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Depuis que j’ai commencé mon aventure chez A Decouvrir Absolument, j’ai choisi parfois un autre format de critique musicale, celui à plusieurs mains, plusieurs individualités, non pas pour ma diluer ma responsabilité mais plus pour marquer l’événement d’un disque nécessaire, à part. Il en fut ainsi de ceux d’Orso Jesenska, A Singer Must Die, Bertrand Bestch, ou Matthieu Malon...

Des albums importants qui méritaient un éclairage différent.

L’histoire avec Mickael chez ADA remonte à loin, ses premiers balbutiements musicaux, ses premiers pas, ses réussites toujours soutenues par le webzine. Alors que la fin du parcours s’annonce pour Angil And The Hiddentracks avec un dernier EP à paraitre qui attend toujours votre contribution, le stéphanois choisit de vaincre le deuil et l’amertume dans une prolongation de collectif. Comment oser s’exposer seul ? Peut-être en privilégiant le couple musical comme un mode d’expression plus ramassé.

Pourquoi nous du vieux monde sommes-nous fascinés par l’Amérique, ce continent juvénile à l’histoire encore fraîche ?

Pourquoi sommes-nous attirés par ces terres sans moyen-âge, ces lieux sans racine ? Pourquoi nos héros intimes sont-ils de ceux-là ?

De Capra à Johnny Cash, De Scorcese à Bonnie Prince Billy, de Edward Hopper à Kurt Wagner, de Edward Bunker à Elvis, de Marilyn à Arthur Miller...

Pourquoi notre attention se porte t’elle toujours vers cette terre qui s’est forgée à force de ses émigrations, de son cosmopolitisme ? Je crois bien qu’une partie de la réponse est dans la question.

Là où nous autres dans notre vieil Europe sclérosée, nous observons avec suspicion ces étrangers qui viennent nous envahir et voler les pains au chocolat de nos enfants, l’Amérique, les états unis d’Amérique ont toujours valorisé cette richesse multiethnique, vampirisant souvent au passage les forces vives de ses candidats à une nouvelle forme d’américanitude.

Que ce soit l’âge d’or du cinéma hollywoodien, le Jazz, la musique savante ou la populaire qui deviendra plus tard cette science de l’Entertainment, à savoir la Pop, ces médias artistiques doivent autant à ces émigrés polonais, ces gens de Bavière, ces français oubliés, ces africains déracinés.

Certes, nous devons un lourd tribut aux amerloques. Les commémorations de juin 2014 contribuent de ce rappel.

Cependant, parfois, on se plaît à se souvenir que l’Amérique ne serait rien aujourd’hui sans ce que la vieille Europe lui a apporté.

Considérons donc ce premier objet organique fait artisanalement, avec humilité et à quatre mains par Jim Putnam et Mickael Mottet comme un juste retour des choses, comme la réparation d’une dette impayée, comme le solde de compte découvert.

Est-il encore nécessaire de présenter Jim Putnam, chanteur des toujours indispensables et impeccables Radar Brothers ? Entre Americana et Folk boisé.

Je ne vous ferai pas l’affront de revenir sur le passé de Mickael Mottet au sein d’Angil And The Hiddentracks. Pourtant, malheureusement, bientôt, nous devrons parler au passé du collectif de Saint-Etienne qui a décidé de jeter l’éponge, la faute sans doute à une trop grande difficulté financière à faire vivre le groupe sur scène. Constat terrible mais lucide d’une industrie qui se tire une balle dans le pied... Aujourd’hui, on peut assez facilement sortir un album, les modes de diffusion se sont élargis (Bandcamp, Soundcloud, les cds...) mais les lieux pour se produire se font rares et proposer sa musique à un public devient un combat harassant de chaque instant face à des salles de spectacle tenues d’être remplies et rentables parfois à défaut d’être défricheuses et curieuses.

Combien de groupes, d’artistes verrons-nous déclarer forfait avant que les choses ne changent ?

Certes des pistes existent pour se produire, les concerts en appartement, les galeries d’art qui s’ouvrent à la Pop mais il est toujours triste de voir un groupe se séparer pour de pathétiques questions d’argent ..

Revenons donc à l’essentiel , à savoir la musique.

ici, il est question de transmission entre deux hommes de génération différente, pas de ces transmissions d’un patrimoine entre un homme plus âgé vers son cadet.

Non, ici il est question d’échanges.

Pour dire les choses honnêtement et franchement, on pouvait craindre une liaison cannibale entre le leader des Radar Brothers et le futur Ex Angil And The Hiddentracks...

Nous nous rendons compte très vite qu’il n’en est rien, Mickael apportant comme une cure de jouvence bienvenue, une juvénilité nouvelle à Jim. La preuve clé en mains avec "That Other Song".

