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Episode 02 de notre chronique en forme de à suivre avec cette thématique commune du voyage... Ici, point de voyage d’agrément, de découverte ni de quête compulsive pour mettre à distance l’angoisse, la folie, la mort. Ici, parlons plutôt de l’histoire authentique d’un monsieur tout le monde que nous aurions pu oublier depuis longtemps si...

Un certain Albert Dadas, de ces insensés anonymes que l’on pouvait retrouver sous le dôme de la Salpétrière où le tout Paris se rendait pour voir comme dans un cabinet de curiosités pathétique les créatures grimaçantes et hystériques de Charcot Père. Albert Dadas, c’est un des premiers cas diagnostiqués de la folie du fugueur ou automatisme ambulatoire. Ces êtres qui dans une marche hypnotique parcouraient jusqu’au bout de l’épuisement des kilomètres et des kilomètres... Ici pas d’ivresse du voyage, pas de frénésie. Juste l’impulsion de l’oubli et de l’amnésie.

C’est cela que nous raconte "Le Captivé"....

Aujourd’hui, le marcheur, le routard est le symbole ultime de la liberté, comme une marge anarchique et exogène de notre société. Il faut le voir cet Albert Dadas, notre Albert Dadas prisonnier de ses pulsions d’errance.

"Le Captivé", c’est aussi l’histoire d’une rencontre, celle avec Philippe Tissié, jeune interne ambitieux à l’hôpital de Bordeaux dans le 19eme siècle finissant. L’histoire de la Psychiatrie, c’est un peu l’histoire de l’humanité, comme un résumé de notre évolution, de nos préjugés et de nos angoisses. Du Moyen-âge qui brûlait les possédés, ces épileptiques ou l’on imaginait que la source de leur mal venait du Diable lui-même... Du 19eme siècle scientiste qui torturait les insensés avec des pratiques sans âge (La trépanation, la lobotomie et autres hydrothérapies) qui se prétendaient soignantes.

De l’eugénisme hitlérien à la psychiatrie ouverte à la ville d’aujourd’hui avec sa tolérance de façade, le fou, l’insensé, l’aliéné, le débile nous interroge autant qu’il nous dérange.

Albert Dadas, c’est un peu l’incarnation personnifiée de cette quête d’ailleurs que rêvaient les auteurs d’alors (Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé) Aujourd’hui, le voyage est du territoire de la masse là où Dadas déambulait en somnambule...

"J’ai grand mal à la tête Je serais bien plus à l’aise sur une grande route où je pourrais marcher librement"

Pour mieux recréer les pièces de son corps morcelé, Albert Dadas se faisait souffrir des jours durant dans des marches interminables... 70 kilomètres certains jours.... Oui 70 kilomètres.

Il était très loin de ces guides de voyage qui commençaient à fleurir pour une clientèle bourgeoise qui allait s’encanailler dans le Naples virulent de l’époque, dans le Lisbonne interlope, dans le Madrid des bas-fonds. Albert Dadas est contemporain de l’émergence des trains, des voyages pour le petit peuple, des premiers récits de voyages imaginaires ou bien réels. Sans doute, certaines explications sont à trouver dans le grossissement des villes et une vie plus volontiers sédentaire...

Marcher, voyager peuvent avoir mille sens... Religieux et rédempteur comme le pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle, sportive comme le Trek au Tibet, régénératrice d’énergie pour mieux assumer son quotidien ou parfois juste une envie de se perdre...

Les déambulations d’Albert Dadas vous renverront sans doute à d’autres errances, celles de ces soldats dans les No man’s land comme hébétés après des corps à corps sanglants. Ces voyages intérieurs du vieux fou ne sont-ils pas quelque part annonciateur d’autres marches d’un pas martial, celles fanatiques des fous de Nuremberg et leur bras dressés comme des étendards sans honneur... Ces marches là relèvent de la transe, de la voix d’une pythie qui s’élève et nous annonce notre avenir, le notre.... Saurons-nous l’entendre ?

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