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En réécoutant « Southpaw Grammar » il y a de cela quelques mois, j’étais surpris par la sincère colère à l’ouvrage dans cet album que j’avais détesté au moment de sa sortie. Finalement, hormis son torse bombé et sa graisse électrique, le cinquième solo de Morrissey (en excluant compiles et live) s’apparentait à un digne final, à un post-scriptum mineur mais bagarreur faisant suite à un véritable chef-d’œuvre (« Vauxhall And I »). Malgré mon déraisonnable amour pour le Moz (l’auteur de ces lignes, comme 100% des fans des Smiths, estime que Morrissey a tout autant sauvé que foiré nos vies), il me sera néanmoins difficile de réhabiliter la suite du parcours de notre « last of the famous international playboys » préféré : si « Malajusted » est le plus plat (musicalement) et le plus creux (au niveau des textes) des albums de Morrissey, le comeback de la star (en 2004, après sept ans d’absence) déboucha sur trois disques surproduits (Jerry Finn n’étant pas vraiment réputé pour sa finesse, et Tony Visconti frôlant l’âge grabataire) mais surtout douloureusement proches de l’auto-parodie (Morrissey, de sa voix toujours miraculeuse, n’y chantait que des ersatz de mal-être ou bien déversait sur… les hamburgers). Certaines chansons justifiaient toujours un vœu d’allégeance éternelle à l’égard de Steven Patrick : albums ratés, « You Are The Quarry » et « Ringleader Of The Tormentors », entre deux titres souillons, enchantaient le temps d’un « Let Me Kiss You », d’un « Life is a Pigsty » ou d’un « Dear God Please Help Me » (rencontre rêvée entre Morrissey et Ennio Morricone)… En revanche, de « Years Of Refusal », il n’y avait rien à sauvegarder ni à pardonner (« I’m Throwing My Arms Around Paris », à la limite). En fait, après la douloureuse réception de cet album lourd et vulgaire, je pensais en avoir définitivement fini avec Morrissey (donc, quelque part, également avec tout un pan de ma vie).

Sauf que le fan de Morrissey adore se gargariser de fausses promesses. Car soyons réalistes : le Moz pourrait enchaîner les pires daubes musicales que nous serions toujours fébriles au moment de leurs premières écoutes, il pourrait enregistrer un « spoken word » avec Pamela Anderson que nous achèterions quand même le single… C’est un fait : l’accro à Morrissey ne raisonne pas comme le commun des mortels. Ce qui n’exclue guère les jugements impitoyables, mises à mort et autres retournements de vestes (les Moz addicts se plaisent à zigouiller leur idole dès que celui-ci balance une connerie dans la presse, avant de finalement lui trouver la meilleure excuse du monde – généralement : humour mancunien, rigolos dérapages publicitaires, salopards de journalistes bossant au NME).

Pourtant, « World Peace is None of Your Business », dixième album de Morrissey, commence tellement mal que le fanatique s’apprête à ressortir les sempiternels arguments : batterie massue, guitares pouraves, rythmiques scotchées au sol, capharnaüm (même pas) mélodique indigne d’une voix aussi racée… La chanson éponyme, suivie d’un désastreux « Neil Cassidy Drops Dead » (malgré son titre accrocheur, un boogie à reléguer en Face B), annoncent la bérézina. Même le faux-ami « I’m Not a Man » (presque huit minutes cherchant à vainement retrouver l’alchimie confessionnelle du légendaire « Late Night, Maudlin Street ») laisse à craindre un énième Morrissey en roue libre, un Moz peu soucieux d’harmonie musicale. En troisième position, « Istanbul » (en écoute depuis plusieurs semaines) confirme sa position de single pas génial mais digne (à ranger au côté de « Dagenham Dave »)… Et puis… Et puis fichtre : à partir du sublime « Earth is a Loneliest Planet » (douceur, mélancolie, sobriété), « World Peace is None of Your Business » ne commet aucune erreur. Aucune ! Délaissant frime et biceps, très proche parfois des premiers Aztec Camera, d’une surprenante retenue (hein ?), le nouveau Morrissey s’impose, à peu de choses près (quelques synthés incongrus et bidouilles sonores, rien de grave), comme une réussite quasi totale ! (Pensez bien que j’en suis le premier surpris.)

Pas d’envolées symphoniques ici (le prochain album ?) mais des arrangements pop (à dominante souvent hispanisante) qui dévoilent un Morrissey incroyablement serein, heureux et épanoui. Du coup, le Moz respire une telle santé que le rockab’ ne l’intéresse plus (et lorsque celui-ci se manifeste, comme sur « Drag The River », la chanson tire vers un glam qui aurait pu figurer sur la bande originale de Velvet Goldmine). Car du poppy et catchy « The Bullfighters Dies » à la belle acoustique de « Mountjoy », de la basse new wave de « Oboe Concerto » au smithien « One of Our Own » (Johnny Marr est-il un invité caché ?), il n’y a là qu’épure et volupté. Bonheur : Morrissey chante accompagné d’une musique enfin à hauteur de ses prouesses lyriques, de ses complaintes tout aussi concernées que délicieusement déconneuses, de ses confessions intimes comme de ses blagues foireuses…

Morrissey est aujourd’hui un individu cosmopolite qui se trouve des racines dans chaque coin du monde. Totalement exilé de la chambrette adolescente (il était certes temps), Mozzer fantasme les clichés parisiens, affirme vouloir mourir en Scandinavie, tire sa révérence à l’Espagne (mais épingle tout de même la tauromachie barcelonaise – on ne se refait pas), délire sur Istanbul… « World Peace is None of Your Business », aussi bien musicalement que lexicalement, est un disque ouvert et libre, un disque voyageur…

« This is the last song I will ever sing » pourrait à nouveau claironner Morrissey en 2014 : le départ serait majestueux et fanfaron. Le revirement tout aussi justifié : « No I’ve changed my mind again, goodnight and thank you ! »