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Les sorties concerts deviennent difficiles, quand il faut convaincre son épouse et encore plus sa fille de sept ans, en âge de partager des moments magiques avec ses parents. Pour le concert du soir, la réticence de ma progéniture unique n’a pas été simple, celle-ci n’aimant qu’une chose, les guitares et le rock. Après des négociations rapides, car à la maison la dictature a toujours le dernier mot, nous nous dirigeâmes vers la MJC de Crépy-en-Valois pour le concert de Piers Faccini dans le cadre du festival des Hauts de France (nom qui s’impose finalement vite, c’est comme tout, sauf pour les bonnes idées).

J’avais déjà vu Piers à Paris , dont une fois de façon très incongrue dans le cadre d’un festival à la Défense, en plein midi, alors que les costumes cravates ingurgitaient panini ou salades composées pour se donner bonne conscience. Cette nouvelle rencontre dans le cadre intimiste de la petite salle de Crepy (salle à l’acoustique presque parfaite, si on excepte une climatisation excluant les concerts de musique de chambre derechef) devait s’annoncer comme une rencontre pour moi étrange, entre un artiste que je connais depuis une bonne dizaine d’années, et un public d’abonnés, pseudo notables d’une ville vivant aux crochets d’un Paris pas si lointain, ou amis de ces notables grotesques sortis d’une pièce de Molière adaptée par le café théâtre, là car il faut s’y montrer.

En première partie nous aurons le droit au récital de Moïse Melende. La formule est simple, piano, voix et …iPad. Si cet univers n’est pas dans mes domaines de prédilections, il devient presque une source d’agacement pour moi, quand le porteur de la voix (le chanteur) prouve qu’il a une forme de dextérité étonnante pour manier l’écran de sa tablette peut-être supérieure à son chant. Dérangeant de voir un artiste parler de « son univers » de « ses chansons » et de le sentir incapable de quitter des yeux ce mouchard des temps modernes, prompteur, jambe de bois de nos mémoires affaiblies. Les mains autres cordes à l’arc de cette représentation sont alors coupées dans des élans de sincérité pour revenir inlassablement caresser un écran froid et lumineux sur lequel les paroles doivent défiler. Nougaro et Brel auront beau être convoqués sur scène, le courant ne passera pas.

Il sera alors temps de boire la bière locale et d’entendre ce genre de phrase surannée d’un notable local à l’encontre du chanteur sans mémoire "laissez-moi vous offrir une bière pour vous remercier pour le récital ". A deux doigts de regarder si derrière le comptoir se cacheraient des urnes clandestines pour les élections de la primaire de la droite, nous décidons ma fille et moi de nous goinfrer de chips avant de nous rendre vers les commodités pour nous délecter d’un poids qui pourrait nous gêner pendant le concert.

Piers Faccini arrive sur scène, non pas pour commencer le concert, juste pour installer ses guitares. Il repartira pour respecter le cérémonial de l’entrée des artistes. Il est accompagné de Malik Ziad à la mandole et à une forme de basse arrivée tout droit d’Afrique. Piers Faccini sera le conteur de la soirée, celui qui imagine cette histoire, celle d’une ile parfaite et accueillante, cette ile que nous ne sommes plus, incapables que nous sommes d’accueillir sans juger. Malik sera celui qui fera de ce concert un voyage dans une méditerranée rêvée. Que ce soit pendant l’accompagnement ou les virgules qui habillent les moments pendant lesquels Piers accorde sa guitare, Malik nous offre des teintes, des odeurs, et dégage des bronches d’une société française sclérosée dans une forme de retour vers un passé, sans pour autant parler d’illusion perdue. Et c’est là où le concert s’avère tout aussi fantastique que tendu dans le fond. Piers présentera ses morceaux (principalement de son dernier opus) parlant de façon érudite et toujours sincère de la nécessité du brassage, de l’accueil de l’autre (Bring Down The Wall présenté par Piers comme une chanson anti Trump) face à un public, d’une région qui au pire vote pour la grosse blonde au mieux ira se réfugier le lendemain de ce concert dans les bras d’un type aux gros sourcils. Le plaisir sera chez moi divin quand à la fin de Bring Down The Wall, Piers se lèvera avec son tambourin pour une tarentelle suivie elle même sur le même rythme par une tarentelle kabyle chantée par Ziad. Ne plus entendre deux vieux du Muppet Show derrière nous commenter le concert, comme tétaniser d’entendre de l’arabe pendant ce concert (Michel nous avait dit que c’était un chanteur italien, tu parles) sera l’une des victoires de ce concert intimiste, mais au final aux idées tellement bouillantes que le fracas des idées et des mots pouvaient cogner dans les têtes.

L’intimité ne sautant pas aux yeux d’une photographe amateur, Piers lui demanda de bien vouloir arrêter de prendre les photos, son appareil couvant ces silences nécessaires à la dégustation de ces chansons. Et c’est tout le charme de Piers. Capable le temps d’un rappel de nous plonger dans un abime de tristesse, et d’enchainer en nous présentant le morceau suivant comme quelque chose de plus joyeux, un dernier morceau écrit….le lendemain du drame du Bataclan.

Allant très peu piocher dans sa plantureuse discographie, ce beau citoyen du monde nous fera voyager, nous projetant dans le rôle de ces réfugiés que nous avons tant de mal à accepter, nous les petits enfants d’une guerre qui aura vu les nôtres changer de région, oubliant les frontières (« The Beggar The Thief » est en cela un message personnel implacable brulant, donc universel).

Comme me dira ma fille, pourquoi les chansons sont tristes. A cela je lui ai répondu, triste ? Mais tu n’as pas de larmes, tu as même un beau sourire ? C’était beau, j’ai voyagé et on a chanté contre Trump !!

Et si tout ce public que je rêve de voir un soir venir (car ils viennent, ils sont abonnés – bémol l’absence d’un public jeune, à 5 euros la place franchement) pour une soirée spéciale à la MJC, une carte blanche d’ADA pendant laquelle Summer, Lou et Witold Bolik couvriraient le bruit de la climatisation, pouvaient avoir par ce voyage érudit et beau changé de direction à donner à leur vie, et principalement à celle de leurs enfants. Une sortie concert, une ballade poétique, une leçon de choses, un acte politique…une belle soirée émouvante, dépaysante.