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Aujourd’hui, Mark Linkous aurait eu 51 ans... Nous préférons nous rappeler ce type d’anniversaire tourné vers la vie plutôt que ce 06 mars 2010. Bien que sombre et névrotique, la musique de Sparklehorse transpirait la vie dans tous ses éléments et sans échappatoire illusoire.

Il y a du Droopy tragique dans le martèlement doucereux de cette phrase "It’s A wonderful life", il y a de la méthode Coué, comme l’envie de se convaincre, comme le désir de ne pas laisser les ténèbres nous envahir, comme la volonté faiblissante de ne pas tomber dans le gouffre qui s’offre à nous.

Le 06 mars 2010, Mark Linkous a choisi de ne plus résister face au gouffre... Comme d’autres partis trop vite (Vic Chestnutt, Ian Curtis) , Mark Linkous fut un inadapté à la vie, en proie à la dépression et aux addictions... Rappelez-vous cette tentative de suicide qui avait failli le clouer dans un fauteuil roulant et qui hante "Good Morning Spider"

Rappelez-vous ces dernières images de son dernier concert à Paris avec Fennesz où l’on voit un homme vaincu qui n’est déja plus tout à fait là.

Je me rappelle ces mots de Peter Hook parlant de Ian Curtis, "Nous étions jeunes, nous jouions nos morceaux avec Joy Division sans vraiment prêter attention aux textes... C’est après son décès que je me suis penché sur les textes, là je me suis rendu compte de la noirceur des textes mais aussi de leur beauté.... Je me suis rendu compte que si nous avions lu ses textes, nous aurions compris combien il allait mal..."

Aujourd’hui, avec le recul, je ressens la même chose à l’écoute de la musique de Sparklehorse. Cette culpabilité qui accompagne mes écoutes, comme si ce jour de mars 2010, c’était un proche qui avait disparu... Etrange impression que celle-là, l’impression d’avoir perdu un proche alors que je ne l’avais jamais rencontré ni même eu la chance de le voir en concert. Un documentaire autour de Sparklehorse est annoncé, "Sad and beautiful world" sur lequel nous reviendrons à sa sortie

Sad and Beautiful World Trailer from Alex Crowton on Vimeo.

Pour remettre dans le contexte les plus jeunes ou les chanceux qui ne connaîtraient pas, "It’s a wonderful life " est le troisième albumde Sparklehorse, seul projet du secret Mark Linkous... Album sorti en 2001 avec les collaborations de PJ Harvey,John Parish, Adrian Utley (Portishead),Nina Persson et Tom Waits, ce sera l’opus de la consécration après un "Vivadixietransmissionplot" inaugural Lo-Fi et foutraque édité en 1995 et un "Good Morning Spider" déjà hanté par la mort en 1998. Viendra après en 2006 "Dreamt For Light Years In The Belly Of A Mountain" (avec à la production Danger Mouse) en deçà de cet album de 2001... Et enfin ce concept album, "Dark Night Of The Soul" avec Danger Mouse,une pléiade d’invités (Wayne Coyne,Jason Lyttle,Iggy Pop,Franck Black...) et David Lynch en collaborateur privilégié...et toutes ces aventures juridiques qui retarderont la sortie physique de l’album.

Les dernières traces discographiques de Sparklehorse, ce sera la collaboration avec Fennesz dans la collection "In The Fishtank" Puis vint le 06 mars 2010...

Mais revenons au clair-obscur "It’s a wonderful life"...

Il y a ce "Gold Day" enfantin et foutraque comme le manifeste d’un certain désespoir heureux....

Il y a toujours eu quelque chose d’utérin dans la voix trafiquée de Mark Linkous, comme une envie de retour au néant.

Qu’il soit accompagné dignement (PJ Harvey, Tom Waits, Nina Persson) ou seul, on reconnaît immédiatement l’onirisme dérangé du monsieur...

Et puis il y a ce morceau qui sera toujours avec moi, "Sea Of Teeth"

"Can you feel the wind of venus on your skin ? Can you taste the crush of a sunset’s dying blush ? Stars will always hand in summer’s bleeding veils

Can you feel the rings of saturn on your finger ? Can you taste the ghosts who shed their creaking hosts ? But seas forever boil, trees will turn to soil

Stars will always hand in summer’s bleeding veils But seas forever boil, trees will turn to soil."

Mark Linkous n’est plus dans le désespoir ni la joie, il est la vie, le sommet de la montagne qui brille,l’univers qui tourne sur lui-même... Et puis, il y a ce rapport à l’enfance mais pas comme un retour au paradis perdu mais plus comme au retour vers un terrain de jeu de toutes les pulsions permises, du retour à l’intégrité.

"I wish I had a horse’s head a tiger’s heart an apple bed"

susurre le leader de Sparklehorse dans "Apple Bed" mais sans y croire... Aucune affirmation, à peine l’évocation d’un désir d’être quelqu’un d’autre pour finalement se rendre compte qu’il n’est qu’une trace fugitive de brouillard

C’est le bestiaire inquiétant des Delirium tremens qui est convoqué dans "King Of Nails"... Serpents, insectes, squelettes se balançant dans les arbres... Le refus de choisir entre la noyade ou la lumière...

Avec "Eyepennies", il nous annonce son retour d’outre-tombe...avec le contrechant de PJ Harvey à son meilleur.

Il y a toujours du Tom Waits dans les marges de la musique de Mark Linkous... Avec "Dog Door", il satisfait son fantasme, il est avec son idole, il est Tom Waits,pas celui des débuts, plus celui de "Swordfishtrombones", celui de la revendication d’une folie maîtrisée par l’acte musical... Comme une sensation paradoxale d’apaisement après ce morceau dérangé et direct.

Toujours cette arche de Noé dans l’univers de Mark Linkous comme dans ce "More Yellow Birds" où des poneys égarés et aveugles recherchent leur maître en enfer le long de rivières boueuses avec des vieux bateaux qui s’éloignent.

"Little Fat Baby" nous ramène vers ces comptines abimées, en apnée comme plongées dans les eaux limpides de "Saint Mary"

"Comfort me" nous montre le chemin vers le fond du lac qui promet le repos dans son cocon froid, qui promet de faire taire toutes les névroses, toutes les craintes.

Comme des comptines pour mieux provoquer des cauchemars sans fin comme ce bateau plein de chevaux qui sombre dans les eaux froides de "Babies on the sun" avec les réminiscences de cet orchestre de ballroom des années 30 et ces voix d’enfants qui inquiètent les sens.

C’est dire le niveau de qualité de cet album que de mettre en morceau caché ce "Morning Hollow" qui vous hantera longtemps avec la contribution de Sophie Michalitsianos de Sol Seppy sur laquelle il faudra vraiment que je revienne un jour...

Après ce "It’s a wonderful life", Mark Linkous ira vers toujours plus de détachement qui se concluera par l’imbroglio cynique et pathétique du "Dark Night Of The Soul"... Triste fin discographique... Rappelez-vous ce livre de photographies et ce disque vierge en bras d’honneur à EMI... Le dernier geste de dignité d’un être presque déja désincarné

Voila ce qu’est un "album de chevet", l’oeuvre d’un autre qui compose notre soi intime, qui nous révèle et dans laquelle nous nous révélons... Rien que pour celà, je sais que je n’oublierai jamais Mark Linkous comme l’ami qu’il aurait pu être pour moi, comme l’ami qu’il ne sera malheureusement jamais.... Je ne t’oublie pas, nous ne t’oublions pas...




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