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Le capot poussiéreux d’une Buick Skylark stoppe sa course sous l’enseigne grésillante d’un motel à l’aspect miteux, quelque part sur la route 66. Une fois le moteur coupé, l’engin reste silencieux plusieurs minutes ; la pénombre empêche l’œil de distinguer l’intérieur du véhicule, malgré le néon bleu qui crépite - BED / DINNER - , pour une poignée de dollars , en lettres abimées, sous le menton des étoiles. C’est une nuit de Juin brulante, l’atmosphère moite colle aux ailes des nombreux insectes présents. Leurs minuscules corps, rompus d’inlassablement se cogner au plastique des lumières, forment un étrange nuage vrombissant de solitude, indifférent au monde d’en bas…

La portière s’ouvre doucement ; une jambe svelte, couverte au-dessus du genou par une jupe de couleur crème se risque à se poser sur le gravier. Le cercle incandescent d’une cigarette accompagne la silhouette qui sort sans se presser de l’habitacle et se dirige vers le restaurant, sans un bruit. Des croutes de tapisseries manquent aux murs – une forte odeur de friture mâtinée d’alcool flotte dans l’air ; on pourrait presque en toucher les effluves du bout des doigts. La jeune femme s’assied sur une banquette et commande un whisky sans glaçon, ainsi qu’un cheeseburger. Poussé contre le mur du fond, un jukebox lui fait méchamment de l’œil. Elle ne résiste pas longtemps avant d’aller y insérer une pièce en argent. "Vous avez bon goût" lui lance un type vêtu d’un blouson en cuir déchiré, lorsque les notes de Love Me Tender du King emplissent le fast food.

Nostalgique d’une époque qu’au mieux, elle pourra effleurer d’une caresse, du bout de ses cordes vocales tendues, Lana Del Rey s’escrime à recréer cet univers qu’elle chérit tant : glace vanille langoureusement léchée à deux, le dos posé contre l’ossature d’une décapotable rutilante, sous un soleil de plomb, deux yeux fixés sur le dos musclé d’un jeune homme à l’allure hollywoodienne, l’Amour comme guide spirituel, l’Amérique comme champs de bataille, oui, on est bien en terrain connu. Mais la chanteuse n’en fait-elle pas trop ?

Honeymoon avec son titre au gout sucré et la banalité affligeante de sa pochette, ravira les habitués de la jeune femme, toujours reine dans l’art de la langueur : sa voix diaphane qui se traine lors des couplets, s’envole à nouveau dans les refrains pour atteindre ce que certains pourront voir comme une sorte de paradis perdu , lieu de culte silencieux où les âmes de ces grandes figures des 60’s trimballent leurs carcasses de souvenir en souvenir, amusés d’entendre cette femme aux lèvres de feu scander leurs noms comme pour les faire revenir d’entre les Morts. Certaines mélodies sont plaisantes (Honeymoon , Music To Watch Boys To , par exemple, et surtout Religion , probablement le meilleur morceau de l’album) mais les instrus (une fois encore !!) sont à la traine. À croire que seule la voix se doit d’être entendue, le reste n’étant que chimère. Difficile de ne pas s’ennuyer, de ne pas y entendre les vains échos d’une diva dont l’égo blessé tente d’exister à grands coups de name dropping et de clichés périmés, rendant son univers inaccessible pour peu que l’on n’adhère pas au personnage. Comment faire l’impasse sur sa silhouette carnivore, sa libido sirupeuse et sa moue si particulière ?

Et l’on est là, tel l’hélico fou, d’ High By The Beach , à remuer nos ailes vainement, agacés par la platitude de l’album, furieux de ne pas retrouver les maladresses attachantes de Born To Die , le nez dans notre verre de Whisky vide. Un autre ?