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Je vais vous faire l’économie du contexte dans lequel le disque a été enregistré, ainsi que celui dans lequel l’album a été élaboré. Je vais essayer de vous faire aussi l’économie de l’amour immodéré que je peux porter à celle qui un soir chez Lenoir m’a fait réécouter un morceau toute une nuit, alors que j’enregistrais toutes les émissions de Bernard afin de réécouter les morceaux que j’avais adorés. Une saine époque où rien ne se trouvait facilement, une époque où une sortie de disque influencé le calendrier même de nos vies, où le blister d’un disque s’enlevait avec précipitation et tremblement d’excitation.

Polly Jean Harvey, PJ Harvey, étalon or, icône de notre église indépendante, pythie sans message que nous suivons sans aveuglement avec un œil toujours critique, constatant avec émerveillement que son chant fascine de plus en plus. Mais ce nouvel album n’était il pas trop attendu ? Ne portait-il déjà pas trop en lui la possibilité d’une déception pour être reçu normalement ? N’était il pas voué qu’à se frotter à la fragilité de nos désirs les plus profonds, attendant avec « The Hope Six Demolition Project » la nouvelle pierre à l’édifice monumentale que Polly construit, ici grâce aux ruines de nos civilisations en perdition ?

Après « Let England Shake » qui trouvait son inspiration dans l’histoire déjà appréhendée sur le sublime « White Chalk » , PJ continue dans cette veine, fermant peut être un chapitre de sa carrière, via un album sur l’histoire contemporaine, celle du progrès destructeur, celle de l’homme en déshérence qui tente de s’adapter dans le chaos, qu’il soit provoqué par l’économie diabolique ou par les bombes, gommes faciles de nos incapacités à parler à l’autre.

Sans jamais provoquer le débat, faisant l’économie d’un travail éditorial avec une solution proposée, dressant un portrait sans concession, sans prendre le recours de l’hyperbole, se mettant au niveau de ces terrains en ruine, de ces âmes cassées, ne jouant jamais à la charmeuse de serpent. « Let England Shake » avançait groupé vers la victoire certaine, vers la fierté de planter son étendard, « THSDP » avance en rang serré, se donnant du courage pour affronter l’horreur, se mettant une carapace, donnant au chant le rôle d’exécutoire, étonnant contraste avec la fragilité d’un enregistrement, moment intime d’un disque offert en spectacle.

Les chansons de « THSDP » prouvent une nouvelle fois que PJ Harvey ne puise pas dans un imaginaire pour écrire, devenant ici une sorte de reporter, entre voleuse de l’instant et traductrice fidèle, faisant de son art un journal débarrassé d’un style qui prendrait le pas sur la matière traitée.

Disque compliqué à aborder rapidement il est la démonstration que dans cette société où tout va mal, le recul nécessaire est aussi le temps que nous accordons à la compréhension du monde, ou d’un disque. Et c’est en cela que ce disque est une réussite, il convoque la patience, donnant aux détails les plus infimes une importance cruciale pour comprendre l’ensemble, et des détails ce « THSDP » en regorge.

Jamais austère pour ressembler à tout prix à un champ de ruine, « THSDP » fascine par sa manière de ne pas pousser les pistes faciles, se mettant au niveau du dénuement, sans pour autant tomber dans une radicalité formelle, car su ces terrains de la mort, de la destruction, elle n’oublie pas que l’espoir et la beauté doivent nous conduire à une forme de rédemption, éloignée des bombes, de l’argent, créant une communauté d’esprit qui prendra le temps de dialoguer plutôt que de détruire. PJ Harvey ouvre avec ce nouvel album une discussion entre nous et ce que nous devenons, essayant de dessiner en creux la possibilité de sortir de cette fuite en avant. Magistral