Nouvelle proposition de chronique chez ADA avec la retranscription des interviews que je vous propose dans ce nouveau rendez-vous qu’est le Cabinet des Curiosités à écouter sur le site de Radio U ou sur le 101.1 à Brest et toujours en streaming ici et bientôt en podcast. Pour inaugurer cette chronique qui portera le doux nom de dessous du cabinet, j’ai proposé au collectif d’Angers, A Singer Must Die d’ouvrir le bal pour une interview fleuve...
Nouvelle proposition de chronique chez ADA avec la retranscription des interviews que je vous propose dans ce nouveau rendez-vous qu’est le Cabinet des Curiosités à écouter sur le site de Radio U ou sur le 101.1 à Brest et toujours en streaming ici et bientôt en podcast. Pour inaugurer cette chronique qui portera le doux nom de dessous du cabinet, j’ai proposé au collectif d’Angers, A Singer Must Die d’ouvrir le bal pour une interview fleuve...

© Jérôme Sevrette
Greg Bod > "Je suis désolé de souiller l’ambiance avec mes chansons" ricane Leonard Cohen sur la chanson "A Singer Must Die"...
(Manuel Ferrer) Quand on nous a proposé ce titre pour notre nom de groupe, ça m’a tout de suite plu, cela m’évoquait tout un tas de choses et il y avait plusieurs sens possibles, « un chanteur doit mourir » ou « se doit de mourir », j’imaginais une devise à la Johnny Cash en haut d’une colline qui dirait ça de manière définitive. Mais je sais que Leonard Cohen a écrit cette chanson contre la censure qui devenait de plus en plus importante aux Etats-Unis dans les années 70. Il y a également un fond d’ironie, de la provocation mais dans son sens premier, pas pour faire parler de soi mais pour déclencher la parole de l’autre. « A singer must die for the lie in his voice », c’est surtout une épreuve de vérité constante, si un chanteur se planque, doit arrondir les angles et ne peut pas être vrai, autant plier bagage.
Greg Bod > Manuel, tu pourrais nous présenter les membres du groupe :
(Manuel Bichon) On est 6 dans le groupe, avec Manuel Ferrer au chant/composition/écriture des textes, Emilie Buttazzoni au vibraphone/Claviers, Romy Marx à la guitare, Olivier Bucquet à la basse/claviers/sax et aux chœurs, Régis Martel à la batterie et moi-même à la guitare/chœurs/composition/arrangements.
(Manuel Ferrer)…et tu t’es mis au trombone tout récemment !
Greg Bod > "Faire de la musique, c’est sans doute le meilleur moyen que je connaisse de se rapprocher progressivement de soi" nous dit Manuel Ferrer, fondateur du collectif A Singer Must Die
(Manuel Ferrer) Je pense au parcours de grandes références que l’on vient de citer comme Johnny Cash, Leonard Cohen ou en France Alain Bashung qui, progressivement, même s’ils ont écrit des chansons magnifiques dès leurs débuts, arrivent à une certaine épaisseur, une densité, une profondeur, même si pour Johnny Cash il s’agissait de reprises sur ses derniers albums. Par le biais de leurs voix, on retrouve toutes les émotions qui les ont traversées durant leur vie et je trouve ça fabuleux. Plutôt que de parler de maturité, c’est une multitude de points ultimes qui font qu’on finit bien par arriver à toucher quelque chose qui est en phase avec soi. Et se rapprocher de soi, ça ne veut pas dire uniquement parler de soi. Une partie de nos chansons racontent des histoires et mettent en scène des personnages...j’en prends soin comme s’il s’agissait de figurines. Je me suis rendu compte qu’au fur et à mesure qu’un texte avançait, je me prenais très vite d’affection pour chacun d’eux. Dès qu’on a ne serait-ce qu’un début d’empathie pour quelqu’un, c’est déjà un peu de soi dont il s’agit.
Greg Bod > "Beaucoup de musiciens déclarent fuir leurs influences et essaient de s’en extraire pour pouvoir composer leurs chansons, ce que je n’ai jamais cherché à faire. Au contraire, j’ai plutôt l’impression de faire s’entrechoquer mes modèles, sans que cela ne soit toujours conscient d’ailleurs et de les aborder de manière frontale pour tenter d’en sortir quelque chose de personnel." Finalement le processus créatif chez A Singer Must Die, c’est un peu un jeu d’aller-retour entre le soi profond et les autres, non ?
(Manuel Ferrer) Si on fait de la musique, si un jour on se met à avoir l’envie de chanter, de prendre une guitare, c’est un acte d’admiration avant tout. On fait de la musique parce qu’on a écouté des disques qui nous ont donné envie un jour de faire de la musique. Je me souviens vers 18 ou 20 ans de ma passion pour Picasso qui avait dit quelque chose comme : « Imitez et un beau jour vous finirez par commettre une petite erreur, et cette petite erreur ce sera vous ». Ça m’a longtemps poursuivi, j’ai l’impression qu’au début on se construit, on se nourrit de tout un tas de choses et on fini par commettre, j’espère, une multitude de petites erreurs qui font qu’au final on arrive vers soi.
(Manuel Bichon) Ce qui me plaît, c’est d’apercevoir qu’on nous donne des influences que je ne connais pas et j’ai la curiosité d’aller voir afin de m’apercevoir quelle écoute les gens ont de notre musique, et c’est quelque chose de magnifique parce qu’on se découvre aussi nous-mêmes à travers ce qu’on nous dit. Le processus de création se fait essentiellement à deux avec Manu, et pour accoucher de nouvelles idées, l’interaction qu’on peut avoir ensemble est primordiale. Généralement j’arrive déjà avec une trame, une idée de riff et on essaie ensemble de la développer. C’est un processus assez commun dans la vie d’un groupe, notre particularité vient peut-être de l’étape qui suit. Quand on pense tenir un morceau, vient alors le temps de l’isolement pour chacun. La plupart du temps, je suis le premier à le faire, je m’enferme dans mon studio, dans ma bulle, je suis dans une phase d’épanouissement intense et de surexcitation même, je suis capable de sauter au plafond dès que je sens la bonne idée germer, plus rien d’autre n’existe que le morceau, et le temps s’arrête, figé jusqu’à l’aboutissement. Ça peut être assez rapide ou très laborieux…Manu écoute et me guide, il sait que je n’abandonne jamais car je dois assouvir ce besoin d’émouvoir le premier auditeur qu’il est. Manu a également cette même façon de s’isoler pour écrire les textes ou façonner une mélodie de chant mais contrairement à la bulle qu’est la mienne, il a besoin de capter la vie autour de lui et de s’en nourrir, ses sentiments deviennent exacerbés, il entre alors dans une phase ou c’est son hyper sensibilité qui est sa force de création. Ce qu’il y a de plus beau et de plus touchant chez lui, c’est à la fois cette fragilité assumée et cette immense force de pousser les sentiments jusqu’à leur zénith. C’est intéressant de voir comment notre fonctionnement se retrouve dans nos morceaux car la plupart des personnes parlent de sensations opposées, de mélancolie joyeuse, de lumière sourde à l’écoute de notre musique.

© Jérôme Sevrette
Greg Bod > Nous allons revenir un peu sur l’histoire du groupe...
(Manuel Ferrer) On a commencé en 2005 à partir d’un duo avec Philippe Le Guern pour élaborer l’album « Today it’s a wonderful day » qui est sorti sur un label indé écossais qui s’appelle Grand Harmonium Records, dans lequel on pouvait retrouver Steve Adey et Royal Edinburgh Music. Cet album sort en 2007, une série de concerts en Angleterre, avec la découverte du public anglais, de leur réaction et de la manière dont on était perçu là bas ; c’est toujours intéressant puisque on chassait un peu sur leur terrain. Sur place, à ma petite échelle, je constatais aussi une évidence, très basique : si on aime profondément l’Angleterre et si on aime profondément les anglais, ils vous le rendent au centuple.
Greg Bod > Manuel Ferrer, tu vis à l’époque en Angleterre plus précisément à Newcastle.
(Manuel Ferrer) Vécu, c’est beaucoup dire, on y a passé plusieurs semaine pour s’imprégner de l’air ambiant, il y a des chansons qui ont été écrites là-bas d’ailleurs, Croydon Road qui était en lien avec Newcastle, une ville très particulière, j’y ai trouvé une résonance dans tout ce que j’aime de l’Angleterre même si elle n’est pas caractéristique d’une ville anglaise, il y a une dureté qu’on ressent, c’est une ville prolétaire, rongée par le chômage et à côté de ça, ce qui m’a beaucoup troublé aussi, il y a un certain nombre de musiciens, de groupes qui font une musique d’une extrême douceur, je pense à Prefab Sprout, Lanterns of the lake ex-Greenspace à l’époque), Minotaurs, Soundtracks for a B-Movie...ces rencontres avec des musiciens qui avaient cette poésie, cette douceur dans un environnement finalement assez rude. Je connaissais ce paradoxe bien sûr, mais c’était abstrait. C’est autre chose que de le vivre sur place. Ce qu’on aime aussi dans la musique anglaise, c’est cette impression qu’ils chantent « épée à la main » et qu’ils partent de manière conquérante avec l’envie d’en découdre avec le monde, c’est très touchant.
JERÔME SEVRETTE

Greg Bod > Peux-tu te présenter, nous dire ce que tu fais, et présenter ton rapport avec A Singer Must Die ?
(Jerome Sevrette) > Je suis photographe, portraitiste, concepteur visuel pour différents groupes de rock et d’artistes, dont A Singer Must Die. Je suis aussi à l’initiative d’un ouvrage paru en mars dernier aux Editions de Juillet, qui s’appelle Terres Neuves, à l’occasion duquel j’ai fait intervenir une trentaine d’artistes, dont A Singer Must Die – encore eux !
Greg Bod >Parmi ces artistes, il y avait And Also The Trees, Pascale Le Berre de feu-Marc Seberg...tu pourrais nous citer quelques autres groupes ?
(Jerome Sevrette) >Je ne les ai pas tous en tête car il y en a beaucoup : Olivier Mellano, Richard Pinhas, le groupe parisien Aswefall, dont New London fait partie - c’est aussi le guitariste de Tristesse Contemporaine, que certains connaissent,...il y a donc pas mal de personalités sur ce projet, et c’est au final un beau où il y a à voir, à lire et à écouter.
Greg Bod >Je pense qu’on reviendra dans une émission prochaine sur le projet Terres Neuves qui devrait voir une suite en octobre, c’est bien ça ?
(Jerome Sevrette) > Oui, c’est le scoop pour l’émission, cette annonce de la suite de Terres Neuves pour octobre en effet, toujours aux Editions de juillet avec la collaboration du label Str8line Records, de nouvelles photos et bien sûr, de nouvelles compositions musicales originales, concues spécialement pour l’ouvrage.
Greg Bod >Comment as-tu rencontré A Singer Must Die ?
(Jerome Sevrette) > Ca remonte à 3 ans je crois, à l’époque je les suivais sur Myspace, je suivais leur activité parce que je m’intéressais vraiment à leur musique, à leur style, à l’ambiance que leur musique dégageait, et un jour j’ai reçu un coup de fil de Manuel Ferrer, le chanteur du groupe, qui me proposait que je leur fasse des photos. Et c’est fou parce que j’avais dans le même temps cette même idée de les contacter pour leur proposer de composer un titre pour Terres Neuves !
Greg Bod > Les grands esprits se rencontrent...
(Jerome Sevrette) > Cest exactement ça, je lui ai dit "c’est dingue, tu m’appelles alors que je voulais justement t’appeler !" Notre collaboration est vraiment partie de ce coup de fil complètement surréaliste. Après, de nombreux shootings ont suivi, des photos de concerts que j’ai faites à l’occasion de leurs différents live, je les ai poursuivis jursqu’à cette année au Grand Théâtre d’Angers, où ils m’ont invité à faire des photos pour faire le photos-report de cet événement. C’était vraiment un grand moment parce que le lieu, la scène, le groupe en live, c’était absolument génial. En tant que photographe, c’était un honneur pour moi de pouvoir participer, à ma modeste échelle, à cet événement. C’était super bien.
Greg Bod >Tu es aussi l’auteur de la pochette de leur album "Venus Parade"
(Jerome Sevrette) > Oui, j’ai réalisé la pochette. Au départ, Manuel m’avait demandé des photos un peu dans l’esprit des pochettes de disques de Belle & Sebastian, du noir et blanc un peu coloré, et au final on est arrivé à cette couleur très chaude, rougeoyante, qu s’est avérée être la couleur de la planète Venus, c’est un hasard total, une vraie coïncidence colorimétrique...du coup, ça forme un ensemble bien complet, avec une belle pochette je pense, et un titre qu est plein d’inspiration finalement.
Greg Bod >Si tu devais qualifier la musique d’A Singer Must Die, en un mot, quel serait-il ?
(Jerome Sevrette) > C’est très classieux. Il y a un côté anglais, dandy...c’est vraiment de l’orfèvrerie musicale. C’est le mot qui m’est venu lorsque je les ai vus au Grand Théâtre d’Angers. C’est un groupe carré, précis, c’est rare de voir une telle qualité de musique qui soit vraiment aussi impeccable sur ambum qu’en live. On peut être déçu parfois en live par un groupe dont on l’a l’impression qu’il répète pour la Fête de la Musique. Concernant A Singer Must Die, on a vraiment une continuité de la qualité de l’album sur la scène. Précis, classieux, ce sont vraiment les mots qui me viennent à l’esprit.
