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Bon, écoutez-bien les craignos… J’suis venu vous parler d’un truc qui me retourne pas mal en c’moment. Un truc qui s’appelle Premières Prises mais qui aurait du porter un autre blase tant l’objet est abouti. Celui de son créateur c’est Joseph Fisher, mais peut-être bien qu’il s’agit juste d’un pseudo, qui sait…

Premières Prises est un petit travail de 17 minutes à tout casser, même les briques. La première piste, Pas Gentil, dotée d’un très grand texte, n’est ni plus ni moins qu’une grande, grande chanson, la meilleure de cet EP ex-æquo avec la plus écrite, la plus foudroyante, Ville Nouvelle, mais j’y reviendrais.

Pas Gentil donc, qui s’impose comme une des plus belles pépites en langue française entendue depuis Fort Knox de Cyrz, est redoutable. Sous ses airs de comptine romantique mélancolique mais inoffensive se cache un diamant universel, pour peu que l’on accepte d’y laisser sa fierté pour s’y reconnaitre pleinement. Un écrin bouleversant qui cache une profondeur insoupçonnée au départ. En entendant les premiers accords, les premiers mots, les larmes montent. Le transfert est évident, pari gagné.

Je m’attarderais moins sur Gardez-Tout et J’Aurai Ta Peau, finement écrites mais qui symbolisent pour moi le ventre mou quoique confortable de l’objet indomptable dont elles marquent la continuité. Ces deux ritournelles évasives ont en tout cas le mérite d’introduire le morceau de bravoure de Premières Prises, le sommet de l’effort, le 1983 (Barbara) de Personne Ne Le Fera Pour Nous, Comment Je Vis, Rio Baril et Notre Silence, trois albums condensés en une seule prouesse. « Ville Nouvelle ». Morceau parfait donc. Ni plus ni moins. Des paroles extraordinaires, un refrain à tomber. L’introspection se fait ouverture, les souvenirs, résilience, l’obscurité, lumineuse, presque positive. On y parle de parents, de renoncement, de mort, de me(è)r(e), de brouillard, de prison, de réinsertion, de ciel, de défaites, de désertion, de fuite en avant, d’adultisme… Une chanson qui parle de la vie tout simplement, de ses étapes, parfois difficiles à passer… L’enfance, l’adolescence, le passage à l’âge adulte, le deuil, la reconstruction… Le souffle nouveau au bout des déchirures, des blocages, de ce qui nous retient. De ce qu’on laisse derrière nous, quittée l’enfance. 6 minutes de formidable intensité, de jouissance immortelle, aujourd’hui l’air y est et c’est vraiment joli, j’y reviendrais toujours car mon passé est là. « Toi tu es arrivé ici après la mort de ta maman. Pas étonnant que tu semblais regarder vers la mer. Laquelle des deux était plus loin cela reste encore un mystère… » Peut-on écrire quelque chose de plus définitif, de plus brillant que cela ?

« Rien À Foutre » clôture ce disque d’une fort jolie manière, en inscrivant dans la durée une mélancolie intelligente, emprunte de grâce, qui frétille du cul. Oui, la grâce peut frétiller du séant, ça n’en devient que plus vivant.

La voix du bonhomme maintenant, légèrement traînante, faussement désinvolte ne trompe personne, mis à part lui-même. L’artiste cherche à faire valoir son dilettantisme d’apparence comme carte de visite. Histoire de se rassurer, de se protéger plutôt. Dommage pour lui, ce qu’il ressort de cet objet est d’une grande maîtrise, une écriture bouleversante, des textes ciselés, modelés à la perfection, un essai guitare-voix loin d’être chiant, transformé parfaitement. Et quand bien même les deux morceaux du milieu seraient en dessous de Ville Nouvelle, et des deux joyaux d’ouverture et de fermeture de ce grand spectacle, il ne sont là qu’en figurants, tels les grains de poivre dans les tranches de saucisson premier prix, qu’on achèterait chez G20 pour un apéro entre voisins, ceux qu’on n’aime pas forcément, mais il faut bien faire bonne figure.

Bref, je ne pense pas que l’auteur lui-même ait bien saisi, mesuré l’impact que ses chansons allaient pouvoir produire sur certaines personnes… De cette nonchalance bienvenue, il a accouché d’un EP gigantesque, à destination du presque-adulte aux mains d’ours et au cœur fragile.

Un EP qui tend à nous faire choisir la vie, nous incite à progresser toujours, Fisher se pose comme le grand frère qui vient taper sur notre épaule pour nous rassurer, nous apaiser, nous aider à accepter nos doutes, nous sommer de continuer, de ne pas baisser les bras, malgré les défaillances dont nous sommes capables bien souvent, et ce n’est pas rien.

Premières Prises a eu ma peau, sans heurts, sans que je n’aie eu besoin de courber la tête, et c’est tant mieux. Je n’ai pas envie de bien garder mes distances, j’ai envie de rester tranquille dans mon coin mais continuer à y être, pour lui, sans demander pardon. Non. Et pour les 5 ans qui viennent, j’ai officiellement décidé d’arrêter d’aller à la piscine.




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