Jim offrant un sens de la maîtrise plus affirmée à Mickael dans un "That’s Life" à la croisée des chemins d’un Sparklehorse et des rêveries assassines de Tim Hardin. La pochette solaire semble nous rassurer avec ses teintes automnales... Du "Let Be" inaugural à "Concert Of Everything", on ne sait trop marquer les frontières entre les deux univers musicaux qui s’infiltrent mutuellement.

Le duo nous propose un voyage dans une histoire de la musique fantasmée, des Fifties convoquée dans "What It Feels like" comme les effluves d’un Roy Orbison désincarné par un Dean Stockwell halluciné dans le velour bleu. Le "Holland" de Brian Wilson digéré divinement dans "Ethnology is a white man thing" ou comment un mecton, un blanc bec même pas WASP, à peine Weird, pur produit stéphanois ose et réussit le pari de s’infiltrer dans les recherches passées, ne pas seulement rester dans l’hommage appliqué, en extraire autre chose, le porter plus loin, plus haut... De "A List" sur le bord de la rupture à l’aérien minimal "Down In The Ranks", ce premier album du duo franco-américain prouve que cette œuvre n’est pas qu’une œuvre de transition, comme l’amorce d’un deuil... Non c’est bien plus... Un premier exercice solo déguisé de M.Mottet ou le refuge tout aussi masqué dans une nouvelle notion de collectif où chacun contribue de l’inspiration.

Inspiré voila le maître mot pour cet album de Mickael Mottet & Jim Putnam qui en appelle d’autres...

Place aux deux principaux intéressés les mieux placés pour en parler. Imaginez-vous petite souris et incrustez-vous dans ce dialogue entre ces deux amis

Mickaël Mottet : Si mes souvenirs sont bons, tu m’as envoyé le message déclencheur de notreprojet d’album en commun au retour d’un voyage en Alaska. Tu te souviens comment l’idée est née exactement, pendant que tu étais là bas ? Est ce que l’Alaska a eu une importance dans cette décision ?

Jim Putnam : J’ai vu au moins huit ou neuf grizzlis, en Alaska. Je ne sais pas quel rapport ça a avec l’idée de faire un disque avec toi, mais j’aime bien l’idée d’avoir vu huit ou neuf grizzly, c’est cool. J’aime ce que tu fais, tu as un talent d’écriture spécial, unique, et je me suis dit que ce serait chouette d’écrire ensemble depuis nos deux hémisphères. Très vingt et unième siècle !

MM : J’ai adoré l’expérience de la composition avec ta voix en tête. Les mélodies me sont venues assez facilement, naturellement. Je me sentais comme une sorte de metteur en scène,et toi comme le protagoniste de ma prochaine pièce. J’ai aussi écrit des choses que j’avais envie de t’entendre chanter, en particulier la chanson That other song. Comment tu as procédé,toi ?

JP : Tes chansons et enregistrements sont en général plus ouverts, avec beaucoup d’espace,beaucoup d’ambiance. Je me suis dit que ce serait intéressant de t’entendre chanter sur des arrangements plus denses, avec une production plus boueuse. Je trouve que ça a bien fonctionné. Je savais aussi que j’allais devoir chanter sur des musiques au son plus marqué dans l’espace, et que ma voix serait plus exposée. C’était un peu effrayant, mais c’était un bon exercice de lâcher prise. Et tu m’as fait chanter du rap/spoken word : je trouve ça à mourir de rire.

MM  : Enfin, comment as tu fait pour travailler mes enregistrements tout pourris, faits sur un Zoom dans le sous-sol d’un ami ? Techniquement, c’était compliqué de faire se rencontrer mes prises de son Lo Fi avec tes enregistrements, toujours impeccables et faits en studio ?

JP  : C’était un Zoom ? Tu viens de gagner mon respect en tant que producteur. Ca ne sonne pas pourri : ce sont des enregistrements avec du caractère. J’ai adoré entendre l’ambiance d’un sous sol français dans tes prises. On y entend un camion qui passe sur telle prise de voix, un chien qui aboie sur telle autre. C’est vivant, j’aime ça !

Place à Flavien Girard, proche parmi les proches de Mickael Mottet. Membre également d’Angil And The Hiddentracks, il nous traduit ici subjectivement l’historique ancien de la genèse du projet.

Étape 1 - 2001 : Mickaël et moi travaillons à l’élaboration d’une émission de radio pour dominer le monde. Nous échangeons quelques armes en toute amitié, et commençons à élaborer des listes communes de choses essentielles à emmener dans la bataille. Il tient à me prêter un album qui s’appelle "The Singing Hatchet" par un groupe que je ne connais pas encore, The Radar Bros. Il me dit : "C’est comme Pink Floyd, mais en bien".

