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Artiste fiévreux et intense, Franck Lafay appartient maintenant à notre quotidien musical. En association avec J-L Prades (Imagho) pour le projet Baka !, au sein des fantastiques Mona Kazu (avec les comparses Priscille Roy et Stéphane Gellner), en solo (ou presque) sous le nom Tomek, Franck Lafay construit une œuvre d’autant plus cohérente qu’elle converse intimement avec l’auditeur. Sans doute car, au-delà de sa passion créative, ce multi-instrumentiste reste fidèle à une certaine idée de la musique : traquer la lumière dans l’obscurité, charrier la tension pour en extirper une dernière parcelle de rêve. Sur ce point, le troisième album de Tomek est un terrible constat qui se fait violence afin de toujours imaginer, en temps de crise, l’inévitabilité de certains jours meilleurs. « Utopilule » : comme une cure d’antidépresseurs pour oublier la fin des utopies, la mort des illusions, l’absurdité d’un royaume à l’abandon. Oui : « Utopilule » est un grand disque social.

Tendus, abyssaux, amers, les dix titres de cet album s’expose à un rock dark de chez dark. La fête est finie ; l’époque n’incite dorénavant qu’à une colère solitaire, sans espoir, noyée dans le renoncement de la masse. Les grattes s’énervent par intermittences, elles se cambrent surtout dans un repli ascétique, flippant, contrarié. Et pour cause : les sentiments décrits (avec une distanciation résignée) par Franck mettent à jour l’étendue des maux contemporains. « Utopilule » : une France perpétuellement en concurrence avec l’inconnu d’en face, un pays qui baisse les bras, dégoût et lassitude des anciens activistes… Ne reste qu’à se soigner à coups de gélules.

Ici pourtant, aucun étendard, aucune volonté d’écrire des chansons « engagées ». Le discours est en creux, il se dessine à force de compositions qui prennent racine dans un quotidien trivial. C’est en traquant la banalité de l’intime que Tomek réussit là un disque qui traite de l’universel. Un disque-somme qui remue la léthargie (remué, comme hier Dominique A).

Le tableau est sombre mais Franck se surprend parfois à envisager la possibilité d’un sursaut humain (et, de façon implicite, fatalement sociopolitique) - toujours cette idée de lumière derrière le marasme crépusculaire. Il s’agit néanmoins d’une croyance forcée que rencontrent les grands hypersensibles : « aimer à croire en un changement positif » plutôt que dire (ou écrire) « croire en un renouvellement fraternel ». « Utopilule » est un disque énervé mais avec une larme à l’œil, un album « Dry » porteur d’une dernière cartouche humaniste. Une bande-son pour le déclin du drapeau tricolore.




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