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Ma mémoire a beau ne plus être très neuve, elle me surprend encore – tel un jeu dangereux de confiance étriquée. Celle-ci a fait resurgir, via un microfilm interne, un billet vert. Pas vraiment celui qui a donné sa couleur à l’argent, non… Un ticket de concert, un de ceux que je ne glisse jamais dans la boite à billets, un de ceux que j’insère dans le livret d’un cd comme une poutre accrochée à une culture qui se voulait indépendante. C’était dans les années 90, un label et un groupe venaient de réveiller la chanson et le rock d’ici, réinventant l’horizon sur les terres de Debord et de Houellebecq alors que les ongles devaient porter les affres de la crasse, ou que l’Angleterre se reprenait au jeu du hit parade guerrier. Ce soir-là, il y avait les dispensables Autour de Lucie, ersatz de pop ligne claire, sexy comme un plan séquence de dix minutes sur un champ de betteraves débarrassé de ses fruits. Il y avait surtout Diabologum, guerrier frondeur de l’armée Lithium, choc tellurique et lumière dans la tronche. Je découvrais enfin sur scène ce qui avait changé l’axe de rotation de ma tête, je me retrouvais abasourdi et tétanisé face à des chansons, à un disque et un label qui bouleverseront mes certitudes et changeront ma façon de voir les choses. Mais sur ce billet vert il y avait un autre nom, un autre groupe un soir de festival Capharnaüm à Reims. Or, comme souvent lors des premières parties, je passais alors plus de temps à converser avec une bouteille non loin d’une estrade jouxtant les toilettes de l’Usine, qu’à véritablement m’intéresser au groupe qui ouvrait. C’était Tuscaloosa. Je n’avais jamais réentendu parler du groupe, alors que d’Autour de Lucie malheureusement si.

Il y a vingt ans Lenoir passaient les plats, les Inrockuptibles faisaient le boulot, Magic fumait des champignons, et les bonnes nouvelles nous arrivaient via un réseau vraiment social, le disquaire du coin, chez qui les autoproductions pouvaient empiéter sur les plates bandes du mainstream. Deux décennies après, plus de Lenoir, plus d’Inrockuptibles et le disquaire est devenu brocanteur de nos lubies passées. Le réseau s’est dématérialisé, et c’est dorénavant par lui que les infos remontent ; l’indépendance pouvant croire en sa capacité à piétiner un mainstream souffreteux, tel un ancien riche payant encore l’impôt sur la fortune mais conseillant à ses enfants de faire des études pour pouvoir subvenir à leurs besoins. C’est via un de ces réseaux que Franck Dupont, leader de Tuscaloosa, m’a contacté, premier domino poussé dans ma mémoire pas encore totalement soluble.

Présenté comme le projet d’une vie, comme un acte libertaire dans une société de l’échec et de la vinification dans des fûts en plastique, cet opus de Tuscaloosa fracasse ses rêves contre la porte du temps, passant les doigts pour la garder ouverte, même s’il sent les coups de pieds et le vent contraire essayer de la claquer définitivement sur lui. Tuscaloosa plante le décor dès l’introduction du disque, comme un constat a priori « déjà vu, déjà mort, isolé….pas coulé » de sa propre histoire, comme un voyageur perpétuel ratant le train d’une scène actuellement baptisée « la Génération X ». Car le seul reproche que l’on pourrait faire à ce disque, c’est d’arriver après ceux de Mendelson ou de Michel Cloup - sans pour autant se noyer sous la densité des références. Le disque dresse des constats (« La nuit des seconds couteaux ») en signant d’un son toujours inquiétant, une machine rock qui se voudra tout aussi hypnotique que puissante. Il s’agit d’un long chemin, d’une ballade cabossée dans des désirs passés qui se conjuguent au présent (le très beau « Avec elle au moins »), d’un disque tenu entre une paire de mâchoires qui ne lâchera pas… comme une guerre froide.




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