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Beau frimeur draguant les filles du « Pop In » à chacune de ses visites parisiennes (si nous en croyons les dires de certaines connaissances branchouilles) ? Insupportable tête-à-claque convaincu de son propre génie (si nous en croyons, etc.) ? Finalement qu’importe.

Chaque nouvel album de Jeremy Jay apporte toujours la preuve que ce natif de Portland, au-delà d’un certain agacement et, avouons-le, d’une certaine jalousie très masculine, possède encore et toujours de sacrés arguments pour rallier l’auditeur à sa cause. Cela tient d’abord à cette voix dorénavant reconnaissable entre toutes, l’une des plus poignantes de ces dernières années, mi Tom Verlaine mi Lawrence de Felt, un fascinant croisement entre l’adolescence éternelle et les complaintes de l’âge adulte. Aux compositions, ensuite : qu’il se pâme en post Gary Numan ou en Morrissey claudicant, Jeremy Jay, selon la méthode bowienne, ne cesse de chercher la perpétuelle remise en question. Enfin, impossible de contester l’absolue sincérité du personnage : chaque chanson de Jeremy Jay transpire la confession et le vécu, l’autobiographie et la nécessité de s’exprimer. Autrement-dit : qu’importe l’individu tant que le musicien ne triche pas.

Avouons néanmoins s’être un peu détaché de Jeremy Jay depuis l’album « Splash ». Non pas que ses deux derniers disques furent mauvais, loin de là, mais sans doute avions-nous de plus en plus de mal à retrouver les frissons qui nous parcoururent l’échine lors des premières écoutes du séminal « A Place Where We Could Go » et, dans une moindre mesure, du très synthétique « Slow Dance ». Partant de ce constat, la première chanson de « Abandoned Apartments », un long et ambitieux « Sentimental Expressway », rassure le converti : Jeremy Jay ne s’était guère montré aussi précis et pointilleux depuis des lustres. Est-ce lié au fait que l’artiste s’adonna ici à l’autoproduction (soit : un laps de temps infini afin de concevoir un album) ? Très certainement tant un disque de Jeremy Jay n’avait sonné aussi produit, aussi libre dans ses envies comme dans ses expérimentations...

Très ouverts, délaissant souvent le principe mélodique au profit de l’immersion atmosphérique, les dix chansons de « Abandoned Apartments » n’en font qu’à leur tête (sans mégalomanie) : un morceau synthétique vire soudainement au glam-rock, des rythmiques très Johnny Jewell conduisent l’achèvement du titre vers des rivages bien plus proches du crooning que de l’attendue déferlante électronique, une amorce pop-rock laisse ensuite libre-court à une longue divagation textuelle sur les années de dèche vécues par l’auteur (à l’époque où il végétait de squat en squat, d’où le titre de l’album)…

Auparavant, Jeremy Jay, comme Bowie toujours, s’amusait au jeu du caméléon : si j’étais un folk-singer, cela donnerait quoi ? Et un musicien synth-pop échappé de la période garçons coiffeurs ? Et un popeux indie ? Et un post-punk aux tendances gothiques ? Impossible de nier que le charme des albums de Jeremy Jay provenait de cette aptitude à toujours prendre les attentes à rebours, à constamment se réinventer jusqu’à brouiller les pistes. Un point, un seul, permettait à Jeremy Jay de ne jamais revêtir les habits de l’escroc : des mots sans édulcorant, souvent en pleine abyme. Jeremy Jay pouvait bien s’inventer un quelconque alter-ego musical (par peur de trop en révéler sur lui-même ?), ses textes ne trompaient personne : qu’importaient les faux visages et le jeu des références ; au finish, qu’il se fantasmait en Numan, en Bowie ou en Richard Butler, Jeremy Jay ne pouvait parler que sur un mode intime...

Ce satané masque protecteur (un coup rock, un coup synthé, un coup folk, un coup novö) vole enfin en éclats sur « Abandoned Apartments », premier disque de Jeremy Jay dans lequel celui-ci affirme n’être ni Bowie, ni Morrissey, ni Gary Numan, ni Lawrence. Un disque où, musicalement, Jeremy Jay s’assume tel qu’en lui-même, sans cache-misère, sans protection fantasmatique. Un disque à découvert, donc très fragile et friable. Bien que ne pouvant espérer atteindre les émotions suscitées par « A Place Where We Could Go » (mais un premier disque d’orfèvre paralyse toujours notre perception des albums suivants), « Abandoned Apartments » restera l’œuvre la plus intime, la plus nue de Jeremy Jay. Un disque que nous adorerions détester mais face auquel nous succombons, souvent pris à défaut de romantisme exacerbé (« Graveyard Shift », une chanson qui donne envie de chialer des torrents de larmes mélancoliques).




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