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Durant mes premières années fac, je ne cessais d’harceler mes collègues à propos d’une possible résurrection de Daniel Darc. A cette époque, l’ancien Taxi Girl était aux abonnés absents depuis des lustres. Que devenait-il ? Que faisait-il ? Mystère… Interviewé par Patrick Eudeline, Mirwais (en plein come-back madonnesque) s’était contenté de lâcher un très vague « il travaille ». Certes, mais où, à quoi ? Dans ma fascination pour Taxi Girl et Daniel Darc, je butais sur un constat personnel : des pans entiers de cette mythologique histoire du rock français restaient à redécouvrir, à éclaircir. Pour cela, il fallait que Daniel Darc refasse surface ; quand bien même en était-il capable (était-il dopé ? Détruit par l’alcool ?). Mes collègues de fac, amusés par mes troublantes certitudes (« un jour, vous allez voir, ce mec reviendra au premier plan »), se contentaient de souligner le statut ultra has-been de Daniel Darc tout en me balançant un lapidaire : « écoute, si tu veux des nouvelles de ton idole, pourquoi ne pars-tu pas à sa recherche ? »

Quittant mon sinistre Sud pour définitivement m’implanter en terre parisienne afin de poursuivre mon devoir de maîtrise, c’est ce que je finis par faire : chercher le garçon, retrouver son nom (et, si possible, son adresse et son numéro de téléphone). Coup de bol : à cette époque, Daniel Rozoum était dans les pages blanches. N’étant pas spécialement groupie au point de prendre contact avec une icône de mon enfance, il me fallait une bonne raison pour oser décrocher le téléphone et composer le numéro de Daniel. En ces années-là, j’écrivais pour un obscur fanzine musical distribué en région toulousaine et montpelliéraine. J’avais donc mon alibi, à savoir prétexter une éventuelle interview à seule fin de rencontrer Daniel et de lui poser LA question qui me taraudait l’esprit : « comment vas-tu et que deviens-tu ? »

Tremblotant, un peu imbibé aussi (quelques verres n’étaient guère de trop afin d’oser composer le numéro du Feu Follet), je décidais de sauter le pas. Second coup de chance : ce soir-là, Daniel était chez lui (je découvris ensuite que Daniel ne quittait quasiment jamais son appartement rue Delescluze). La discussion dura une bonne quarantaine de minutes, s’étalant sur la mauvaise réputation de cet ex rockab aux yeux des actuels patrons de labels, sur Taxi Girl bien sûr, mais également sur les textes de « Nijinski » (un disque qui, tel ceux des Smiths quelques années auparavant, m’avait pour ainsi dire sauvé la vie), sur Warhol, sur Iggy et j’en passe… Rendez-vous fut pris, deux jours plus tard, au domicile de Daniel (un antre bordélique saturé de bouquins froissés, de textes voltigeant à même le sol, de cannettes vides et d’une armada militaire à faire peur – « ne monte pas sur le lit, j’y ai perdu une grenade et j’ai peur qu’elle t’explose dessus » me dit-il un jour). Pour autant, je redoutais le mec un peu aigri, bilieux contre le système discographique et avide de revanche. C’était ne pas connaître Daniel : dès qu’il m’ouvrit sa porte, je n’étais plus face à l’intimidante légende de mon enfance mais face au… gars le plus cool, souriant, disponible et rock que j’eus l’occasion de rencontrer de toute ma vie. Une première remarque sur nos boots identiques, et la glace était brisée, l’entente consommée. S’ensuivit presque deux années à se voir au moins trois ou quatre fois par semaine, parfois pour des raisons tellement émouvantes qu’il m’est difficile d’en parler, souvent pour picoler et parler Dylan, toujours dans une relation à la philosophie parfois troublante (la première fois où je balançai à Daniel un « va te faire foutre », il me serra dans ses bras et me gratifia d’un « tu es un ami, t’as raison de me dire quand je déconne »).

Ce long passage autobiographique pour à la fois rendre hommage à ce clochard céleste disparu il y a maintenant une année, mais surtout pour souligner la démarche de l’écrivain Pierre Mikaïloff qui, lui aussi, s’enticha d’une obsession : retrouver Daniel Darc (à l’époque où « Crèvecœur » n’était pas encore sorti) et tenter de comprendre l’aventure Taxi Girl. Pas un hasard si son bouquin se nomme « V2 sur mes souvenirs / à la recherche de Daniel Darc ». Le mot « recherche » s’entendant ici comme une tentative de remettre la main sur le Dorian Gray de l’after-punk (référence évidente à « Cherchez le garçon ») en même temps qu’il suppose une tentative, un besoin même, de resituer les pièces d’un puzzle passant du « Rose Bonbon » au manager Alexis, de l’effervescence de la scène punk française de la fin 70 et de sa lente consumation sitôt le Top 50 arrivé. Et dans le genre, Pierre Mikaïloff est un sacré obsessionnel (nous lui devons déjà un premier bouquin sur Taxi Girl : « Cherchez le garçon/ une bande magnétique, un écran géant… C’était Taxi Girl » en 2008 chez Scali).

