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Découvert en début d’année dernière via les connaissances pop d’un vieux compagnon d’enfance, « Heterotopias », premier album du duo montréalais Chevalier Avant Garde, nous accompagna ensuite dans toutes nos galères comme éclats de bonheur. Bande-son intime de douze mois turbulents, cet album avait naturellement terminé sa course parmi nos fétiches de l’année 2012 (pour sa qualité et le baume au cœur qu’il introduisit dans nos vies incendiaires). En sera-t-il de même, cette année, avec « Resurrection Machine » ? Il y a des chances.

Pourtant, aujourd’hui, Chevalier Avant Garde délaisse les magnifiques éclats synth-pop de son précédent disque pour amorcer une longue marche funèbre en treize titres qui inciteraient presque à se mettre une balle dans la tête. Certes, le duo n’a jamais été particulièrement porté sur la gaudriole, mais tout de même… Rien qu’à l’énoncé de certains titres, la tristesse générale de « Resurrection Machine » ressemble à une profession de foi : « Nowhere », « Honey Falls Apart », « Nothing Between »… Comme du Jesus And Mary Chain en électronique et en plus éthéré encore, Chevalier Avant Garde distord les atmosphères, nimbe des nappes glaciales d’une voix d’outre-tombe, plaque quelques accords de guitares désolés sur des rythmiques semble-t-il élaborées en HP. Fantomatique, livide, cette électronique pourrait inciter à la dépression, voire à l’accentuer. Or, pas du tout.

La noirceur actuelle de Chevalier Avant Garde sait parfaitement se tenir. Il s’agit d’une tristesse noble, adulte, plus avouée qu’affichée. Une tristesse qui conserve dignité humaine. Inversement à beaucoup de formations qui érigent le désespoir comme gage de crédibilité artistique, Chevalier Avant Garde, peut-être conscient de naviguer dans des zones soudainement très intimes, cherche à tendre vers la lumière, autant que possible : ce sont les nappes foutrement poignantes (les plus belles entendues depuis… « Just Like Heaven ») du déjà éternel « Nowhere » (et si « Sensitive » des Field Mice avait été une chanson électronique ?), la ritournelle hypnotique qui accompagne les révérbations de « When We Meet », le beat enjoué de « Killing Fields » sur lequel se plaquent des synthés rachitiques mis à mal par un chant lugubre (le Depeche Mode de « Construction Time Again » croise le fer avec les frères Chain de « Darklands »)…

En fait, chaque morceau de « Resurrection Machine » semble fonctionner de la sorte : comme si Dimitri Giannoukalis et Filip Minuta avaient posé des bases particulièrement sombres, mais avaient ensuite cherché à y adjoindre, malgré tout, le peu de lumière dont ils semblaient capables d’offrir au moment de l’enregistrement. Cela donne un très grand disque : dans la lignée dépressive mais stoïque des valeureux Elliott Smith, Depeche Mode (période came), Vic Chesnutt (avec des machines) ou Nico reprenant « The End » à l’orgue… Voici peut-être le propre des grands disques dépressifs : chaque chanson voudrait bien s’excuser de sonner si triste, si livide, si désabusée. Oui mais comment faire lorsque le quotidien n’incite qu’au drame, qu’à l’obligation de se déverser dans des chansons sans doute rebutantes pour l’auditeur mais toujours apaisantes pour le compositeur ? (Un point crucial abordé par Philippe Djian dans son dernier roman, « Love Song ».)

Alors que nous travaillions sans pression, et avec une certaine logique, sur notre Top 15 des meilleurs albums de l’année, voila que Chevalier Avant Garde vient de chambouler certitudes comme enthousiasmes éphémères. Lorsqu’il faudra rendre les comptes de notre année musicale, les déchirements et les nécessités nous rendront barges…




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