Les semaines suivantes, le CD ne quitte pas mon Discman d’étudiant à l’université d’anglais. Le plus important c’est que, contrairement à tout les exemples de vocabulaire périmé de la phrase précédente, l’influence de ce disque et de ce groupe sur nos vies n’a jamais cessé de faire des miracles.

Étape 2 - 2001 - 2011 : La gestuelle et la mimique qu’adopte le bassiste du groupe, Senon Williams, sur la pochette de ce disque devient notre signe officiel de ralliement. Nous avons décidé de l’abandonner quand, grossi et malmené au fil de la décennie, il a commencé à faire sursauter les mamies, susciter la peur chez enfants et donner l’impression au reste du monde qu’on se payait gracieusement sa tronche.

Étape 3 - 2001 - 2011 : Lors des sessions d’écoute de ce disque (et du reste de la discographie, tout bien réfléchi) organisées pendant les trajets voiture, Mickaël double la tierce que Jim Putnam utilise comme un gri-gri pour s’accompagner de lui-même. Dans notre jargon, le groupe devient les "Tierce-Men", ou encore les parrains de tous ceux qu’on regroupera sous l’étiquette "groupe de gros sacs dans le canap". Jim Putnam, lui, devient une sorte de héros, notamment pour sa position de figure symbolique qui relie entre elles toutes ces gloires qui font notre panthéon : des Kim Deal, des Delgados, des Swell... Le plus important, c’est que nous nous rendons compte que nous ne sommes pas nostalgiques des glorieuses 90’s, mais qu’on leur doit justement à la fois notre éducation musicale, et notre capacité à aller voir ailleurs à mesure qu’elles s’éloignent ou meurent. Les Radar Bros. continuent pourtant, en bons guerriers, à sortir un album toutes les paires d’années et on les écoute tous jusqu’à la corde.

En endossant le rôle des tierces, Mickaël qui a la mémoire courte, me répète infailliblement : "Ce serait bien mon rêve de monter sur scène pour chanter cette partie".

Étape 4 - 2006 : Mickaël et moi allons voir les Radar Bros. en concert à Londres, dans une salle modeste et il n’y a pas foule (relativement à ce que le groupe représente pour nous peut-être... C’est toujours par sentiment d’injustice ou par fanfaronnade qu’on utilise des phrases pareilles de toute façon). Dès le début du concert, on se chuchote à l’oreille que toutes nos théories se vérifient l’une après l’autre :

* Senon Williams tourne son doigt facile sept fois sur la corde avant de poser LA note et passe le reste de l’action à fermer les yeux.

* Le batteur, Steve Goodfriend, fait effectivement les breaks les plus longs du monde AU DEBUT DE LA CHANSON et retrouve son physique naturel de garagiste tout de suite après.

* Jim Putnam est un monsieur digne.

Le plan après le concert était pourtant simple : acheter l’intégralité de leur merchandising pour attirer leur attention ; leur refiler un disque d’Angil ("Matter", qui contient une chanson qui s’appelle "Jim Putnam") ; nous faire inviter à leur hôtel pour prolonger la discussion ; faire le reste de la tournée avec eux ; dominer le monde. Simple.

Sauf qu’on a oublié de tirer du liquide avant de venir. Alors on court partout pour en demander aux gens : échec ; on soudoie la barmaid de nous échanger du cash contre un aller-retour de carte bleue dans la machine du bar : échec ; on s’aperçoit qu’il y a un distributeur de billets dans un coin de la salle : on se regarde en faisant le salut Senon Williams qui voulait dire à cette époque-là "Mais comme c’est n’importe quoi oh" et on va faire des réserves de petites coupures.

Au mini stand de merchandising, Jim Putnam nous voit arriver triomphants, comme dans une case de Gotlib. Dans mon souvenir, on se tient par le cou avec presque une bouteille dans chaque main, mais c’est sûrement par amour de l’anecdote et du moment marquant. J’aimerais beaucoup revivre la scène de son point de vue à lui : deux jeunes vacanciers titubants qui viennent lui acheter tout son stock et lui déposer une chanson qui fait office de tapisserie moderne contant ses exploits. Et qui se tirent en lui promettant de prendre de ses nouvelles un de ces quatre. Rois du monde.

Étape 5 - 2008 : Je vois Mickaël faire la tierce sur "Stay" lors d’un concert Angil/Radar Bros.

Étape 6 - 2012 : Mickaël m’écrit pour me dire que Jimbo lui a proposé de faire un disque à quatre mains.

Étape 7 - 2016 : Mickaël remplace Jim Putnam dans les Radar Bros.

Ça aura pris 15 ans mais bon : Mickaël = roi du Pétrole Hahn.




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