Greg Bod > Connaissais-tu leur premier album ou les as-tu découverts avec leur deuxième projet ?
(Jerome Sevrette) > Je connaissais des morceaux du premier album qui étaient sur Myspace et leurs clips qui circulaient sur Youtube...mais forcément, j’ai plus écouté les morceaux les plus récents puisque j’ai été mis à contribution pour la pochette et les photos, je suis l’activité du groupe depuis pas mal de temps et je vais continuer à lac suivre à l’avenir, c’est évident.
Greg Bod > J’aimerais revenir avec vous sur l’interview de Jérôme Sevrette
(Manuel Ferrer) Tout d’abord merci à lui pour ces mots, il est toujours présent et bien au-delà de son travail photographique. Je trouvais ses photos d’une extrême douceur et d’une densité incroyable et j’avais envie qu’il fasse des choses pour nous. Le projet Terres Neuves est vraiment symbolique car il est lié à la reconstruction du groupe en 2011. On s’appelait régulièrement et je lui demandais où il en était, il me répondait : « écoute, je n’ai pas encore reçu tous les titres des participants sur Terres Neuves », il y en avait tout de même une trentaine, et au fond de moi j’étais assez soulagé car je n’avais pas encore de morceau à lui soumettre (rires). « The Armless Sailor » fut le premier titre en chantier, composé ensemble avec ce nouveau groupe. Il en parlerait mieux que nous mais les gens n’ont pu voir que la face émergée de l’iceberg Terres Neuves. C’est une véritable épopée...en souterrain, Jérôme a travaillé avec une ténacité remarquable pour faire exister cet objet-là. Il est allé jusqu’au bout des choses dans une époque qui ne laisse pas vraiment de place à des projets artistiques qui sortent de la norme. A notre tour, qu’il sache que nous sommes très honorés de travailler régulièrement avec lui. Il est plutôt rare que la qualité d’un travail photographique soit immédiatement identifiable par son auteur, son esthétique a une vraie empreinte, une vision. Dans sa catégorie, c’est objectivement l’un des tous meilleurs photographes de France. Jérôme est un vrai généreux, son idée initiale avec Terres Neuves était celle de provoquer des rencontres artistiques, de faire exister le projet sur scène, et des liens se sont créés...En tous points de vue, c’est une réussite, et un acte magnifique de pureté et de résistance, à l’artifice notamment.
Greg Bod > Six ans séparent les deux albums... Manuel, tu as pensé à arrêter la musique ou tu n’as jamais cessé de composer ?
(Manuel Ferrer) Je n’ai jamais cessé, en 2008 je continuais d’écrire des chansons, je suis reparti sur les décombres de ce 1er album et il me fallait absolument repartir sur autre chose. J’ai essayé de composer des chansons en solo, ça n’a pas duré bien longtemps, et tant mieux...en fait, pour faire les chansons que j’avais en tête, je n’avais pas le manuel (rires). C’est l’époque aussi où les textes en français s’accumulent, dont un que j’envoie pour le chanteur Christophe, il n’y aura hélas pas eu de suite... Je rencontre en 2008 le compositeur Tomasz Jankowsky. J’étais parti sur des thématiques qui tournaient autour de Las Vegas, des descriptions de rapports humains un peu décadents, gouvernés par l’argent. Il y a eu des morceaux qui sont apparus, pas d’album malheureusement qui souligne cette période avec Tomasz, mais des titres qui ont circulé comme « God Elvis » par exemple. Le 1er album n’ayant pas été distribué en France mais seulement en Angleterre, beaucoup de gens nous ont connu par le biais du clip de « God Elvis » qui tournait sur le web et ce fut le point de départ de beaucoup de personnes comme Jérôme Sevrette. Tomasz avait un univers fort et une sensibilité très singulière. Malgré son jeune âge, il était sensible au fait que la pop, le rock, portaient une histoire. Il savait que le rock n’était pas né avec Franz Ferdinand, aussi bon groupe soit-il, ce n’est pas le problème...Le départ de Tomasz à l’étranger sur une longue période a mis fin à notre collaboration.
Greg Bod > En 2011, tu rencontres Manuel Bichon et tu relances le projet A Singer Must Die et tu dis d’ailleurs que la principale influence de ce nouvel album, "Venus Parade", c’est surtout Manuel Bichon
(Manuel Ferrer) Il a infléchi, je dirais même qu’il a contrarié mon penchant pessimiste. Je ne suis pas du tout instrumentiste et je suis totalement lié à une rencontre musicale et au fait qu’une chanson puisse exister seulement dans une émulation à deux. Quand tu entends des accords aussi ouverts, aussi apaisants et aérés d’une chanson comme « Still Worlds », tu ne peux pas faire un texte pessimiste, ça interagit forcément. Ses musiques me donnent à réagir sur mes textes et également sur la mélodie de voix. C’est une renaissance. On ne dit jamais assez que les rencontres musicales ne se font pas en claquant des doigts.
SUTTIESLEA
(Suttieslea) > Je suis Suttieslea et je fais des clips, mais pas seulement pour faire des clips, je fais uniquement des clips sur des musiques que j’adore. J’ai découvert A Singer Must Die sur Myspace à l’époque, et je me souviens d’un son de cor anglais et d’une voix très particulière. Il s’est écoulé plusieurs semaines avant que je ne découvre "The Armless Sailor". Quand j’ai entendu cette chanson, je me suis dit "wow", je vois des ampoules qui clignotent partout, ça m’inspire tout de suite des images. Je leur ai proposé d’en faire un clip, je leur en ai fait beaucoup d’autres par la suite, jusqu’à leur dernière chanson "As if we could make unique things twice", une chanson vraiment stupéfiante. En effet, c’est une très grande chanson, et Nathalie Béasse a mis en scène leurs images. Je suis parti sur l’idée d’un vol aérien, d’un temps de voyage avec la notion du futur, cette histoire de zéro gravité. J’ai trouvé le résultat super et j’espère à l’avenir leur faire d’autres clips.
Greg Bod > Si je parle d’A Singer Must Die deuxième génération, 2.0, les mots qui me viennent à l’esprit sont ambitieux, collaboratif...
(Manuel Bichon) Collaboratif, évidemment, on fait aussi de la musique pour ça, faire des rencontres avec des personnes qui sont dans des milieux totalement différents et essayer de créer une émulation avec eux, c’est ce qui donne de belles choses comme le travail de Suttieslea et Nathalie Béasse sur le clip d’ « As if could make unique things twice ». Le côté ambitieux, j’ai découvert la musique d’A Singer Must Die à travers le titre de « God Elvis » qui m’a vraiment touché et en écoutant le 1er album, je me disais en tant que compositeur, whaou, l’ambition de cet univers, de cette musique, me met une pression positive et j’avais envie d’aller à la rencontre de cet univers, à la rencontre de Manuel et d’essayer d’apporter quelque chose et d’aller encore plus loin. Le côté ambitieux est aussi de tenter de faire de belles chansons et notre objectif est d’essayer de transmettre une émotion que le public puisse ressentir et qu’on puisse la partager.
(Manuel Ferrer) Faire des chansons, je trouve ça déjà ambitieux en soi...Je voudrais revenir sur la collaboration avec Suttieslea : on lui donne totalement carte blanche sur sa perception car on a envie d’être surpris aussi et c’est ce qui donne quelque chose d’excitant, lui perçoit la chanson, le texte, l’ambiance d’une certaine manière et à chaque fois j’ai été surpris, je trouve qu’il a fait des merveilles sur « As if we could make unique things twice » mais pas seulement ; à partir d’images d’archives comme le film de l’orphelin Oliver Twist de David Lean pour le clip « In a hovel », il l’a fait avec sa sensibilité, une profondeur et du sens, on est bien loin du simple collage d’images. Son travail me touche beaucoup, il est venu de Londres nous voir sur scène, à deux reprises...On apprend beaucoup à son contact, il possède à la fois l’excitation lorsqu’il s’agit d’un nouveau travail en commun, et une certaine forme de sagesse. « In a Hovel », c’est aussi la chanson où avant d’entrer en studio, je décidais d’entrer en contact avec Philippe Pascal, ex-chanteur/fondateur des groupes Marquis de Sade puis Marc Seberg. J’ai eu la chance inouïe d’avoir quelques échanges avec lui. Je lui ai proposé de participer à l’album, et c’est précisément cette chanson que j’imaginais en duo avec sa voix, ses chœurs. Malheureusement, les choses n’ont pas pu aller jusqu’au bout.
A propos d’ambition, je me souviens bien du premier échange que j’ai eu avec Manuel à l’époque ou je cherchais des musiciens. Il est apparu deux fois en fait, à l’époque j’avais déjà un guitariste dans le groupe et Manu m’envoie un mail en me demandant si ma recherche de guitariste était toujours d’actualité. Malheureusement non, la place venait d’être prise par Romy Marx, on se souhaite donc bonne chance dans nos démarches respectives et puis quelques mois plus tard, je lance une nouvelle annonce pour chercher un deuxième guitariste et devinez qui réapparaît ! (rires) Manuel me pose alors la question de savoir ce que j’attendais d’un deuxième guitariste ; la question à ne surtout pas me poser car je lui ai rédigé un mail interminable où je lui ai dit que je voulais une guitare ample, poétique, intimiste, saturée, claire, je voulais que ça sonne comme tout sauf une guitare, bref, tout et son contraire...et Manuel m’a répondu d’une manière laconique « Ok, ça me convient parfaitement. »
(Manuel Bichon) Ça me convenait surtout en tant que compositeur, pour un guitariste il y avait de quoi flipper, ça demandait d’autres sonorités, d’instruments mais en tant que compositeur c’était la porte ouverte à plein de choses et c’est d’ailleurs pour ça que « Venus Parade » est un album vraiment très orchestré et pas seulement lié à la guitare.
Greg Bod > Dans une interview que j’ai lue de vous, il y a ces mots "Faire une musique de résonances, d’échos, tout l’inverse d’une musique de déco. »
(Manuel Ferrer) C’est une formule, mais tout au long du processus de l’album on était très vigilant et je disais à Manuel de faire attention à certains sons qui pourraient être obsolètes dans 6 mois où même déjà un peu dépassés. C’est peut être ce qui donne un certain classicisme qu’on entend à l’écoute de notre musique. J’aime penser que la pop a une histoire, des sources, et donc des ressources. Il est possible de creuser une singularité dans tellement d’aspects en musique qu’on fuit clairement cette tendance à la tendance...On est particulièrement méfiants sur certaines formes de gratuité dans le choix des sons, des arrangements. On en revient presque à la chanson de Cohen, par extension : l’habillage d’une chanson n’est pas là pour camoufler des faiblesses de composition ou d’harmonies.

© Jérôme Sevrette
Greg Bod > "La Pop c’est du fantasme ?"
(Manuel Ferrer) On nous prête - et à raison - des influences anglo-saxonnes mais j’ai l’impression que ce qu’on fait n’est pas totalement anglais mais plutôt une représentation ou une image de l’Angleterre, vue de France. Telle qu’on se la représente en tout cas... Une Angleterre victorienne avec des carillons, des cloches, j’adore ça car ce sont des sons qui célèbrent nécessairement quelque chose, mais c’est une Angleterre qui existe dans notre imaginaire. C’est cette distance et l’image qu’on peut en avoir que je ressens finalement en écoutant notre musique.
(Manuel Bichon) : La conception de l’album s’est faite de façon totalement décomplexée et sans limite en termes d’arrangements, c’est aussi la raison pour laquelle on entend dans nos morceaux violons, cors, hautbois, flûtes piccolo, timbales, percussions, quasiment tout ce qu’un orchestre philharmonique peut contenir. J’aime ces sonorités différentes, légères ou puissantes, leurs contrastes, elles peuvent porter à leur paroxysme les émotions que nous voulons faire transparaître et accentuent le côté romantique, théâtral, sans doute singulier de notre musique. C’est bien beau tout ça, mais un orchestre philharmonique peut contenir de 80 à une centaine de musiciens (rires)...Je pense pourtant de plus en plus sérieusement à la perspective d’un concert événement ou pourquoi pas à l’élaboration d’un album avec un ensemble aussi important, c’est très excitant, et ça ne doit pas rester un fantasme, je me sens prêt à le faire !
GUILLAUME MAZEL

(Guillaume Mazel) : Je suis chroniqueur chez "A Découvrir Absolument", entre autres, je vis sur Madrid et je travaille dans une librairie, même si ma passion a toujours été la musique, depuis tout petit. A Singer Must Die, c’est un peu une histoire étrange. C’est une des premières chroniques que j’ai faites, et en fait, c’est peut-être jusqu’à maintenant celle qui m’a le plus marquée. En effet, j’ai senti comme un besoin d’écrire beaucoup plus, d’aller un peu plus loin dans l’écriture avec eux.
Greg Bod > Tu as une écriture très poétique dans tes chroniques et particulièrement du côté de A Singer Must Die : en plus plus de faire une chronique, tu as chroniqué l’ensemble des textes de l’album. Finalement, tu as fait un travail de création autour des textes de l’album...
