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Avant la tempête. Avant les tempêtes. Quant il est temps d’essayer de tout remettre en ordre, de préserver les choses avant que les bourrasques tentent de vous départir de tout, que les couvertures posées sur nos endroits les moins fréquentables se transformeront en fantômes traversant le ciel, mettant en lumière nos échecs intimes, nos bassesses les plus viles, nos « infréquentabilités ». 

Matt Elliott n’a pas sorti des kilomètres de cordes pour que tout soit fixé au sol. Il n’a pas, tel que nous le ferions pour lester un corps que nous jetterions au fond de l’eau pour ne pas qu’il remonte, accroché ses souvenirs les plus torves afin qu’ils jaillissent au grand vent. Matt Elliott a décidé d’anticiper cette tempête, mais dans le calme, celui d’une folk qui sans jamais se débattre face à des éléments puissants, doit quand même faire front face à des vents d’avant le chaos. Il est accompagné aussi de son âme, celle ci prenant le rôle d’un personnage central de ce disque qui ira chercher très loin les clous à planter sur une planche de bois, faisant sortir grâce à un fil (d’ariane ?) une image précise quand les clous seront comme unis par ce fil. La puissance des évocations (The Feast of St. Stephen) et ses vibrations que nous pourrions retrouver dans une Europe Centrale et son nomadisme poignant, traversant les titres (I Only Wanted to Give You Everything) car les histoires se rejoignent, les torpeurs se partagent, les faiblesses en liberté (Wings & Crown) placées dans un tourbillon.

Disques le plus intimiste (introspectif ?) de la discographie de Matt Elliott, The Calm Before est un disque de courage, comme celui du vieil homme qui range tout dans sa maison alors qu’il sent que l’heure est venue de quitter les lieux pour toujours. Matt Elliott dans ce disque range tout, range tout avec une minutie presque inquiétante quand on sait ce qui se passe après le calme. Tout est ici d’une fluidité et d’une précision dans les arrangements, dans les textures (le bois qui craque, cette basse jouant au bord de nos oreilles), dans la façon de poser sa voix, d’accompagner les notes comme si il sautillait d’une pierre sur l’autre pour traverser une rivière déchainée avec calme.

Tel un navigateur à quai, ressassant ses affres en écoutant des drinking songs pesantes, Matt Elliott rejoint des capitaines mélancoliques comme le Mark Eitzel de 60 Watt Silver Lining, avec une fausse épure, celle des esthètes du mouvement, ces orfèvres. Il y a une humanité telle dans ce disque qu’elle nous oblige presque à nous protéger d’elle, plus habitués que nous sommes à des voyages factices, sans les premiers embruns d’avant les vagues monstrueuses. The Calm Before est une tout aussi sombre que libérateur, tout aussi irradiant que ténébreux, est c’est peut être dans ce paysage de tempête intériorisée que Matt Elliott nous offre sa part la plus intime, la plus forte, la plus chavirante pour le frêle esquif qu’est notre âme. La tempête sereine, le calme destructeur. Matt Elliott a son sommet.