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  • 8 mai 2016 /
    Radiohead
    “A Moon Shaped Pool (ceci n’est pas encore une chronique)”

    rédigé par Gérald de Oliveira
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1997, Bernard Lenoir annonce la sortie prochaine du troisième album de Radiohead. Le morceau qu’il passe sera le premier single de plus de 6 minutes qui ne ressemble à rien de connu. Il annonce un album incroyable. Pour Bernard ce n’est qu’une confirmation, lui qui, sur la simple écoute de Pablo Honey parla de groupe important, et il fallait soit être dans une année creuse en terme de sortie, ou visionnaire pour voir en ce quitet d’Oxford une quelconque prédisposition à une carrière exceptionnelle. Je me lève de bonne heure le jour J, j’annule tout le programme de ma journée qui ne devait ceci dit pas être épais, et je fonce chez mon disquaire, ne prenant qu’un disque oubliant peut être la monnaie, assurément le fait de lui dire deux mots comme au revoir ou à bientôt. J’irais plus vite que le bus, les escaliers seront avalés, la clé tremblante, et le blister récalcitrant à la charge presque violente de mes doigts aux ongles rongés. L’écoute sera religieuse, emprunte d’émotion, solitaire et dépourvue des avis polluants.

2000, Napster n’est pas encore mort, audiogalaxy commence à lui prendre des parts de marché grâce à sa possibilité de commander d’un point A des morceaux qui se chargeront à un point B, chez moi par exemple. Les premières fuites apparaissent. Les sorties physiques sont devancées par des actes de piraterie qui produisent une pré excitation de l’écoute avant même un passage chez Lenoir, une excitation d’entraver la loi. Pour la sortie physique de Kid A on passera commande, même si la poste n’est pas au top, je peux l’écouter. Nous sommes alors quelque part tous victimes, sauf que notre consentement rendra la guerre que nous faisions avec le blister, complètement factice.

2007 En plus de sa création les groupes réfléchissent à savoir comment la diffuser, l’acte de diffusion devenant au même titre que la pochette et les clips une partie à part entière d’un disque. Avec In Rainbows Radiohead propose cet album sans un prix, un disque au « name your price ». Le disque sera commercialisé physiquement sur la plateforme du groupe sous différents formats. Il finira par bloquer une date de sortie sans raison d’être pour alimenter par la suite un circuit de distribution, les cocus de ce jeu de l’invention. Le coffret n’aura même pas de film plastique.

2016 Et si plus rien n’était à inventer, si les démarches mêmes les plus fantasques (cf le dernier U2) avaient finies par ne plus intéresser un auditeur (consommateur ? quel mot impropre pour un fondu de musique) qui avait fini d’attendre, ayant déjà des wagons de chansons en retard. Pour ce nouveau Radiohead, le groupe a annoncé la sortie dématérialisée de son disque trois jours avant, faisant patienter avec deux clips et deux morceaux aussi alléchants que perturbants. La sortie un dimanche soir à 20h00 alors que la première partie de Cana Football Club se termine, que la quiche du dimanche soir encore tiède fait la connaissance d’une salade qui n’en demandait pas tant. La sortie d’un disque se fait donc derrière un écran, sans réveil, sans fébrilité, juste celle de ne pas trop en savoir pour l’écouter, sans les scories des écoutes amies qui pollueront un jugement trop fragile.

La chronique arrivera, mais le disque confirme que Radiohead s’est certainement débarrassé des gesticulations autour de la divulgation de ses disques (cf deux derniers disques poussifs) pour se concentrer sur une écriture qui pourrait bien toucher du doigt au sublime, comme si le groupe n’avait jamais aussi bien porté son nom, offrant à nos oreilles ébahies l’architecture contrariée d’un groupe qui a la chance d‘inventer, sans filtre, avec transparence. Encore une fois, Bernard Lenoir avait raison