La grande idée de Mikaïloff est de particulièrement s’attarder sur la période Taxi Girl. Composé d’entretiens avec Laurent Sinclair, Alexis Quinlin et Daniel himself (seul Mirwais est injoignable), « A la recherche de Daniel Darc » restitue parfaitement le sordide d’un Paris fin 70 / début 80 scandé par les partis-pris non pas politiques mais sociaux d’une jeunesse au bord de l’explosion (et, disons-le, quelque peu paumée dans un anarchisme parfois à contre-sens), par les bastons entre blousons noirs (Daniel s’y fait tabassé la gueule à de nombreuses reprises), par le marketing orchestré autour de groupes totalement ingérables (trop insoumis, trop camés, trop vicieux pour devenir des rock-stars)… Au fil des pages, c’est à la lente décrépitude de Taxi Girl que nous convie Mikaïloff : comment, malgré un tube éternel, ce groupe, pour des histoires de dopes, d’égos et de cul (Daniel et Laurent se tapaient la même fille – ce qui n’aide guère à consolider des liens amicaux), se saborda par lui-même, se fit « Seppuku » dès son premier LP (qui ne comportait aucun tube et gorgeait d’histoires aussi macabres que le massacre de Sharon Tate, les marches SS ou les diabolisations d’Aleister Crowley)…

La partie consacrée à la période solo de Daniel Darc, quoi que passionnante à lire car Pierre Mikaïloff possède ce truc à la Philippe Garnier qui consiste à happer le lecteur en lui contant une histoire, intrigue moins. Cela car, banalement, de la période « Sous influence divine » / « Parce que » / « Nijinski », nous connaissons déjà aussi bien les détails que les grandes lignes – de plus, Daniel, pourtant ici très loquace, semble avoir fait le tour de la question. Ne pourtant guère oublier que « A la recherche de Daniel Darc » ne s’adresse uniquement pas qu’aux apôtres de Taxi Girl : ce livre devait être écrit (« mon I need more » disait Rozoum - référence à l’autobio d’Iggy) et, plus que jamais, s’approche de très près des fêlures de ce fils issu d’une famille juive et allemande.

La dernière fois que j’ai parlé avec Daniel, c’était au téléphone. Il entamait la promo de « Amour Suprême » et s’inquiétait de l’accueil de son nouvel album.
-  « Dis-moi, Jean, tu le trouves moins bon que « Crèvecœur », mon nouveau disque ? »
-  « Mais non, Daniel, c’est un putain de grand disque. Salaud, tu m’as encore arraché des larmes… Annabelle doit-être aux anges, non ? »
-  « Ouais, ouais… »
-  « C’est tout de même un vœu d’amour que tu lui offres, là… »
-  « Ouais sauf que je ne suis plus avec elle… C’est terminé… J’en pleure encore… Et toi, avec ta copine, comment elle s’appelle déjà ? »
-  « Heu… Eh bien c’est également terminé… Depuis deux mois… »
-  « Ecris des chansons, alors ! »

Par la suite, j’ai perdu Daniel de vue. Ma volonté, mes présages ne me firent pas défaut : en effet, Daniel Darc redevint bankable, au devant de la scène. Et je ne voulais pas l’emmerder dans sa nouvelle existence. De toute façon, pour moi, le combat était gagné : Daniel amassait du blé, sortait des bons disques (même si, je dois le dire, j’ai toujours beaucoup moins aimé ses dernières productions que ses deux premiers albums solos), il acquérait ce que je lui souhaitais depuis toujours : atteindre un niveau légendaire à égalité avec ses idoles Patti Smith et John Coltrane. Done !

Lorsqu’un biographe (tirant, dans le cas de Pierre Mikaïloff, plus vers le romancier tant sa plume est sentie et concernée) rejoint certaines obsessions partagées par le fan lambda, le résultat littéraire est forcément explosif, dans un rare degré de connivence. D’autres livres sur Taxi Girl et Daniel Darc existeront. Il est peu probable que ceux-ci atteindront l’implication, l’amour et la passion dont témoigne aujourd’hui Mikaïloff pour le plus grand groupe français des années 80…




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