(Guillaume Mazel) : Oui, et c’est quelque chose que j’apprécie beaucoup chez A Singer Must Die, c’est que les musiques se voient. Ce sont des petites oeuvres de ciné que tu peux facilement mettre en paroles, j’ai cherché une histoire à travers ces chansons. Donc j’ai eu envie directement de faire des textes pour chaque chanson, un texte particulier.
Greg Bod > Comment qualifierais-tu leur musique ?
(Guillaume Mazel) : Je trouve qu’elle est lumineuse, faite de plein de petites lumières qui sont à la fois tristes, chaudes et élégantes.
Greg Bod > Tu ne les as jamais rencontrés réellement ?
(Guillaume Mazel) : Non, mais il faudra arranger ça rapidement je crois !
Greg Bod > J’ai eu vent que sur scène, c’était un groupe particulièrement brillant...Ce qui est étrange, c’est qu’on y entend une sorte de mélancolie sourde, mais jamais désespérée...un mélange de joie et de tristesse, un peu ce qui fait tout l’être humain. Je ne sais pas trop comment exprimer ce sentiment. Qu’en penses-tu de ton côté ?
(Guillaume Mazel) :Je trouve ça assez proche du spleen de Baudelaire, cette image d’une certaine tristesse mais en même temps, une beauté très agréable dans cette tristesse, c’est difficile à cerner en quelques mots...c’est une joie tranquille et en même temps, c’est une tristesse sourde, comme tu le dis.
Greg Bod > Je conseille aux lecteurs d’aller lire tes chroniques qui ont, elles aussi, cette particularité d’être très lumineuses et extrêmement poétiques.
(Guillaume Mazel) : Je te remercie, je crois que c’est une des meilleures découvertes de l’année.

© Jérôme Sevrette
Greg Bod > Si je vous dis Guillaume Mazel vous me répondez...
(Manuel Ferrer) Un ami !!!! Ça nous touche beaucoup de l’entendre, on a eu des échanges écrits jusqu’à présent, en fait c’est déjà noël pour nous Greg ! On est entré en contact avec Guillaume qui avait choisi de faire une chronique du disque. Il a commencé à me demander les textes de chacune des chansons et me dit qu’il me prépare quelque chose. Je me suis dit qu’il devait y avoir anguille sous roche ! C’était au début très vague et puis il m’envoie un jour tous ses textes. En fait il aurait pu seulement illustrer les chansons et ça aurait déjà été très bien mais c’était plus troublant que ça puisque j’avais l’impression, à la lecture de ces textes, qu’il avait été avec nous pendant le processus de l’album. Ça m’a bouleversé. Au-delà du fait que quelqu’un se penche à ce point sur notre cas, on ne s’y habitue jamais, il a compris et vu tout ce qu’on voulait dire dans cet album, dans ses moindres recoins, mais avec sa propre perception, ses émotions. C’est un véritable échange dans la mesure où les choses, les mots, les images ont circulé sans cesse, pour lui comme pour nous. Il y a une magnifique fulgurance dans son écriture, une mémoire qu’il sait faire résonner et une poésie sous haute sensibilité, merci à lui pour tous ces mots là.
Greg Bod > Si je vous dis Crowborough, vous me répondez... Demander à Ian Caple de produire et mixer l’album, c’était assez culotté non ? Que pensez-vous des mots de Ian Caple qui vous trouve assez unique sur la scène française ?
(Manuel Ferrer) Culotté, non...il y a surtout une bonne dose d’inconscience dans tout ça ! Ça s’est passé de manière très simple et décontractée, on avait loué une maison dans la campagne anglaise à deux pas du studio et tout s’est fait vraiment très simplement, on ne pouvait pas rêver mieux, vous arrivez dans le studio et c’est un peu comme à la maison, on a commencé à parler de vins français je crois, il nous offre un café et avanti ! On a partagé des moments passionnants avec Ian, hors-studio. Cet homme porte aussi une histoire à travers les disques superbes qu’il a enregistrés pour d’autres. Ceci étant dit, après plusieurs mois quasi autarciques passés sur l’élaboration de cet album, cette étape marquait aussi celle où les choses allaient être figées...c’était stupide mais je m’étais mis en tête qu’il fallait accepter cette fin, alors que ce n’était qu’un aboutissement. Ces raisons-là étaient vraiment extérieures à cet environnement, et Dieu sait si les conditions étaient idylliques, mais c’est aussi un passage à apprivoiser. J’ai dû entrer dans une trouille terrible car c’est là-bas que j’ai commencé à écrire « As if we could make unique things twice ». L’ambiance du texte était du coup très mélancolique, et disait que non, définitivement, c’est totalement utopique de le croire, c’est impossible ! Heureusement, au fur et à mesure, le texte s’est éclairci mais il reste dans cette ambivalence-là : ça finit par sous-entendre qu’on peut essayer de répéter les choses uniques, et qu’on va même le montrer. Merci à Ian, ça va au-delà du compliment, là...c’est d’autant plus gratifiant que c’est quelqu’un de très francophile, qui a l’habitude de travailler avec des artistes français, et qui a un œil très assidu sur la scène française. S’il y a quelque chose d’unique, ce sont toujours les rencontres qui le sont, et le fruit de cet album.
Greg Bod > Justement en France, y a t-il des artistes dont vous vous sentez proches ?
(Manuel Ferrer) Tu avais cité Les Innocents, c’était un superbe groupe pop dans les années 80, y compris ce qu’a fait JP Nataf par la suite en solo. Mais les années 60, ce sont pour nous Michel Polnareff, c’est magnifique ce qu’il a pu transmettre et cette transposition de la pop chantée en français, je pense à Holden aujourd’hui, fabuleux en termes d’arrangements, de textes, de douceur, de parfums.
(Manuel Bichon) Je pense aussi à Bertrand Belin, très bel univers, classe avec une voix magnifique. Ce sont des artistes qu’on aime écouter et avec lesquels on a des affinités.
(Manuel Ferrer) Parmi ceux en France qui ne chantent pas en français, j’ai découvert il y a quelques années un groupe qui s’appelle E-Grand, je pensais que c’était un groupe anglais et je fus très surpris d’apprendre qu’ils venaient de Lyon, ils ont une sensibilité pop dans laquelle on se retrouve, une perception à mon avis très proche de celle que l’on se fait, ils ont des chansons fabuleuses. A découvrir.Et puis en dehors de la France, ma grosse claque de ces dernières années, c’est le projet d’un canadien, Kramies, qui a su s’entourer sur son dernier Ep, Jason Lytle, rien de moins mais inviter quelqu’un de cette envergure, c’est souvent pour masquer une pauvreté d’inspiration... Ici ce n’est pas le cas, Lytle se met aux services de la musique de Kramies Windt dont je ne peux que vous conseiller le travail...

KRAMIES
Salut, ici Kramies qui vous parle depuis les montagnes enneigées du Colorado. La première fois que j’ai entendu A Singer Must Die, je me suis senti comme aspiré dans un paysage fait de pics et de canyons...Leur musique suscite tellement d’émotions. Pour moi, les paroles et la voix de Manuel sont si uniques que ça m’évoque presque une familiarité envoûtante, comme celle qu’on peut avoir avec un ami de longue date. J’ai dû rencontrer Manuel par le biais de Myspace en 2007 ou 2008, et au fil du temps, on est vraiment devenus de grands amis. A chaque nouvelle chanson du groupe A Singer Must Die, je suis complètement transporté par leur côté enchanteur, aux ambiances de conte de fées, et apr les multiples talents qu’il peut y avoir dans leur songwrting. C’est un groupe qui a toutes les chances de trouver rapidement un écho dans beaucoup de pays. Alors profitez bien dela musique des gars du groupe A Singer Must Die, moi je m’en vais enfiler un manteau bien chaud, mettre une écharpe, bien emmitouflé à l’abri du vent glacé et de ces bancs de neige...A bientôt !
Greg Bod > Quel est votre rapport à Internet et à la dématérialisation de la musique vous qui avez connu comme moi le monde des passionnés de musique quand on enregistrait religieusement ses artistes préférés sur des cassettes et que l’on se partageait fébrilement.... Quand on cherchait comme un Saint Graal des infos ou l’album d’un artiste... Aujourd’hui nous sommes dans une ère de l’immédiat....
(Manuel Bichon) Internet à un très grand pouvoir de visibilité, c’est un outil quotidien très important pour nous mais il y a tout de même des travers qui favorisent une curiosité et un intérêt plus superficiels, on passe vite à autre chose sans vouloir approfondir.
(Manuel Ferrer) Oui c’est la culture Deezer à la va-vite, cette immédiateté c’est l’ennemi de la musique. Mais je ne suis pas aussi pessimiste que ça, quand on rencontre des gens de 18/20 ans à la sortie de certains de nos concerts, ils ont envie de creuser, d’aller plus loin, d’écouter un album en entier, ils se rendent bien compte que la musique, ce n’est pas que de la musique. En ce qui nous concerne, on serait bien malheureux si notre album n’avait pas une existence physique car on a envie d’avoir la pochette sous les yeux, les photos de Jérôme Sevrette et les mots de Guillaume Mazel à l’intérieur de ce livret, on a envie de faire quelque chose de soigné, d’esthétique. Je pense à un groupe comme Cocteau Twins, même s’il n’y avait a pas les paroles à l’intérieur, le livret était vraiment propice à déclencher un imaginaire.
Greg Bod > Quel serait l’auditeur idéal de Venus Parade...? J’aime beaucoup cette réponse de Nabokov, "S’il y avait un million de moi, j’aurais mon public idéal".
(Manuel Bichon) Le problème d’1 million de moi, c’est que ça ne fait pas beaucoup d’échos, de résonances...et ça ne produit qu’un seul applaudissement finalement (rires)
(Manuel Ferrer) Moi, je quitte la scène en courant !
(Manuel Bichon) ce qu’on aime nous c’est la pluralité d’un public, le fait d’avoir différentes perceptions, chacun y retient ce qui le touche. Guillaume Mazel et toi, par exemple, ne retenez pas tout à fait les mêmes choses à l’écoute de ce qu’on fait.
Greg Bod > "La mélancolie se compose d’une suite de semblables oscillations morales dont la première touche au désespoir et la dernière au plaisir ; dans la jeunesse, elle est le crépuscule du matin ; dans la vieillesse, celui du soir"... J’aime beaucoup cette phrase de Balzac qui je trouve parle bien de l’émotion ressentie à l’écoute de la musique de A Singer Must Die La mélancolie se compose d’une suite de semblables oscillations morales dont la première touche au désespoir et la dernière au plaisir ; dans la jeunesse, elle est le crépuscule du matin ; dans la vieillesse, celui du soir.
(Manuel Bichon) Je ne le ressens pas forcement comme ça, surtout par rapport à la mélancolie. Quand j’entends A Singer Must Die, j’ai plutôt tendance à penser à un commencement, une aube, un réveil, Guillaume Mazel parlait de quelque chose de lumineux allant jusqu’à l’étincelant, mais aussi une lumière sourde, c’est plutôt ces tonalités que je ressens dans notre musique. La mélancolie n’a pas d’aboutissement ou je ne la perçois pas comme ça, et dans notre musique il y a l’espoir, il y a quelque chose qui transparaît derrière et qui donne l’envie d’une suite.
(Manuel Ferrer) C’est-à-dire que pour toi, l’aube est quelque chose de naturel, Manu. Le côté solaire, c’est toi qui l’apporte. Moi, je voudrais l’aube en permanence, je voudrais l’aube plusieurs fois dans la même journée et à chaque chanson, et c’est sans doute ça, au fond, ce que ce disque veut dire.

© Jérôme Sevrette
Greg Bod > The Other colors ?
(Manuel Ferrer) C’est un duo constitué de Marie Möör et Laurent Chambert dont on adore le boulot,certes très étrange et très loin de notre univers mais on voulait en parler : Ils sortent leur nouvel album le 31 décembre prochain qui s’intitulera O.R J’ai connu le travail de Marie Möör à travers ses textes et l’album de Christophe « Comme si la terre penchait », elle avait écrit un texte fabuleux sur le désir, un sorte d’absolu féminin avec la chanson « La Man (elle veut) ». Il y a de la chair dans l’écriture et dans leur musique, et bien que ce soit de la musique électronique, je trouve ça étrangement très organique.
Greg Bod > Vini Reilly (Durutti Column) dit dans une interview lue dans l’oreille absolue : "La beauté fait partie des quelques choses vraiment sacrées en ce monde, comme l’amour d’une mère pour son enfant, l’attention dont on doit faire preuve à l’égard des plus faibles… Je suis admiratif devant les personnes qui ont pour vocation de prendre soin des autres, il y a là quelque chose de très pur et de très fort. Ce monde n’a rien de juste ni de doux : alors nous avons besoin que la beauté affleure, ici et là. Et il faut créer sa propre beauté pour survivre." Grâce à vous, je trouve qu’il y a un peu de beauté qui vient de se rajouter dans notre monde qui n’est pas toujours si facile...
