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Il y a les émotions qui se vivent seules et celles qui se partagent... Et puis, il y a celles qui sont dans l’entre-deux... Ce que j’aime, c’est ces entre-deux, entre l’envie égoïste du quant à soi et l’emphase d’un partage...

Pour moi, Moinho est parti d’un partage, il était normal que je prolonge cet acte de générosité... Pour une fois de plus vous prouver que ADA, c’est une belle et fine équipe, Moinho, c’est sur les bons conseils de Jean-Louis Prades (Imagho) que je suis rentré en contact avec cet univers tout en nuances... Jean-Louis me l’a même offert ce cd en me disant cette phrase définitive mais tellement vraie que "la beauté, cela se partage..." comme le vieux maître dans la série des années 70 "Kung Fu" avec un David Carradine buriné et bridé comme des fesses de vieillard...

Ici, il n’est pas question de pop... Nous sommes plus proches du minimalisme américain ou paradoxalement du romantisme.... J’ai toujours rêvé de me promener dans les univers des pochettes de Talk Talk, ces mondes diaphanes aux arbres morts mais habités de créatures mi oiseaux exotiques, mi coquillages de fonds marins inexplorés.... J’ai toujours rêvé de me promener entre les notes de piano du "In A Landscape" de John Cage...J’ai toujours rêvé de m’éparpiller dans les "Aperçus désagréables" pour mieux éloigner ces "Embryons desséchés" de Satie... J’ai toujours rêvé de trouver le chemin qui me mènera à l’innocence retrouvée du "Festina Lente" d’Arvo Part... J’ai rêvé de tout cela et Moinho, dans toute sa modestie d’humble artisan, m’a transporté dans tous ces lieux mille fois pressentis...

"Baltika" est suggestion, impressions fugitives, un peu comme la brise qui souffle doucement dans l’arbre creux sur ce lac, loin de tout, loin de nous... Imaginez ces paysages déserts qui continuent à vivre sans nous, ces paysages comme des amis chers et intimes, comme des refuges face au chaos... Pour moi, il y a deux endroits comme cela, deux lieux vitaux à mes yeux, comme des continuités terriennes de moi, de nous, de vous... Ces deux endroits, c’est Saint-Michel de Brasparts, dans les monts d’arrée en Finistère, ma région...

Il y fait toujours froid, le regard s’égare dans l’horizon... On ne sait plus trop quand et où nous sommes, on bascule dans les brumes... Ce ne sont pas les terres du milieu mais celles de l’ailleurs, double de nos craintes, double de nos aspérités, double de nos petitesses... Comme un refuge où l’on oublierait en les voyant les raisons d’avoir honte de soi, d’avoir le regard déporté vers ce lac bleu dans ce vert aux teintes éparses... "Baltika" joue avec les marges polaires de ce que nous voudrions être... Mais qu’est ce qui nous différencie de l’animal, nous, pauvres humains pathétiques...? Peut-être ces frêles notes de musique égrenées sur un vieux piano fin de siècle...("Antre")

Je ne sais pas si comme moi des larmes vous sont déjà montées dans les yeux en voyant pour la première fois un paysage...Cela ne m’est pas arrivé souvent, cela ne m’est arrivé qu’une fois... C’était en 2001, le 11 septembre 2001, ce jour là, j’apprends la nouvelle de cette avion dans cette tour, les corps qui tombent, les tours qui s’écroulent, ces fumées blanches comme des linceuls.... Ce jour là, je suis au belvédère de Gratte-Bruyère, prés de Sérandon en Corrèze...

Il y a des lieux comme des musiques dont vous sentez toute la puissance, toute la force... Des lieux qui s’impriment en vous comme des parts de vous-même... Vous vous rappelez ce vent qui souffle contre votre joue, ce silence qui vous englobe, ces odeurs qui vous assaillent... ("Du Vent Dans Les Branches") La musique de Moinho est tout cela à la fois, elle est instrumentale assurément mais c’est une musique de mots, parfois non-dits mais là... C’est une musique d’odeurs car la musique est couleur, odeur, toucher... La musique est un sens à elle toute seule qui prend sous sa coupe tous les autres... Quand on ose me dire que la musique n’est pas quelque chose de vital, j’ai des envies de rappeler à l’autre, ce mécréant, que la musique, c’est respirer, aimer, réfléchir, tout ce qui nous fait nous, misérables cloportes humains ("Movements & Variations (For Satie)")... Ces lieux là, nous les cherchons dans les lignes mélodiques comme une autosuggestion chaleureuse.... Quand j’écoute la musique de Franck Marquehosse (Moinho), je retrouve tout cela... Je revois la Dordogne qui coule à mes pieds, j’entends la cloche de la chapelle de ce village enseveli en ces eaux profondes... Je revois ces habitants qui du fond des eaux nous sourient, je les vois ces habitants des profondeurs... Ni des fantômes, ni des souvenirs, des empreintes peut-être qui creusent des sillons sur la rivière comme des envies d’y croire encore ("Léon")...

J’aime les musiques de contrastes qui savent exprimer tout cet écheveau d’émotions que nous ressentons... J’aime ces musiques qui savent ne pas se prendre au sérieux, qui glissent de l’humour dans leur mélancolie, qui savent donc se rendre plus accueillantes... J’aime l’ironie quand elle sait être tendre... Prenez ce "Horst Tappert" en hommage à l’inspecteur Derrick....

La musique, c’est des sensations, celle de ressentir la chaleur naissante du soleil qui se lève, celle de voir comme dans un time lapse cette fleur qui grandit, qui prend forme, qui nous émerveille et qui fane, celle de voir cette barque qui s’éloigne sur la rivière, qui devient toujours plus petite pour finir en un petit point dans le lointain ("Springtime") Moinho et "Baltika" jouent avec les perspectives ("Hi-Tango")... D’horizontal en vertical, d’oblique en ligne de fuite ("Marimba")...

Franck Marquehosse semble en quête de ces grands espaces de l’intime, il les cherche des rives de la Baltique ("To Baltika") jusque sur les quais de la Tamise mais des lieux précis et en même temps imaginaires, plus des décors sans substance, des torpeurs assassines... ("Fog On The Thames Part I et II") Tout n’est que pluie finalement, tout n’est que recherche de sens... Peut-être ces lieux parviennent-ils à nous recentrer, à nous constituer ? ("La saison des pluies")

Nous ne sommes rien,à peine une silhouette ... Nous sommes ceux qui regrettent les hommes volants... Nous ne sommes rien,à peine une esquive Juste une envie de fragments,de perles de poussière Nous ne sommes que des mouvements,des respirations.

Baltika deviendra quelque part comme les fondations d’un foyer que nous construisons, un refuge, le lieu de réponses à nos quêtes incrédules, le lieu d’autres questions en suspens...

moinho.bandcamp.com/




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