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Je n’ai aucun penchant pour la vénération ni le fanatisme. Bien souvent, je préfère la fuite à la rencontre avec ces artistes dont j’aime le travail.

Souvent, c’est cette foule bigarée, troupeau de curieux, parfois sincères, parfois frelatés.

Je préfère me limiter à leur musique, leur musique plus qu’à leur présence.

Avec Peter Milton-Walsh, le 05 décembre 2012, lors de son passage pour un concert à Nantes au Stéréolux, je fis une exception à ma sacro sainte règle... Ne pas rencontrer un de mes artistes de chevet.

Porté par je ne sais quel entousiasme d’un après concert lumineux et émouvant, je me frayais un chemin jusqu’à Emmanuel Tellier (de 49 Swimming Pools) organisateur de la tournée et ami de l’auteur de "The Evening Visits".

Aprés quelques mots échangés avec l’ancien chroniqueur des Inrocks Canal historique, j’osais m’assurer de la venue de l’australien sur l’espace Merchandising mais Emmanuel Tellier n’eut pas le temps de me répondre car déjà approchait un homme d’âge mûr vaguement voûté et planqué derrière des lunettes noires.

Ce soir là, Peter Milton-Walsh jouait dans la petite salle du Stéréolux pendant qu’un autre concert se terminait sur la grande scène tout à côté. Déja, les deux publics se mélangaient dans le grand hall impersonnel. Jeunes et moins jeunes.

A la fois présence discrète et incongrue au milieu de cette foule, Mister Somewhere ressemblait au personnage de ses chansons, doux mélange de nouvelle vague des années 60 et des ballades populaires de Cole Porter ou d’Hoagy Carmichael. Un être fort et fragile à la fois.

Avez-vous déjà senti ce malaise que l’on ressent face à quelqu’un dont le regard est caché par l’opacité de lunettes noires ? Vous savez, ces jeunes filles de votre adolescence qui rendaient vos draps rêveurs et vos mains voluptueuses.

Ces filles au corps généreux, ces filles des bords de piscine qui vous intimidaient autant que vous les intimidiez. Ces filles devant qui vous aimeriez cacher votre excitation bien trop flagrante.

Vous vous trouviez trop gros, trop petit, trop maigre, trop maladroit, trop assuré.

Ces filles qui amenaient 1000 questions mais sans réponse. La faute à ces lunettes qui empêchaient le décodage de l’empathie. Ces satanées lunettes qui vous rendaient transparents, qui vous transperçaient.

Ce 05 décembre 2012, face à ce héros de mon adolescence, face à ces lunettes noires, c’est un peu de ce mystère vibrant qui remontait de la vase. Chaleureux et doux, Peter me regardait avec une gentillesse particulière alors que je lui lâchais quelques banalités. Un instant, derrière ses verres fumés, je devinais un sourire lumineux. Depuis nous échangeons épisodiquement sur les réseaux sociaux. Laissant un peu de côté ma pudeur habituelle, j’ose parler avec lui comme sa musique me parle depuis le premier jour.

Voici quelques mois, Peter nous annnonce la sortie à venir d’un nouvel album de The Apartements. On l’espérait, on le craignait. On le pressentait venir cet album, on savait qu’il serait grand, qu’il ne nous décevrait pas. On savait qu’il répondrait à nos attentes. Maintenant on sait.

Moi, je l’ai su dans ma chair ce soir du 05 décembre 2012, à la faveur d’un instant sur scène, ce moment d’échange entre toi et tes musiciens, Amanda Brown, Wayne Connelly, un temps de réflexion muette entre vous. Pouvais-tu ce soir jouer "21", nous l’offrir ? Ce "21" fragile et précieux, ce temps de confidence les yeux dans les yeux, ce retour sur ce drame dans ta vie, comme une faille de San Andrea, la disparition de ton fils et cette chanson comme une promesse à tenir, fusse t’elle virtuelle. Une promesse à ton fils, promesse d’errance dans les rues de New York, promesse de l’être qu’aurait pu être ton fils, des évenements qu’il aurait pu vivre. Ce soir là, tu le jouas ce titre. Cette chanson qui n’est pas un acte de deul ni même de réparation. On ne peut jamais guérir de la mort d’un enfant. Cette chanson est un espace temps, un monde parallèle où rien ne s’est produit et où pourtant les corbillards dérivent sur l’asphalte glacé.

Chez toi, Peter, il y a cette foi sans religion, ce gospel décharné, ce sens de l’arrangement économe.

Ces trompettes de "Looking for another town" comme un chemin parcouru dans "Life full of farewells". Cette voie prise par d’autres, Harry Nilsson, Burt Bacharach, Elvis Costello.

Car finalement, Peter, tu es un crooner lucide, revenu, mature emporté par une note aux nuances de bleu.

Tu as laissé là la brillantine, pour autant tu n’as pas oublié le miroir, un miroir hanté de disparus.

Ces mélopées de brisures, de failles, ces dialogues intérieurs ("Black Ribbons"). Ces courses contre la pluie dans les ruelles tortueuses ("No song, no spell, no madrigal").

Chez toi, Peter, il y a cet équilibre instable entre l’aveu désarmant et le rebond de la pudeur retenue, ces sables mouvants entre inertie et frénésie. Ces détails à traduire puis ces évidences auquelles se confronter. Comme des douleurs que l’on espérait enfin battues par le vent, ces deuils que l’on pensait accomplis. Pourtant à la faveur d’un lieu, d’une porte que l’on prend, d’un camion vide que l’on charge de souvenirs ("The House that we once lived in"). Mais la mélancolie nous sauvera toujours de tout, de l’acceptation, de ce l’on doit refuser, de la douleur de l’absence.

La fidélité est là aussi, Peter, aux amis, à Grant et aux Go Betweens ("September skies").

"No song, no spell, no madrigal" porte les couleurs du deuil, il est habité par le temps qui passe, par la mort. Pourtant jamais, il n’est opressant ni neurasthénique. Il est juste bouleversant. On aurait aimé oublier, ne pas se rappeler, ne pas être chosifié par le chagrin,ne pas conjuguer l’autre au passé, à l’imparfait du subjectif. On aurait aimé vaincre l’injuste, l’inconcevable ("Please don’t say remember").

Peter, je ne te vénère pas, je ne t’admire pas. Je pense juste te comprendre un peu, je me sens proche de toi, proche de ce qe tu lâches avec cette sincérité indiscutable, cette lucidité tendre.

Bien plus qu’un retour aux affaires de The Apartments, "No song, no spell, no madrigal" est un gâteau d’anniversaire aux 21 bougies qui tremblent dans la pièce éteinte.

Elles vacillent, elles manquent de se consumer trop vite mais jamais elles ne s’éteignent vraiment.

Elles ont cette joie particulière patinée par le manque et la douleur. "No song no spell no madrigal" est une oeuvre crépusculaire mais qui convoque bien d’autres crépuscules. Bien plus qu’un retour artistique, c’est un retour à la vie.

"For whom something had to stop

For whom something had to go on "

Twenty One by The Apartments from The Apartments on Vimeo.

http://www.theapartments-music.com/




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