(Manuel Ferrer) : Cette phrase est splendide...merci. Oui, la musique peut nous réconcilier avec le monde, c’est l’un des derniers espaces harmonieux. Dans une de nos nouvelles chansons, j’écris que la vie n’est pas suffisante. Ça rejoint modestement ce qui est dit.
https://myspace.com/asingermustdie
http://www.youtube.com/user/Suttieslea
http://music.hiddenshoal.com/artists/kramies/
Pour réécouter l’intégralité de l’émission et l’interview de Ian Caple, allez là...
http://www.mixcloud.com/gregbod/
En bons aficionados de Laetitia Shériff, nous nous devions de profiter de la sortie du nouvel excellent album Stillness pour échanger avec Laetitia et Thomas sur l’air du temps, la musique, le son et toutes ces sortes de choses si essentielles à la saveur de la vie.
Une foultitude de raisons – COVID et confinements à répétitions oblige - nous ont amené à prendre notre temps pour publier cette interview qui date de novembre dernier. Les frémissements d’un retour des concerts nous semblent propices pour partager ce bon moment avec vous.
ADA : L’album sort pendant le 2nd confinement, on est ravi car il est magnifique, mais frustré de ne pas le voir sur scène.... Concerts reportés, une période prévue pour rejouer ?
Laetitia : La tournée d’automne est en partie reportée en 2021, d’autres dates viennent se greffer. Il y a 4 scénarios possibles jusqu’à ce que la crise sanitaire ne soit plus là : certains endroits vont décider de fermer provisoirement ; certains ont encore la "gniak" pour reporter (il faut l’avoir parce que c’est un travail d’équipe, il faut tout coordonner, c’est un sacré casse-tête) ; d’autres reportent en fin d’année prochaine ; et il y a d’autres projets parallèles de diffusion qui se préparent dont notamment des concerts sans public, sous forme de session live… Il y a une grosse fatigue, pour plein de corps de métier : les directeurs de salles, les programmateurs, les tourneurs, les labels, etc. Toutes les équipes qui sont avec les musiciens essaient de trouver une autre manière de fonctionner sans faire l’impasse sur l’émotion que ça génère chez chacun. Que ce soient nos vies privées, notre rapport au monde, aux autres, tout ça rentre dans les discussions pour la suite. On n’est pas axé uniquement sur nos activités mais aussi sur ce qui va se passer dans le monde dans quelques temps. Quand on arrive à se réunir, on essaie de rester optimistes, mais avec un gros questionnement sur la façon dont les choses sont gérées par les décisionnaires : les politiques, mais aussi nos porte-paroles. Est-ce que nos métiers sont bien compris ? Il y a tout un travail de pédagogie à fournir à ceux qui voudront l’entendre. Donc ça fait beaucoup de choses à gérer en même temps.
ADA : Le label (Yotanka) et vous avez décidé de maintenir la sortie malgré tout ?
Laetitia : Tout au départ au 1er confinement, dans cette association de personnes, le label, le tourneur (François des Tontons tourneurs), l’attaché de presse, les musiciens (Thomas, Nico, et maintenant Xavier de Totorro), des gens bienveillants, il y avait des optimistes qui se disaient : de toute façon, les gens vont continuer à écouter de la musique. On se l’est dit avec Thomas cet été : il faut garder cette sortie d’album, parce que de toute façon, on va prendre le temps de réinventer les choses. Le concept disque / tournée est complètement biaisé. On va se retrouver avec pas mal de productions de gens qui ont réussi à créer, des gens qui avaient leurs sorties d’album qui vont continuer de pousser jusqu’au bout pour pouvoir enfin se retrouver à le partager, à être en interaction avec un public. Il y avait ce point important de ne pas être dans cet embouteillage à venir et ne pas se dire : parce que le disque va être reporté, on aura la tournée qui va avec. À la rentrée on s’est dit qu’on gardait le 6 novembre. On était en résidence pendant cette période avec Nico, Xavier, et l’équipe technique pour préparer le live, en version spéciale Covid. Cette résidence était prévue depuis longtemps, mais il fallait aussi qu’on soit en interaction avec le directeur technique & les techniciens de cette salle (le BBC) pour apprendre à avoir les bons gestes. Mais aussi à synthétiser le set pour des concerts plus courts, de raconter une histoire en 50 minutes, de privilégier les morceaux de Stillness et rajouter 2-3 morceaux en attendant. J’ai aussi invité une scénographe qui travaille beaucoup dans les festivals (et donc en chômage forcé) pour créer une ambiance un peu moins… médicalisée. Après l’Aéronef a mis le paquet avec son concept du concert avec le public à 360°. On a tous mené des ateliers, et j’avais envie d’être active dans ce sens-là. Ce qui a été fait il y a 2 semaines [fin octobre 2020, NDLR] est reporté à l’année prochaine.
ADA : Tu as déjà joué devant un public assis et masqué ?
Laetitia : J’ai joué avec le Ballon Rouge [un ciné-concert que Laetitia joue avec François Ripoche et Stéphane Louvain - NDLR] il n’y a pas longtemps, dans un théâtre. J’ai été très émue, parce que ça faisait longtemps qu’on ne s’était pas retrouvé. Et j’ai vu tout le temps qu’on était sur ce lieu une équipe s’affairer, travailler pour que tout puisse fonctionner à l’ouverture des portes. Il y avait des petits enfants avec leurs grands-parents… et ça n’a rien altéré du spectacle. Les gens étaient vraiment présents, la seule différence c’est qu’à la sortie de la représentation, le public était invité à quitter les lieux directement. Pouvoir retrouver les gens après les concerts est quand même quelque chose que j’apprécie…
ADA : Thomas, tu as joué aussi cet été et en début d’automne ?
Thomas : Oui, des concerts avec Arm et en solo, avec un peu tous les scénarios : il y a eu des festivals en plein air, les salles avec public assis et masqué, d’autres en mode cabaret, assis et non masqué, des salles pleines, des salles quasi vides aussi. Mais à chaque fois c’est cool de jouer, ça fait vraiment du bien, je pense que les gens étaient contents d’être là aussi. Il y avait un seul truc constant, c’est que les gens ne se lâchaient pas vraiment, même en plein air. J’ai joué au festival Teriaki au Mans, et il y avait des groupes qui invitaient plutôt à danser, les gens dansaient un peu mais c’était sage… bon après tant mieux, ils respectaient bien les distances, tu sens qu’ils ont besoin de ça mais ne peuvent pas se le permettre… qu’il y a aussi quelqu’un qui surveille… on vit un peu dans le monde big brother depuis quelques années, et ça a franchi un nouveau stade, et je trouve ça un peu flippant.
Laetitia : Le plus frustrant dans tout ça, c’est le rien. Malgré ce que dit Thomas, et l’échange qu’on a ensemble, ce qui m’a rendu à fleur de peau est l’empêchement d’interaction avec l’autre. C’est le plus terrible qui puisse nous arriver.
Thomas : Chaque date était un cadeau, j’étais hyper heureux de jouer.

Credit Photo : Lise Gaudaire
ADA : l’album a été composé et fini d’enregistrer avant tout cela… du coup comme as-tu procédé ? Est-ce que la création a été étalée sur 5 ans ? Ou alors plutôt sur une période assez courte avant l’enregistrement ?
Laetitia : Ça a été ramassé sur l’année 2019. J’ai commencé vraiment à m’assoir à ma table avec tout ce qu’il me faut pour écrire, même si j’avais collecté 2-3 bricoles auparavant. Et en janvier 2019, je me suis dit qu’il était temps que je fasse le disque, et il a été enregistré au mois de décembre 2019. On a fini les dernières prises de voix le 10 mars, juste avant le 1er confinement. Le dernier mix a été fait le 10 mars, envoyé au mastering le 11 mars. Du coup on recevait le master à la suite, et on avait tout l’espace-temps idéal pour pouvoir réécouter le travail de mastering de Peter Deimel [Studio Black Box, NDLR]. Et aussi de me prendre une grosse torgnole à réaliser que ce que j’avais écrit dans Stillness était un écho voire un larsen de l’époque. Ça m’a beaucoup émue. Il y a eu aussi le travail sur l’artwork avec Estelle Chaigne qui m’a tenu pendant 2 semaines. Je savais comment m’adresser à Estelle, et c’est hyper motivant des 2 côtés d’arriver au bout et d’avoir la pochette au bout de ce temps-là. En août, Eric Mahé s’est occupé du travail graphique avec la mise en valeur du travail d’Estelle, l’organisation de la pochette. Du coup ça m’a permis de rester concentrée sur la sortie du disque et de tenir vraiment à la sortie du 6 novembre.
Thomas : Et la typo !
Laetitia : Oui la typo qui s’appelle Stillness, c’est le cadeau que m’a fait Eric Mahé : il a fait tous les caractères, à la main, une police complète.
L’inspiration première de Stillness, ça part d’un projet particulier où lors d’un concert de cristal Baschet (https://fr.wikipedia.org/wiki/Crist...), on était plusieurs à découvrir cet instrument et l’effet qu’il faisait sur les gens, et arrive la fameuse phrase d’Olivier Mellano : "Mais c’est des sons immobilisants, Laetitia !" (rires). Du coup j’étais partie sur un projet, je voulais utiliser des thèmes que j’avais imaginés pour cette pièce, mais ça n’a pas marché. Je suis repartie sur des choses nouvelles parce que j’avais vraiment besoin que cet album soit basé sur la guitare. Je n’ai pas laissé tomber ce projet de sons immobilisants avec un rassemblement d’instruments atypiques qui formeraient tous ensemble la note qui nous mettrait tous d’accord, je pense le faire plus tard. Mais en tout cas, j’ai juste gardé la sensation d’immobilité et ça a été le départ de l’album.
ADA : On a noté une atmosphère moins sombre et moins mélancolique que sur le précédent. On a l’impression d’un album plus combatif, plus impliqué sur le monde…
Laetitia : En fait, je pense que depuis que je fais de la musique, il y a toujours un fil rouge : j’essaie d’aborder le monde comme je le vois. Avec Pandemonium [le précédent album "Pandemonium, Solace and Stars", NDLR], je suis allée très loin dans les affres des romans d’anticipation et des films. Et je pense que ce fil rouge m’amène à regarder le monde comme j’aimerais qu’il soit. Avec tous les outils qu’on a en main, j’en arrive à craindre qu’on nous fasse oublier cette capacité qu’on a à voir le monde. On essaie de mener des vies avec le rythme de la société, qui fait qu’on a le droit de se poser quand tout le monde est en vacances, on a le droit de se détendre le samedi soir, et pas le lundi, mardi, mercredi : "Fini la bamboche !". J’avais vraiment pas envie d’écrire un album avec des choses moralisatrices. Ce qui va développer ma vision du monde va passer par la musique, c’est pour ça que c’était important que ce soit un album à guitares. En mars 2019, on est allé voir un concert de Sunn o))) avec Thomas (ça faisait très longtemps qu’on n’était pas allé voir un concert tous les 2), et il n’y avait pas de texte, pas de voix… on a été complètement cueilli, 2 heures et quart de concert, et on ne savait plus où on était, avec un travail de lumières et de son hallucinant. On est reparti fort de ce concert-là. Donc, je voulais développer les émotions en créant des riffs, en jouant de la guitare, en étant dans quelque chose de plus énergique et impliqué. Et du coup, j’attendais aussi l’implication de Nico et de Thomas au moment de passer à la structuration des morceaux et aux arrangements. Quand on est arrivé aux répétitions pour l’enregistrement, c’est comme si on ne s’était pas quitté depuis la dernière tournée.
ADA : Dans le live vidéo #Basique sur France 4, on t’a vu à la guitare, on avait plutôt l’habitude de te voir à la basse ou baryton... Etait-ce une envie de changer d’instrument ?
Laetitia : People Rise Up, je l’ai écrite à la guitare, et généralement je compose mes petits "sketches" à la guitare aussi, ça part rarement de la basse. Pour l’album d’avant, j’avais imaginé Olivier Mellano jouer les guitares. Et pendant la réalisation, Thomas m’a donné tous les outils possibles pour que je puisse faire ces guitares. Avec Thomas, on a co-composé Friendly bird. Je pense que ça m’a mis un pied à l’étrier à ce moment-là. Pour l’enregistrement du nouvel album, j’ai laissé les guitares à Thomas, parce que ça s’est fait comme ça, j’avais besoin de n’être qu’avec Thomas et Nico, pour qu’on puisse aller au bout de chacun des morceaux, et du coup c’est vrai que le power trio fonctionne bien en guitare / basse / batterie. J’utilise très peu la baryton sur l’album, uniquement sur Go to Big Sur et We are you. Sur la tournée, Thomas ne sera pas avec moi, en tout cas pour le moment, et du coup c’était important de trouver quelqu’un qui ne fasse ni du Olivier Mellano, ni du Thomas Poli. Du coup en ayant l’idée de Xavier Rosé de Totorro, qui joue de la basse, dont j’aime bien l’énergie, je voyais déjà la combinaison Nicolas Courret / Xavier Rosé, comme étant un socle, et qui me permettrait d’être plus à l’aise sur mes parties de guitare. Et il se trouve que le premier instrument de Xavier est la guitare. Donc il prend aussi la guitare dans le set, il a repris des parties enregistrées par Thomas, et on alterne basse / guitare l’un et l’autre. J’aimais bien aussi l’idée qu’on puisse faire basse / basse / batterie ou baryton / baryton / batterie… La formule baryton / baryton va arriver 1 ou 2 fois dans le set. Il se trouve que j’aime jouer de la guitare et que je suis de plus en plus décomplexée, et je suis aidée aussi parce que j’ai des modèles à la maison… c’est un instrument que j’utilise beaucoup quand je compose.
