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N’avez vous jamais voulu tenter l’expérience de l’uchronie intime ? Quel tour aurait pris votre vie si vous n’aviez pas choisi tel chemin ? Que seriez vous devenu si ce soir là où vous ne vouliez pas bouger de chez vous, si vous n’étiez pas allé au cinéma, si à la sortie du film, vous n’aviez pas pris un verre , sans doute vous n’auriez jamais rencontré celle qui vous accompagne, sans doute, les rires de vos enfants ne rempliraient pas les pièces de votre maison.

Que seriez-vous devenu si vous aviez pris un autre chemin ? d’autres directions ? Peut-être auriez-vous rencontré le regard chaleureux et cabossé de Valérie Leulliot...

Peut-être pas...

Peut-être avec elle auriez-vous tenté les faux mouvements, peut-être vous seriez vous baigné avec elle dans l’eau du Gange, peut-être vous seriez-vous senti vivant dans cet endroit, au bord des falaises.

A quoi ressemblerait votre vie si vous n’aviez pas pris telle décision dont a découlé une multitude de suites d’évènements ?

Peut-être seriez-vous encore cet éternel adolescent coincé entre ses frustrations et sa naïveté, entre ses soifs d’idéaux et ses excès ridicules.

Peut-être vivriez-vous dans une autre ville plus exotique, plus banale.

Peut-être votre vie serait plus exaltante, plus excitante.

Peut-être votre vie serait plus commune, rythmée entre le travail, les crédits pour payer la cuisine équipée de chez Ikéa, les poubelles à sortir le lundi et le jeudi.

Chronologie des saisons qui défilent.

Peut-être dans cette autre vie, cette vie particulière, vous tomberiez par hasard sur "Ta Lumière Particulière", le cinquième album d’Autour de Lucie après plus de dix ans d’absence.

Cette rencontre fortuite vous rappellerait combien vous avez déclaré forfait pour l’actualité musicale en restant sur vos acquis (syndrôme de vieux con "y a pas mieux que les années 80...", On fait plus rien d’intéressant aujourd’hui). Prendre conscience que cela fait 10 ans que vous avez renoncé à ce qui comptait pour vous, votre curiosité, votre ouverture aux autres. Ré entendre la voix de Valérie Leulliot qui n’a pas bougé, qui ne s’est empâté , un choc... L’air de rien, votre regard et votre main qui caresse votre ventre de vos années 40.

A l’écoute de "Détache", comme une mise en abyme de votre réflexion de l’instant, un dialogue de votre vous d’aujourd’hui avec cet autre juvénile, plus enthousiaste. On aimerait lui dire tout ces lieux d’apparence commune, ces "Profite du temps présent car l’illusion ne dure pas", ces "Profite tant que tu es libre, tant que tu es neuf" mais en même temps vous savez que cela ne sert à rien, que cet autre vous même est bien trop arrogant pour vous entendre, de ces arrogances de la flamboyance des temps où l’on se sait immortel.

Valérie, elle, s’adresse à cette petite sœur comme un double pudique avec cette Pop lumineuse et irradiante.

"Ta Lumière Particulière" est un album de saison, pas d’une en particulier mais de toutes les saisons. De ces besoins de bilan, de ces retours sur expérience, de ces devis signés, de ces contrats tenus.

Des sables mouvants d’"Ok Chaos" à "Où Ca Va", se dégage cette impression tenace d’inquiétude sereine, de fuite en avant, d’envie de trouver tranquillité dans un monde bien trop décomposé.

Ici pas un pessimisme frontal, quelque chose de plus insidieux, quelque chose de plus complexe. Derrière les lumières, se cachent de vraies ombres sourdes.

Un peu à l’image de Neil Tennant (Pet Shop Boys) ou de Bernard Summer (New Order) qui nous chantent une mélancolie sans nom avec cette science du contre point avec ces musiques chaleureuses. Etrange équation qui permet la mise en valeur des deux parties.

Dans cette autre vie, "Ta Lumière particulière" est comme du papier d’argent que l’on développe sous les lueurs rouges d’une pièce sombre et qui vient révéler vos insuffisances.

Vous preniez conscience que vous n’aimez pas cet autre que vous êtes devenu, vous aimeriez ne pas être ce trafiquant, cet imposture à votre vie, vos promesses d’adolescent, vos rêves, vos héros de l’adolescence qui avaient une autre gueule (n’est ce pas Florent ?)

Valérie Leulliot soulève du plat de la main la poussière qui recouvre la personne qu’un jour vous avez été. Ce n’est ni vraiment douloureux ni vraiment plaisant. Ce n’est ni nécessaire ni inutile.

Ce n’est pas vraiment une mue, pas une peau de serpent qui tombe, pas une voix qui change.

Non c’est tout cela et bien plus, c’est l’espace des quelques minutes de "Brighton Beach" rejoindre le couple des "Vestiges du Jour" de James Ivory qui n ’en sera jamais un. Retrouver cette douleur qui nous rend vivant, cette tristesse qui rend précieux notre passé.

Chez Valérie Leulliot comme chez cet autre vous dans votre vie parallèle, il y a toujours cet exil à soi, cette "Ilienne", cette femme que l’on voudrait trouver en prenant nos barques silencieuses.

Prendre acte et conscience que cheminer se fait toujours sans mot comme si l’on se préparait à vivre autre chose, à changer d’espace temps.

De lumière, il est toujours question dans ce cinquième album. Ces lumières qui connaissent encore l’énergie mais bien conscientes de devoir être économes.

Dans cette autre vie, vous rirez de cet autre vous d’avant, de celui là qui un jour avait aimé avec passion,qui irradiait, qui passait des heures à chercher l’autre, cet autre que l’on ignore aujourd’hui tout à côté de soi, comme un bibelot négligé. Même plus les temps des colères. Dans cette autre vie, vous préféreriez presque à cette anesthésie "le goût des chardons", ces rages comme des vestiges, comme des secousses de vos peaux anciennes.

Est-ce juste une illusion ou faut-il lire dans "Cheval Etincelle" un hommage au Sparklehorse de Mark Linkous et son Wonderful life à laquelle il a échappé ?

Il est des messages personnels écrits par d’autres à d’autres qui nous parlent bien plus, aux différents fragments de nos identités. "C’est là que je descends" est de ces messages évidents, entre la grâce de Barbara, la fragilité forte de Françoise Hardy.

Car parfois, il faut laisser remonter derrière nos armures, derrière les enveloppes du conforme ces autres que nous avons été et que nous sommes encore un peu

"Ta Lumière Particulière" est un album de saisons qui s’adressent aux amis, aux présents, aux absents, à nous, à nos doubles, à nos vies parallèles, à notre petite histoire, à nos uchronies sans enjeu.

www.autourdeluciemusic.com/




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