ces mélodies qui se donnent le temps de la construction. Ces élégies ni vraiment mélancoliques ni vraiment plombées qui m’évoquent volontiers Anywhen et Thomas Feiner, David Sylvian ou Mark Hollis.

Tu sais les plus belles musiques, c’est celles qui apprivoisent le silence, qui l’habitent, qui le pénètrent. Ces musiques comme des radiographies de nos villes, comme des anatomies savantes de nos mélancolies."

Tu te rappelles ton ennui mêlé à l’émotion quand tu écoutais Arvo comme le nommait dans une intimité frelatée ton père.

Tu te rappelles des saillies passionnées de ton père,souvent imprégnées d’un lyrisme maladroit, sa colère passagère contre les musiques frileuses, contre les musiques de posture.

Tu te rappelles de ses mots :

"Ecouter Jan Swerts, c’est comme une ballade en forêt, c’est le bruit du vent dans les arbres, son chant gracile. C’est une infime alchimie, ces calculs légers d’apothicaire qui ne peuvent révéler leur puissance qu’à la seule attention. Ce sont des musiques qui s’offrent, ce sont des musiques où il faut réapprendre à s’abandonner, à lâcher prise."

Tu trébuches de phrase en phrase, face à ces moments dévoilés en mots, ces paroles d’avant les grands frimas.

Ces moments où tes parents se pensaient infaillibles, ces moments d’avant les portes fermées, d’avant les certitudes. Car tout fane, car tout se disperse en particules

Tu refermeras cette malle sans bruit. Non loin, sur le coin de la petite table, dans un petit cadre doré, tes parents sont là, ils te regardent, ils sourient, ils te regardent et sourient

La voix de Jan emplit la pièce, son piano, sa voix étrange...

Sans te l’expliquer, tu sortiras de ta poche un briquet, sans bruit tu prendras consciencieusement chacune de ces photos, tu les regarderas brûler comme une crémation rayonnante de ce que nous étions, tu regarderas brûler ce que fût mes souvenirs, nos souvenirs, ces images sur ce papier bien trop glacé. Dans le pièce d’à côté, des bruits de pas, un toc toc prudent, une voix mal assurée qui te dit "C’est l’heure"

Tu sortiras sans te retourner.




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