ADA : Mais est-ce que le fait de chanter avec une guitare au lieu d’une basse n’apporte pas des sensations différentes ?
Laetitia : Oui, mais la frustration actuelle pour ma part est de travailler ce rapport à la guitare et au chant en n’essayant pas d’être dans une technicité de malade, mais en étant plus dans le son et dans l’énergie, dans la justesse des choses que je vais proposer en voix/guitare. Tout en sachant qu’il y a toujours Nico et Xavier, en trouvant le lien idéal entre nos 3 instruments et les voix. Je dis les voix parce qu’il va y avoir des chœurs aussi. C’était une totale surprise : pendant les répétitions je leur ai proposé de faire les chœurs et j’ai été bluffée. On joue ensemble depuis 2009 avec Nico, et je ne savais pas qu’il chantait. La seule faille possible, ce sera le trac et l’émotion intense de retrouver les gens.
Thomas : Ou l’autotune qui plante (rires).
ADA : Thomas, peux-tu nous dire comment s’est déroulé l’enregistrement au studio Impersonal Freedom & Balloon Farm ?
Thomas : Alors en fait ça fait un an que j’ai installé ma régie au Balloon Farm. On utilise leurs locaux live, et j’ai construit une pièce à côté où j’ai ma console et mon studio. Du coup on a des facilités pour enregistrer des groupes de tout type. On peut adapter plein de formules différentes : si c’est vraiment un travail de studio, du mixage, enregistrer des machines ou des productions électroniques, comme je fais, c’est dans le studio, mais s’il y a de l’acoustique à faire, il y a trois pièces différentes [au Balloon Farm], et je suis câblé partout…
ADA : C’est une envie de longue date d’avoir un studio comme ça ?
Thomas : J’enregistre des groupes depuis longtemps mais je n’avais pas de studio pour le faire : on a enregistré Pandemonium dans notre maison en centre ville, c’était pas toujours évident. Ensuite, on a atterri en appartement, et je n’avais plus de studio. C’est à ce moment-là que Vincent Le Couplier de Balloon Farm, m’a proposé de construire mon studio à côté. C’était hyper absorbant à faire, j’ai passé plusieurs mois à ne faire que ça, c’est assez petit, modeste mais c’est le truc de mes rêves. On a fait tout le disque là.
Laetitia : C’était la première fois que fonctionnait l’association de la régie du studio de Thomas et du studio que proposait Vincent.
Thomas : il fallait que cette connexion entre les 2 soit 100 % opérationnelle pour enregistrer Stillness, et qu’on ait un vrai studio "full analog" qui marche. Il y a une nouvelle console, des nouvelles enceintes, il y a eu une accélération dans l’équipement. J’y passe beaucoup de temps, c’est top ! Et c’est à 2 minutes de chez nous.
ADA : on a l’impression que les morceaux sont construits un peu différemment, avec différentes parties assez distinctes, est-ce que c’est une direction voulue ?
Laetitia : Comme je vous disais tout à l’heure, je souhaitais qu’on se retrouve avec Nico et Thomas pour engager des répétitions, des mises en place des morceaux. J’avais des mélodies, mais les textes n’étaient pas finis, donc on était dans la musique pure et dure. Il fallait retrouver une énergie de groupe. On a essayé qu’au moment de l’enregistrement, on ait les structures. Il s’est trouvé qu’il y a eu quand même un peu de montage mais pas tant que ça. On a retiré des choses quand c’était un peu trop long, ou quand ça cassait le rythme ou le sens du morceau, mais on n’a pas mis une partie avec une autre, sauf pour l’introduction de Sign of shirking : on a commencé l’enregistrement par cet hommage à Sunn o))) Thomas et moi.
Thomas : Souvent on jouait les morceaux soit par portions, soit de A à Z sans trop réfléchir à une structure : on se mettait d’accord sur une structure grossière où Laetitia pouvait placer toutes ses mélodies. Parfois on a gardé comme ça, parfois on a choisi dans les meilleures prises par tronçons. Le but était de ne pas être contraint en tant que groupe, c’était plutôt assez fluide, on a enregistré de manière assez spontanée. On a pu parmi les 3 prises qu’on faisait par titre trouver de quoi faire un morceau. Quand il y avait une mesure qui se répétait et que ce n’était pas nécessaire, on se sentait libre de couper, ce qui fait que l’album a un côté impulsif aussi, il y a une énergie, un truc qui trace tout le temps. Quand on commence à s’installer dedans, ça part sur autre chose. Un truc très spontané, années 70. On a aussi beaucoup écouté les Beatles pendant le confinement, et c’est fou à quel point leurs morceaux sont tronçonnés !
Laetitia : Il y a vraiment quelque chose qui est assez grisant pour moi, au moment d’enregistrer les voix, en dehors de la nécessité d’aller au bout des textes et de la chanson, c’est le sentiment soit de prendre un train qui commençait à partir, de rentrer dedans, d’être super contente d’être dedans, soit de prendre le temps d’installer, de poser la voix, de tester des choses. On a passé 2 semaines d’overdub et c’est la partie que j’ai adorée avec Thomas, avoir le temps de se demander si c’était juste ou pas de rajouter ceci ou cela. Pour les arrangements de cordes au synthé modulaire de Thomas sur People Rise Up, on a eu le temps d’écouter la version en power trio… Même avant que ce morceau existe il y avait le travail sur l’album de Dominique A, Toute Latitude. Du coup j’avais dit à Thomas "Qu’est-ce que je rêverais d’avoir ces cordes orientales pour pouvoir illustrer encore plus fort le propos du morceau, un clin d’œil à ces événements qui marquent un temps, comme le printemps arabe"… La base de People Rise Up était un tapis sur lequel Thomas a pu poser ses cordes directement, en une nuit.
Thomas : À la base, on s’est fixé chacun un kit très simple, il ne fallait pas quelque chose de trop compliqué, si c’était le cas on laissait tomber, et on simplifiait. Le but était d’avoir un truc très puissant au niveau de la batterie, d’avoir une guitare claire, limpide, directe, un câble, un ampli, une guitare. C’est avec les mains qu’on fait ça. Et après on pouvait rajouter des choses plus complexes ou plus ciselées au niveau du son. J’ai vu le groupe Motorpsycho travailler au studio Black Box il y a un moment, et ils m’avaient impressionné par cette simplicité, ce côté ultra direct qu’ils avaient. C’est peut-être les meilleurs musiciens de la planète, j’ai halluciné, ils sont trop forts ! C’était inspirant de voir ça. Ils font de la musique de maboul, un peu du Zappa d’aujourd’hui sans le côté barré ou élitiste, ou déjà super compliqué à la prise, c’était un truc d’énergie brute à la prise. Nous en trio on a un peu cette énergie-là, on n’est pas des grands techniciens, c’est pas quelque chose qui nous branche de faire 3000 notes… On a pris cette voie-là à la 1e session de 5 jours en décembre 2019, et la 2e session en janvier. Après on a fait une semaine d’overdub et une semaine de voix.
ADA : On a beaucoup aimé la version de People rise up pour la session Sourd’oreille. Et ce qui est très beau c’est que le montage montre les sourires des musiciens, les connivences…
[NDLR : en préambule, Thomas précise que cette session a été enregistrée au studio Balloon Farm]
Laetitia : C’est cool que vous ayez remarqué ça parce que c’était une journée vraiment incroyable, et il y a beaucoup de regards, ça me donne des frissons rien que d’en parler. C’est le fait de se retrouver aussi, tous les 7 + Samuel Petit le réalisateur et Victor Blondel le chef-op, plus les gens du label qui attendait dehors, et en régie Clément Lemennicier qui a assisté Thomas. On était en cercle, on a dit à Samuel : "on joue autant que tu veux, tu nous dis", et on a fait le morceau 7 fois, avec la même intensité, avec la même joie d’être ensemble, avec les mêmes sentiments d’une partie à une autre, et rien que d’en parler ça me met les larmes aux yeux parce que ça m’a permis de voir ce morceau-là bien en face, les cordes jouées par des cordes, de me prendre ça de façon gentiment brutale, j’avais envie que tous les morceaux soient revisités en formation XXL. People rise up c’est vraiment le 1er morceau que j’ai voulu faire, j’arrêtais pas de jouer la partie de fin quand j’étais toute seule dans le local de répétition l’été dernier, je le bouclais, je jouais de la batterie, et pareil pour toute la 1ère partie du morceau, je commençais mes répétitions avec ces accords. J’avais pas tout le texte mais je savais que c’était "I see a line…", comme un mantra, ça me mettait dans un état un peu spécial, et en écrivant le texte petit à petit, j’ai voulu vraiment rendre hommage à tous ces gens qui arrivent à surmonter ensemble des combats. Et j’ai commencé à rêver qu’on puisse le faire, d’unifier tous nos combats. Je pense au post-confinement [en mai 2020, NDLR], quand on a vu ces jeunes personnes assises ayant le poing levé pour lutter contre le racisme et les violences subies. À Rennes, le rassemblement était toléré mais pas la manifestation, et on a vu des centaines de jeunes ensemble, par petits groupes, ça nous a vraiment chamboulé.
ADA : en faisant une recherche sur Bandcamp, on est tombé sur "Big Sur" dans une version radicalement différente avec Régïs Boulard à la batterie - sorti en 2013 (In my bed compilation). Comment est venue l’idée de retravailler ce titre ?
Laetitia : Ça vient de Mathieu Cozanet de In my Bed et du groupe Formica. Ils avaient fait une compilation il y a quelques années et j’avais eu envie d’inviter mon ami Régïs Boulard à faire de la batterie, depuis le temps qu’on en parlait… Du coup j’avais maquetté un titre qui s’appelait Big Sur à l’époque. Du coup j’ai repris le thème de Big Sur pour pouvoir écrire ce morceau-là pour Stillness. C’est un morceau qui m’entêtait mais effectivement, c’est plus du tout la même chose.
ADA : on se demandait quelle était l’origine de ce titre, la thématique, l’ambiance ?
Laetitia : Ça parle d’amour, mais c’est pas une histoire d’amour, c’est plus familial, et je m’en suis aperçu au moment de l’enregistrement. Big Sur c’est cet endroit magnifique en Californie, sorte de paradis perdu dans lequel va se réfugier Kerouac dans le roman du même nom, il se sauve parce qu’il est dans les affres de tout ce qu’on peut imaginer, du trop… dans le roman il y a un voyage de nuit où on ne sait pas trop où il arrive, c’est un peu inquiétant, et finalement le jour se lève, et on découvre la petite cabane qu’on lui prête, là où il a l’intention de se refaire. Mais c’est un leurre, parce qu’il invite d’autres personnes à venir et il retrouve son instabilité. Je trouvais que c’était un sujet inspirant le fait de se retrouver, de se rater. C’est devenu une histoire familiale au final et j’étais scotchée le jour où j’ai enregistré ce morceau-là, parce qu’un peu à la Kerouac, à la Ginsberg qui s’amusent de la sonorité des mots sans forcément qu’il y ait de sens, et Kerouac qui jouait aussi sur le sens franco-anglais, du coup "Sur", ça veut dire sœur pour moi, histoire de famille comme il y en a tant d’autres. Je ne voulais pas utiliser l’album pour parler de choses comme celles-ci, mais l’idée du voyage me plaisait bien, d’un endroit idéal pour se retrouver, d’un endroit rêvé mais que ce soit un leurre, mais que finalement il y ait une pousse d’optimisme, que ce soit comme une vague qui s’échoue et qui repart. Tout est mélangé, c’est toujours délicat parce que je n’ai pas de fiche de lecture, de signification de tous mes textes, et de toutes mes émotions mélangées. Faire un disque c’est vraiment une occasion rêvée de pouvoir mettre tout ça. J’ai jamais de frustration d’un album à un autre, ça annonce toujours une suite. Ce que je n’arriverai pas à vous expliquer aujourd’hui, j’y arriverai peut-être demain, avec des mots plus clairs (rires).
ADA : tu as participé à une série d’émissions sur Euronews "Notes from the USA". Tu nous parles de cette expérience ? Ça a été une matière, une inspiration pour tes compos ? Y a t’il une résonance avec la situation actuelle ?
Laetitia : Un message est arrivé sur ma boîte mail Facebook, j’ai d’abord cru que c’était un spam, mais ça n’en était pas un. L’idée était de partir visiter plusieurs états américains, le tout vu par une européenne, dans l’idéal artiste / musicienne pour découvrir la culture de chacune des villes visitées, sous toutes ses formes : culinaires, musicales… Alors j’ai dit oui ! Après, le travail qu’on me demandait n’était pas aussi simple que ça parce que je devais faire le tour d’horizon de chacune des villes que je visitais, et que ça s’intègre dans un scénario qu’ils avaient prévu. Du coup j’ai dû faire des recherches, j’ai fait des découvertes musicales et d’autres choses. Ce que je ne savais pas c’est que j’allais y aller seule, retrouver l’équipe de tournage, et que ça allait durer à peine 15 jours. Je suis arrivée dans le Minnesota pour la 1e étape, j’ai rencontré le réalisateur (que j’avais eu au téléphone avant) et l’équipe de tournage de la NBC ! Personne ne parlait français alors j’ai commencé à avoir un moment de panique parce qu’il y avait des termes techniques que je ne connaissais pas. Après, c’était quelque chose d’assez répétitif donc j’ai pris mes marques assez rapidement. On était une équipe de 10 personnes, et tous les gens que j’ai rencontrés dans chacune des villes ont été incroyables ! Je n’ai pas rencontré de gens malveillants, ou avec des propos dégueulasses, tout ce que colporte Trump et son électorat (enfin, il faut faire gaffe aux médias, c’est parfois biaisé), j’ai juste vu les cousins et tontons d’Amérique. J’ai remarqué une certaine pureté, il y a une sorte de chauvinisme mais beaucoup moins qu’en France. Au départ c’est le boss d’une grosse agence de tourisme qui a fait la commande à Euronews, pour attirer les européens qui depuis l’élection de Trump étaient moins chauds. Avec des yeux d’européenne, j’ai juste vu des… européens, en fait, car à part les native americans, ils ont tous des origines africaines, européennes, etc. En fait ce que j’ai aimé autant que j’ai détesté, c’est que tout était "super" : les gens quand ils te rencontrent : "c’est super", tu dis que t’es français : "c’est super"… Les conflits sont toujours évités, en même temps dans le contrat je n’avais pas le droit de parler ni de politique, ni de religion, des tensions qui n’ont pas lieu d’être autour d’un concert, ou autour d’une table. C’est quelque chose qu’on ne sait pas faire en France : enfin si, on parle de bouffe en mangeant. J’ai été très contente, petite je rêvais de voyager, partir, prendre l’avion, le train, et c’était comme une petite croix à mettre sur la todolist. Peut-être que ça a inspiré quelques lignes de mon album dans l’idée d’encourager les gens à pouvoir ouvrir les portes et se libérer d’une certaine manière de voir les choses. Jamais on n’aurait imaginé que je puisse un jour sortir de mon quartier par exemple.
ADA : Enfin, petite question rituelle, quels sont vos derniers coups de cœur artistiques ?
Laetitia : Suite au concert de Sunn o))) , j’ai continué à les suivre dans leur projet de tournée, et du coup j’ai découvert grâce à eux Anna Von Hausswolff qui a fait certaines de leurs premières parties, et je suis encore en train de la découvrir. Elle vient de sortir un album "All Thoughts Fly". Elle est organiste mais sur la tournée elle joue de la guitare, c’est un sacré challenge aussi, avec un groupe. L’ambiance est assez dingue.
Thomas : Le Oneohtrix Point Never qui vient de sortir, qui a l’air top. C’est super ce qu’il fait Daniel Lopatin. J’ai découvert via lui un mec qui s’appelle John Rafman qui fait de la vidéo, qui a fait une sorte de journal entre le jeu vidéo, la vidéo 3D et l’art contemporain. Il avait fait une expo qui avait bien marché avec des snapshots faits sur Google Earth, des trucs tous bizarres. Il fait aussi un truc qui s’appelle Dream Journal que j’avais découvert il y a 2 ans, je trouve ça super bien mais dark, lynchien. En parlant d’orgue, il y a Kali Malone une musicienne qui mélange les grandes orgues avec du synthé modulaire. En faisant des dates avec Vîrus, j’ai découvert un peu plus le gars, ses textes. Il a fait une tournée avec Dreyfus (pour une adaptation du soliloque du pauvre de Jehan Rictus), et c’est un gai luron !
S’en suit un défilé de pochettes de disques, Thomas nous montrant ce dont ils parlent : c’est un des rares avantages de l’interview en visio… On y croise Kelly Lee Owens, Squid, The Dale Cooper Quartet…
Thomas développe : The Dale Cooper Quartet est un groupe brestois, excellent (Laetitia confirme). Ils ont sorti 4 albums sur un label polonais [Denovali, label allemand, en fait NDLR] avant d’être sur le label brestois Music from the masses du disquaire Bad Seeds. L’album Drop Out de Vincent Malassis, c’est la BO d’un film d’Hoël Duret, c’est un super disque, c’est un mec génial. On a fait 2-3 trucs au studio ensemble.
Un grand merci à Laetitia et Thomas pour le temps passé à échanger, et après ce petit tour d’horizon de recommandations à explorer, il ne nous reste plus qu’à espérer pouvoir enfin découvrir les nouveaux titres de l’album en live, en vrai, en vivant (on n’a jamais autant eu besoin de ça, ces derniers mois, vous ne trouvez pas ?) lors de la tournée, reportée en grande partie cet automne. Fingers crossed et cœur avec les mains.
Merci également à Jean-Philippe Béraud.
Les dates de la tournée : 05/06/2021 - DIEPPE (76) - Scène Nationale
24/09/2021 - BORDEAUX (33) - Krakatoa - Mérignac - Report de la date du 18/03/21
09/10/2021 - VESOUL (70) - Echosystem - Scey/Saône - Report de la date du 20/03/21
05/11/2021 - ST BRIEUC (22) - Festival Sons d’Automne - Quessoy
06/11/2021 - LA-ROCHE-SUR-YON (85) - Fuzz’Yon - Report de la date du 13/03/21
13/11/2021 - VANNES (56) - Echonova - Report de la date du 12/03/21
19/11/2021 - LE MANS (72) - Excelsior Allonnes - Salle J.Carmet - Report du 13/02/21
20/11/2021 - DIJON (21) - La Vapeur 27/11/2021 - NEUSSARGUES (15) - Fest. Hibernarock - Ste Anastasie - Report du 05/03/21
03/12/2021 - MONTLUÇON (03) - Le 109 - Report de la date du 30/01/21
04/12/2021 - CASTRES (81) - Lo Bolegason - Report de la date du 17/03/21
05/12/2021 - PAU (64) - Ampli Billère - Report de la date du 14/03/21
10/12/2021 - LE HAVRE (76) - Tétris - Report de la date du 11/02/21
17/12/2021 - BELFORT (90) - Poudrière - Report de la date du 26/03/21 D’autres dates reportées sont en cours de re-planification
![]()
1- Peter Cat Recording Co. "Portrait Of A Time" [PANACHE Rds]
Compilation des meilleurs titres de ce collectif de New Delhi, chantre d’un D.I.Y. des plus exacerbés. Et premier Lp édité sur le continent européen par les fondus du label français PANACHE Rds qui si j’ai bien tout suivi, ont traîné P.C.R.Co. en studio (une première pour eux semble-t-il ?) en vu d’un nouvel album à sortir en 2019.
Imaginez Dean Matin et Sam Cooke coincés dans les toilettes d’un bastringue des bords du Yamuna où un combo allumé au L.S.D. s’escrime à les accompagner en jouant une sorte de jazz coupé à la Strychnine aux tendances ambient, rock expérimental et musiques traditionnelles indiennes...Ce disque est sorti au printemps, et on est encore dedans .
![]()
2- Thalia Zedek Band "Fighting Season" [THRILL JOCKEY Rds]
En trente ans, les disques de Thalia Zedek (plus d’une vingtaine), depuis ses projets Come, Uzi ou cette année E. et leur sublime "Negative Work", ne sont jamais vraiment passés inaperçus. Pourtant, elle reste une artiste assez mal identifiée sur la scène rock internationale, malgré une musique toujours décloisonnée, aux idées larges et à l’intelligente alerte. Un trésor trop bien gardé !
Elle plonge ici l’auditeur au coeur du volcan de son âme, puis l’embarque sur ses pentes cendreuses où ne poussent guère que l’évidence. La colère y est sourde, palpable, portée avec vigueur par un verbe explosif et percutant. Après, s’il fallait vraiment lui trouver des compagnes d’insurrection, on pourrait remonter assurément du côté de Patti Smith, ou chercher auprès de ses contemporaines Carla Bozulich ou la plus jeune Shannon Wright.
On retrouve ici cette même force et cette prose de torchsongs tour à tour intimiste, militante et révoltée. Une parole qui bouscule jusqu’aux tripes, qui s’approche de l’essentiel, concise et pénétrante, à l’extrême opposé des discours lénifiants et de la dictature mollassonne des mots d’ordre. Ici le propos se veut entier, direct, proche l’os même. Incisif comme les volutes d’électricité que Thalia Zedek fait surgir de sa gratte, entrelaçant une rythmique lancinante qui englobe le tout.
Le disque sortait en fin d’été, les saisons suivantes allaient être celles de bien des luttes. Gageons que le Thalia Zedek Band avait dejà fourbis ses arguments. Ses armes : sa plume, sa voix et cette guitare qui trône sur la jaquette du disque avec son sticker "FCK NZS" ostentatoire. Oui, elle est prête et croit en nous. On lui fait à ce jour toujours confiance !
![]()
3- Louis Brennan "Dead Capital" AUTOPROD.
Le vrai choc de ce "Dead Capital" - définitivement le meilleur titre d’album trouvé cette année - au-delà d’un verbe haut et inspiré, c’est surtout cet incroyable exploit : réussir si tôt dans une vie d’artiste à se trouver un ton. Et ce sans forcément mater par dessus l’épaule des voisins. Comme chez The National ou dans les fausses accalmies des acerbes Arab Strap - seules accointances recevables pour des chansons qui s’en passent allègrement - c’est cette insolente authenticité, cette ferveur et ce goût des "climats" justes qui sauvent ce disque (et nous par la même occasion) d’une chute vertigineuse dans la tristesse infinie.
Le monde de Louis Brennan est très sombre. Mais pas totalement. C’est sans doute ça qui nous fait l’adorer par dessus tout.
![]()
4- The Fernweh "s/t" SKELETON KEYS Rds
Ce disque, le premier des Fernweh est une merveille d’orfèvrerie pop psyché antidatée. Fusion assumée du folk UK des 60’s au psychédélisme étiqueté "Haight-Ashbury friendly", cette musique est d’une efficacité imbattable. Occupant l’espace libre laissé dans le grand barnum psychotropical de Liverpool par The Coral parti se refaire la cerise du côté de chez Pop’n’roll ( The Coral qui les signent d’ailleurs sur leur propre label), le quintet a pris tout son temps pour fomenter son plan, chacun de ses membres continuant de jouer dans tout ce que la Mersey pouvait charrier de groupes accros au pain de seigle, tout en préparant leur coup de maître. Une vraie révélation.
![]()
5- Gontard "Tout Naît, Tout s’Achève Dans Un Disque" [ICI D’AILLEURS]
Je ne sais pas si les radios s’empareront d’un de ces quatorze morceaux pour en faire un hit saisonnier. On trouverait ça bien. De toute façon, Gontard en a écrites pour toutes et tous des chansons. Des torch-songs et d’autres vite et bien torchés, des petits mélodrames et des putains de refrains à raper sous la douche.
Alors, est-ce que tout naît, tout s’achève dans un disque ? Le bonhomme en semble convaincu. En ce qui nous concerne, avec des galettes de cette trempe, on est pas loin d’y croire aussi. Même si secrètement on voudrait que rien de tout ça ne s’arrête vraiment.
![]()
6- Delgado Jones "Rain Forest" [L’EGLISE de la PETITE FOLIE]
D’une forme concise, où narration et catharsis tiennent le haut du panier, on est loin du psychédélisme onirique auquel s’adonne le bonhomme habituellement avec sa "Fraternité". (je ne peux que vous conseiller de plonger dans l’oeuvre de Delgado Jones & The Brotherhood) Et pourtant, quand on croit pouvoir s’accrocher au récit d’une "réalité directe", on pressent que le chemin est bien plus tortueux, les sensations s’y entremêlent. Le noir face à la lumière. La culpabilité d’être encore debout quand d’autres dorment pour l’éternité alliée malgré tout au soulagement coupable de pouvoir chaque jour se réveiller. Complexité et nuances des sentiments qui, on le parierait, sans ce disque sur lequel les coucher, auraient pu consumer son géniteur.
La libération par la création. Voilà de quoi il est question. Juguler ses tensions internes et malgré la noirceur de l’époque, entrevoir un champ des possibles juché de solidarité, d’amour et de joie. Entrer en résistance, en somme. C’est ça oui, avec son disque, Delgado Jones fait gronder un vent de révolte, et avec ce dernier se soigne et se sauve. Nous avec par la même occasion. Merci à lui !
![]()
7- The Common Cold "Shut Up ! Yo Liberals !" [ACTION Rds]
The Common Cold, riches d’une expérience de trente ans (The Dandelions Adventure, si chers à John Peel, c’était déjà eux) déboulent rageurs comme jamais, pas calmés pour deux sous : ils ne sont pas contents et il va falloir que ça se sache. Même tous les géniaux Sleaford-Mods, de Nottingham et d’ailleurs, n’y pourront rien. Ils n’auront pas le temps d’en placer une en fait. Dès les premières frappes, les gars de Preston, Ajay Saggar et Mark Wareing, les éparpillent façon puzzle !
Propulsé par une basse démoniaque (Saggar est passé maître en la matière et le fait qu’il soit aussi derrière les manettes en rajoute en dynamisme), des textes drôles et acerbes (Wareing s’en donne à coeur joie), "Shut Up !..." est une machine infernale lancée à tombeaux ouverts à la poursuite d’une putain de chimère : un mix sauvage entre The Happy Mondays, The Fall et The Ex. Et la quête n’est pas vaine. Ils ont carrément réussi les bougres !
Amplis branchés sur une ligne haute tension, les Common Cold distribuent les taloches et canardent à tout va. Et quand le tempo ralentit(!), c’est pour mieux faire parler la puissance d’un propos tour à tour poétique, surréaliste, contemporain ou ironique, digne des meilleures saillies de grands bonhommes comme John Cooper Clarke ou encore Hubert Selby Jr. Tout ça pour dire, vous prévenir même, que les Tontons Flingueurs de l’indierock sont en ville. Alors, pas d’arrangements...Tais-toi et danse !
![]()
8- Big Joanie "Sistahs" [The Daydream Library Series]
Noires, féministes engagées et punks, c’est sur les bases de ce pedigree que ces trois Londoniennes sortent leurs premiers Lp sur le label de Thurston Moore et Eva Prinz, inaugurant même une nouvele série : "The Daydream Library Series". Joyeux bordel sonique entre la fausse candeur des Ronettes et la rage du mouvement Riot Grrrl.
Sororité, esprit D.I.Y. forcené, entraide et lutte contre les égémonies raciales en tous genre, autant de sujets secoués jusqu’à en tirer leurs substantifiques moëlles.
Un disque optimiste et politique qui agite autant les neurones que le bas du dos.
Sorti cet été, ce Lp nous a redonné confiance en l’avenir, et actuellement ce n’est pas du luxe !
![]()
9- Electric Bazar Cie "Preachin’ Songs" [BAZAR ELECTRIC//LA CRIéE]
Voici le nouveau bébé de l’E.B.C. ! Comme on crie auberge espagnole, et surtout pas maison close : l’ouverture d’esprit de ces garçons est remarquable. Issus de leur spectacle "Rock’n’Roll Is Your Mission" tourné deux ans sous chapiteau, les dix morceaux de ce cinquième album nous le hurle à chaque écoute.
Du coup, la belle liberté que s’octroient nos quatre prédicateurs défroqués - Etienne Crass (Chants, guitares), Guillaume Le Guern (Sax, clarinettes), Jo Caserta (basse, orgues), Rowen Berrou (batterie, percussions, choeurs) - brouille les pistes, entremêlant une somme faramineuse d’influences : on en a déjà cité quelques-unes, dites-vous bien qu’il y en reste tout autant.
A la clé ? Et bien ma foi, un bon coup de saton aux culs empaillés des diktats effrayants encore propagés par quelques gardiens de chapelle décatis. Bien au chaud dans leur tour d’ivoire, ces branques, rigoristes d’un rock consanguin, ont trop souvent pris en ligne de mire le travail d’artistes comme E.B.C.. Du haut de leurs ricanements incultes et de leur aveuglement bigot et rance, ces pisse-vinaigre ne sont pas même foutus de voir que jongler ainsi à huit mains du rock vaudou du Gun Club à l’afrobeat hédoniste d’Africa 70’ en passant par la No-Wave psychotique de James Chance est d’une part une sacrée performance. A ce titre, le boulot de synthèse de Julien Le Vu aux manettes est une fois encore énorme. Il faut pouvoir retranscrire sur disque autant d’énergie et d’idées frappadingues. Chapeau bas !
D’autre part, c’est la seule et unique façon de faire perdurer l’esprit d’une musique qui se veut vivante. Vivante, oui. Et en rab, ici, bancale, furieuse, joyeuse, hallucinée, possédée...
"Rock’n’Roll Will Make You Sane !!". Celui d’Electric Bazar Cie, ouh puté ! Ouais !!!
![]()
10- Alias & Doseone "Less Is Orchestra" [aNTICON.]
Ces deux-là ont passé les vingt dernières années à gérer ce label aujourd’hui mythique qu’est anticon. . Ils en sont partie intégrante (au même titre que Jel, Odd Nosdam, Sole ou encore Why ?). En étaient, en fait. Brendon Whitney aka Alias est mort le 30/03 dernier d’une crise cardiaque foudroyante à 41 anas.
Liés au-delà de ce travail de patron de label, ces deux producteurs avaient décidés de réaliser ce rêve de vingt ans, un disque à deux têtes. Bouclé juste avant la disparition de Whitney, "Less Is Orchestra" est exceptionnel, leurs talents réciproques s’y expriment totalement, intact comme au premier jour. On retrouve ainsi cette recette qui a fait leur singularité et leur succès : croisement de hip-hop instrumental, d’IDM, de dub et de musiques expérimentales sur des nappes de lyrics débordants d’idées et de variations vocales. Une véritable réussite et le plus fantastique des plongeons vers l’immortalité.
Ce disque sortait cet automne, les feuilles peuvent bien continuer de tomber, il n’est pas prêt de quitter la platine.
![]()
11- Zëro "Ain’t That Mayhem ?" [ICI D’AILLEURS]
Parce qu’elle n’oublie pas ses vélléités "collectives" tout en mettant en avant les trajectoires individuelles de ses géniteurs, la musique de Zëro est l’une des plus puissamment évocatrices qui soit (jusque dans la sublime noirceur de leur artwork). Sa première qualité, pourtant, et aussi étrange que cela puisse paraître, étant d’être légère.
Oui, légère ! Dans le sens où on ne l’entend pas s’avancer, on la sent. Que ce soit dans l’obscurité des ambiances, la colère du propos, on la perçoit avant de l’écouter vraiment. Après, tout léger soit-il, vous aurez aisément compris qu’on ne sortait évidemment pas indemne de ce disque et que si le trio s’employait à nous coller quelques baffes musicales bien senties, c’était finalement plutôt agréable de ne pas s’en relever. Prêt à enflammer l’atmosphère instantanément - ressenti hyper pregnant lors de leur live - on les sait même capable de méchamment nous secouer, de nous décapsuler l’esprit. Seule la question du moment restant en suspens. Quand est-ce que ça va nous tomber sur le coin de la gueule ?
![]()
12- Material Girls "Leather" [IRRELEVANT Rds // EXAG’ Rds]
Huit titres de pure furia. c’est sombre, lubrique, dangereux, ça claque sauvagement comme un coup de trique sur des cuissardes rouges mal lacées. C’est chaud autant que glaçant, une musique qui ne vous lâche pas d’une semelle, hanté par les voix et le jeu détraqué de ce sextet d’Atlanta. Oui, dans sextet y’a "sexe"...Et "tête" aussi. Rien à jeter qu’on vous dit ! Sorti cet été, ce Lp a sauvé notre hiver.
![]()
13- Elysian Fields "Pink Air" [MICROCULTURES]
Ici, les textes se font plus directs, sentent les sueurs froides et le vécu (pratiquement vingt-cinq ans d’existence ça commence à marquer), s’emballant parfois (l’apport sur certains titres de Vernon "Living Colour" Reid ou Simon Sheldon Hanes des Guerilla Toss n’est pas anodin), même si le vent de la discorde finit toujours par tourner vers ces instants chavirés plus introspectifs qui restent leur marque de fabrique. Globalement, "Pink Air" est de ces Lps qui s’ils ne changent pas la face du rock, le rendent plus élégant, mordant et conscient. Fondamentalement dans l’air du temps, il le rend moins suffocant. Une vrai gageure à notre époque. Rien que pour ça, Elysian Fields reste, à nos yeux, incontournable.
![]()
14- Khruangbin "Con Todo El Mondo" [NIGHT TIME STORIES]
Thaï funk, proto-soul persane et groove psychédéique ont irradié chaque parcelle de ce disque fantasque.
Le trio texan mise tout sur le son, pas grand chose sur le verbe, et propose un Lp fait d’atmosphères en révolution perpétuelle au creux desquelles virevoltent tout un pataquès de références : les spectres de ces anonymes crooners khmers enregistrés dans les 60’s sur des cassettes vendues en scred dans les rues de Bangkok à Phuket, mais aussi les ombres du James Brown Ethiopien, Alemayehu Eshete et les effluves lysergiques du guitar-hero turc, Erkin Koray. Pas vraiment ce qu’on s’imaginait du syncrétisme à la Texane. Une vraie bonne surprise !
![]()
15- Mr Airplane Man "Jacaranda Blue" [BEAST Rds]
Margaret à la guitare et Tara aux fûts. Les deux au chant , ainsi qu’aux compos, les génitrices de ce "Jacaranda Blue" sont de tous les plans et assurent pour douze. Treize en fait, treize titres à la croisée des chemins entre le garage rock de Southie, le hillbilly trash du Mississippi et des écats de bruit blanc velvetien à souhait. Le mélange est détonant, ça décolle le cortex autant que ça décalamine les artères. Cardiaques s’abstenir. C’était un disque de printemps : le meilleur des adjuvents pour un spring-break plein de stupre et d’amour fou !
![]()
16- Vox Low "Vox Low" [BORN BAD Rds]
On n’aurait jamais imaginé un jour associer sur le même billet des noms de labels comme F.Com (ex-label électro du légendaire Laurent Garnier) et Born Bad Rds (label très rock et déjà très culte). C’est ça 2018...L’éclectisme et l’ouverture d’esprit comme style de vie (!).
C’est surtout ça Vox Low : les ex-Think Twice duo visionnaire qui avait annoncé à l’aube du XXI° siècle le futur revival des styles en "wave", qu’ils aient été cold ou dark, electro et punk aussi. Un duo qui revient ici aux affaires avec ce disque tout sauf opportuniste. Fruit d’une longue maturation, ce Lp ne se laisse pas facilement apprivoiser(, il faut lui laisser toute latitude pour s’exprimer dans son entier, lui donner assez de place entre le cerveau et les esgourdes pour s’y instaler et instiller son doux venin. Transversale au possible, cette musique vous embarquera flaner du côté d’A Certain Ratio, des Chameleons ou des Teardrops Explodes sans pour autant vous laisser le temps de vous en rendre vraiment compte, trop occupé que vous serez à jouir des tympans et des hanches au son de ce qui reste le meilleur essai de post-punk à la céfran ! Revival tu m’auras pas !
![]()
17- Raoul Sinier "Death, Love & Despair" [AUTOPROD.]
On avait laissé Raoul, mars 2015, en prise avec ses "Late Statues". Le temps d’une "Descente", son antepenultième Lp qu’on rata, bloqué par une vie bien trop brûlante, coincé comme dans ses histoires entre Bar Du Suicide et Rêve de Chien, on le retrouve fidèle à lui-même, droit dans ses bottes avec cet onirisme noir, ce mélange savant d’indus, de hip-hop revêche et de synth-pop de catacombes. Tout ça associé à des textes issus en grande partie de son cerveau en fusion mais aussi de celui de Sylvie Frétet, alter ego à ses côtés depuis le début si on peut dire. Depuis l’époque RA (sa voix introduisait le désormais mythique "Raoul Loves You") en passant par la trilogie AD NOISEAM Rds "Brain Kitchen/Tremens Industry/Guilty Cloaks" qui le voyait tranquillement (!) passer du monde sans parole de la musique électronique à celui de la "chanson", jusqu’à aujourd’hui et cette nouvelle période de totale indépendance (tout Raoul Sinier gratuit sur les internets...SPREAD THE SOUND , PEOPLE !!), elle aura été de tous les combats.
Une belle équipe de doux dingues qui porte haut le flambeau de l’autodétermination artistique. Ce disque, une fois de plus imparable, en est la preuve. Une espèce de "Guide du Routard" pour ce voyage flottant entre Amour et Désespoir avant le terminus : la vie. Oui, voilà c’est ça ! RA c’est la vie !
![]()
18- Mellanoisescape "Heartbeat Of The Dead" [Ulysse Prod]
Celles et ceux qui auront erré avec délectation dans le labyrinthe sonore du premier Lp, retrouveront certainement ici quelques ambiances, quelques territoires déjà arpentés. Sauf que l’impressionnant tumulte noise, hanté de mille sensations laisse ici plus de place ...aux chansons. Et c’est magnifique ! Que ce soit le chant de Mellano lui-même ou les voix de Valentina ou Miët, les timbres humains traités, déformés avec délicatesse règlent la cadence et domestiquent un verbe au propos ensorcelant, essentiel. Difficile de dire alors si le trio surprend vraiment. Surement. Mais il séduit, assurément.
Ce compromis entre étrangeté et sophistication, mystique et réalité est brillant d’intelligence et de clarté : on pressent une prise de recul pleine de sagesse et une vraie approche éthique doublée d’une sorte de noirceur d’âme, sans amertume, mais ostensiblement mélancolique.
Au final, cela donne dix titres qui pénètrent autant qu’ils secouent le corps, la conscience et l’esprit. Fruit des interrogations d’un artiste plus que bien entouré, que l’on rejoint sur moults points de vue (écologie, société...), ce disque ne fait pas que les affronter, il les donne en partage, les prolonge, nous permet de nous les approprier. Et, face à ce fameux "Battement de Coeur de la Mort", ce temps qui inéluctablement s’enfuit, qui sait, peut-être nous permettra-t-il d’en résoudre quelques-unes ? On y croit !
![]()
19- Michael Wookey "Hollywood Hex" [WE ARE UNIQUE Rds]
Il faut écouter toutes ses musiciennes et musiciens s’en donner à coeur joie, partant de rien - quelques tintinnabulations, quelques craquements, quelques insultes aussi - à la conquête de l’espace, submergeant leur chanteur, lui tissant un tapis volant aux motifs modernes et inédits, une carpette inspirée sur laquelle la gravité n’a jamais pu frapper.
Il faut croquer dans ce Hollywood Hex de bout en bout. Mille-feuilles sonores qui du papier d’Arménie ont la fragrance subtile et la légèreté, ces chansons s’embrasent et se consument, se consomment sans la moindre modération.
Un vrai délice !
![]()
20- Philippe Petit & Friends "On Top" [AAGOO Rds]
Tout au long de ces quarante cinq minutes, Philippe Petit et ses amis vont s’escrimer à creuser profondément dans la matière brute de leur production sonore, de sorte que s’embrassent et s’embrasent des musiques et des ambiances que l’on n’entend que très rarement dialoguer aussi librement et intelligiblement.
D’un premier abord revêche , ce disque s’apprivoise pourtant plutôt bien. Quel plaisir de suivre pas à pas ces pistes accidentées, mal embouchées et mélodramatiques pour certaines, carrément psychotiques pour d’autres (le morceau introductif The Hammer + The Compliant Man et le conte déroutant scandé par un Robinson bien allumé) pour finir dans l’emballement final vers cette montée étourdissante, le point culminant de la tracklist, où prend sa source On Top Of The Pyramid Of The Sun Of Teothihuacan, morceau noise fleuve ahurissant. On y retrouve Vincenti et Nicolas Dick engagés à fond dans un combat de drones dissonants et surtout Heike Aumüller du Kammerflimmer Kollektief au chant, borborygmes, souffles et feulements possédés s’envoyant furieusement contre un violoncelle poussé dans les plus soniques de ses retranchements jusqu’à cette conclusion qu’on se refusera ici de spoiler.
![]()
21- Xylouris White "Mother" [BELLA UNION Rds]
Pourvoyeurs d’une musique de bords de route, hors étiquettes, généreuse et intelligente (on pense au travail de l’Occitan Sam Karpienia, on rêve d’ailleurs d’une rencontre de tous ces farfelus), ces deux-là invitent différemment au voyage . Ils l’inventent, pour tout dire. Un voyage qui, fait de brutalité archaïque comme de sensualité originelle, de raideur autant que d’élasticité, vous propulse bien au-delà de vos espérances, vers des contrées sonores encore vierges à vos oreilles. Une Terre promise, mère nourrissière des désirs d’une autre musique. C’est ça, Mother !
![]()
22- Mahdyar "Seized" [KOWLOON Rds]
En danger dans son pays d’origine, l’Iran, le producteur hip-hop Mahdyar Aghajani se réfugie en France et sort ce disque-tempête. Le glitch se noie dans les sonorités du Moyen-Orient, ça craque, se fissure, suffisament pour laisser passer la lumière. celle de l’espoir et de l’amour d’un expatrié pour son pays pris au piège entre un héritage culturel pluriséculaire et une réalité contemporaine plus que tendue.
![]()
23- Puts Marie "Catching Bad Temper" [YOTANKA Rds]
Riches de leurs expériences passées - plus de quinze ans à jouer ensemble, des aventures sur des projets individuels aussi - les cinq de Puts Marie ne s’embarrassent pas de fioritures mais ne rechignent pas sur l’éclat des enluminures. Oui ça brille. Comme si ça sortait juste du feu de la forge de leurs esprits, au-dessus de laquelle on les imagine en bleu de chauffe, la tête balançant obstinément.
![]()
24- The Bonnevilles "Dirty Photographs" [ALIVENATURAL Rds]
Aux gens qui auraient encore la lubie d’acheter des disques de rock, on peut conseiller deux Lps : celui posthume de Johnny Halliday pour rester vieux puis mort. Et, celui de The Bonnevilles pour rester vivant, heureux et accessoirement perdre un peu niveau audition.
Mais qui sont ces Bonnevilles ? Et bien un duo irlandais - Andrew McGibbon Jr et Chris McMullan - qui réussit l’alliage parfait entre esprit soul qui brille et garage rock qui tâche. Un mix digne des meilleures gâchettes du Nouveau Monde.
"Dirty Photographs" est un disque immanquable, qu’on a envie d’écouter à fond dès le petit déj’, en mouillant des tartines de tabasco dans un grand café-Tullamore Dew.
![]()
25- Broadway LaFayette "Subway Zydeco" [HOUND GAWD ! Rds]
Autres Suisses à figurer parmi nos coups de coeur cette année : Broadway Lafayette. Pour résumer, ce sont les Mama Rosin - groupe helvète rénovateur de la musique cajun pour le dire vite - qui lors d’un périple downtown dans la Grosse Pomme en 2015 se sont maqués le temps d’un instant chaviré avec Mick Collins chanteur des Dirtbombs et Matt Verta-Ray , pilier avec Jon Spencer du Heavy Trash. L’idée était alors d’enregistrer ce qui s’apparenterait à une espèce de gumbo supra épicé à base de zydeco, de rockabilly édenté et de blues ravagé. Que grâce soit rendue au label allemand HOUND GAWD ! Rds d’avoir pubier trois ans plus tard ce Lp dont les pistes étaient restées jusque là enfouies dans le bardas des Suisses. Gloire à eux !!
![]()
26- The Devils "Iron Butt" [VOODOO RYTHM Rds]
Comme autant de rafales de schrapnels fuzz balancés à l’aveuglette, les cartouches expédiées ici relèvent d’un alliage démoniaque de larsens collants et de coups de boutoirs sur des fûts sans amarres. Et dire qu’ils ne sont que deux derrière ce cataclysme : c’est effarant d’efficacité et d’extrêmisme. Alors, vous l’aurez compris, attention , âmes sensibles s’abstenir ! Ce pourrait être douloureux, tant ce disque s’escrime à perpétuer et surtout perpétrer un certain art de l’agression sonore et de la flagellation binaire. Dangereux donc , mais bordel, que c’est bon !!
![]()
27-My Concubine "Quelqu’un Dans Mon Genre" [HAPPY HOME Rds]
Chez des orfèvres pop aux doigts fins dans leur genre on sait pourquoi brillent les chansons-diamants. Certainement pas pour acheter l’auditeur, mais bel et bien pour le séduire. Résister quand la séduction se pare de tant de charme serait inconscient. Criminel, carrément ! Alors laissez-vous aller. Ecoutez My Concubine !
![]()
28- Amnesia Scanner "Another Life" [PAN Rds]
Dans une véritable orgie sonique, ces deux Berlinois fracturent du rythme 4/4 à grands coups de crique sur leur laptop et s’amuse non sans une certaine rage féroce et provocatrice à semer le chaos sur un dance-floor überisé devenu, semble-t-il, bien trop gentillet à leur goût. Un geste violent et jusqu’au boutiste. Une vraie beigne dans la face du groove !
![]()
29- The Goon Mat & L. Bernardo "Takes Off Your Clothes" [VOODOO RYTHM Rds]
Produit par le toujours impeccable Jim Diamond, ce disque est comme tombé d’un nid de coucou, sauvage et ahuri, propulsant le concept du "One-Man Band vs Harp" au rang d’œuvre d’art. Brute, l’art ! Qu’accessoirement, les séminaux Sonic Angels, Sylvie Martin et Marc Hacquet, patrons du Subsonic à Montpellier figurent au générique finira de vous convaincre de l’intégrité et de la qualité du boulot. En somme, c’est bien gras, ça sent le stupre et la sueur tout en distillant de ci de là quelques plages plus "apaisées", toutes proportions gardées !
"Take Off Your Clothes" lit-on au fronton de cet album. L’affaire, je pense, est entendue...
TOUT LE MONDE A POIL & LET’S BOOGIE !!
![]()
30- D.P.U. "Golden Years" [IL MONSTRO]
Chacun des huit titres de ce "Golden Years", du départ à la Procession finale, a ses propres vertus. Un véritable précis de pharmacopée. Lancinances électriques, dissonances de glitch et infectieuses fragrances cuivrées, toutes vouées à cette drôle de danse. Celle des souvenirs. Un ballet qui revêt là une grâce inquiétante et délirante : une myriades d’images d’un "âge d’or" mi-fantasmé mi-vécu, à la fois révolu et tellement présent. Un passé qui remue encore avec son lot de désirs, de joie mais aussi de peine. Et à la clé, une belle poignée de madeleines...de rouste. Ouais, on a pris une belle claque !
![]()
![]()
Cette interview, elle s’est décidée comme ça, sur un coup de tête. D’abord parce qu’on ne se lasse pas du dernier album intitulé Good, le bien nommé. Ensuite parce que ça faisait plus de 20 ans que nos routes ne s’étaient croisées : nous avions pu échanger avec Rodolphe à l’occasion de la tournée de "Far From The Pictures" en 1995. Enfin, c’était l’occasion de parler de Good mais de bien d’autres choses en filigrane… Car discuter avec Rodolphe est une expérience singulière : voir son regard bleu fixer les choses en face de lui alors qu’il réfléchit, le laisser nous emmener dans le cheminement de la création et emprunter des routes littéraires qui nous font nous sentir plus intelligents… le tout avec une simplicité déconcertante. Nous nous retrouvons donc en terrasse, un dimanche après-midi ensoleillée sur la place de la cathédrale de Chalon/Saône, à peine distraits par un chanteur de rue qui s’égosille sur le parvis, les passants qui s’interpellent, les cloches qui sonnent pendant 10 minutes sans discontinuer. Il en faut plus pour interrompre l’échange passionnant qui suit.
![]()
ADA : À la 1e écoute du nouvel album, je me suis dit qu’il y avait une sorte d’évidence de sons dans la rencontre entre la guitare, la voix et les délicates ornementations électroniques… Meteor Show avait initié le mouvement, en déconstruisant les chansons, en passant les mélodies au broyeur. Là c’est plus estompé, plus délicat. Comment s’est faite la rencontre avec Christophe Calpini ?
![]()
Rodolphe Burger : On avait fait un concert à Lausanne en hommage à Bashung, Christophe avait fait les arrangements avec Mobile in Motion, le duo qui avait participé à l’album L’imprudence, on s’était croisés à plusieurs reprises, on s’était promis de faire quelque chose ensemble un jour, on savait tous les 2 qu’on avait un truc à faire. J’ai en partie suscité une résidence à Lausanne, au théâtre de Vidy pour pouvoir avoir du temps pour rencontrer Christophe, et commencer un travail avec mon trio de l’époque, qui m’accompagne depuis No Sport, Julien Perraudeau, Alberto Malo. Alberto est très ami avec Christophe, et Alberto m’avait très souvent dit : "il faut absolument qu’un jour tu travailles avec Christophe." Donc on a d’abord passé un moment tous les 2, j’avais des rudiments de choses, très vite Christophe m’a proposé des musiques, des instrumentaux, ça a été d’une limpidité absolument incroyable. C’est rare d’être à ce point sur la même longueur d’ondes. Et du coup ça s’est prolongé puisque l’album a été mixé dans son studio, et puis maintenant en live.
![]()
ADA : Good n’est-il pas la quintessence de l’histoire du musicien Rodolphe Burger, une forme de pierre de rosette de la discographie complète ?
![]()
RB : Si c’est le cas, j’en serai heureux. C’est un peu ce qu’on espère au fond quand on fait un disque solo, c’est d’être dans quelque chose qui recueille les expériences successives, garde une trace de tout ça. En même temps, ça n’est pas une synthèse ni quelque chose de tourné vers le passé, de nostalgique, ça doit être nouveau. Et là j’ai effectivement cette sensation aussi. Mais ça ne se fait pas de manière calculée, c’est quelque chose qu’on constate aussi, on voit qu’il y a des choses qui se déposent de manière subtile, pas forcément très contrôlée… même moi, en le réécoutant je me dis, ah oui tiens, c’est pas là par hasard, il y a des chemins qui ont conduit à ça, qui sont passés par tous ces disques que j’ai pu faire, ou ces expériences live avec d’autres. Paradoxalement, l’album solo est très peuplé, au fond, même si j’ai pas beaucoup de guests sur ce disque, à part Sarah (Murcia), il y a aussi ces voix d’écrivains qu’on entend, il y a aussi des allusions et des effets d’écho, et les gens qui me suivent doivent entendre ça.
![]()

![]()
ADA : Comment s’est déroulé le processus de composition, on a vu qu’il y avait eu des résidences à la Villa Médicis, la Maison de la poésie, au festival C’est dans la vallée… ?
![]()
RB : Oui, avec à chaque fois des objectifs différents. Comme j’ai un fonctionnement maintenant avec beaucoup de projets en parallèle, c’est très rare que je puisse prendre vraiment du temps, je ne peux pas prendre un an pour faire un disque. Donc j’ai demandé à des gens de me proposer des résidences, et ça a été super. La plus importante a été la première au Théâtre de Vidy parce que là on a eu un mois entier. Pour moi un mois c’est merveilleux, un mois où j’ai le droit de ne vraiment penser qu’à ça. On nous a mis à disposition une salle de spectacle, et j’aime bien que la résidence soit orientée vers un objectif live. Vincent Baudriller, nouveau directeur du théâtre de Vidy que j’avais connu au festival d’Avignon avant, venait d’arriver à Lausanne. J’ai fait un concert pour son arrivée avec le Couscous clan sur le toit du théâtre de Vidy. Après il m’a proposé de faire l’ouverture de saison du théâtre et donc on a eu un mois avant pour préparer ça. On a fait 3 concerts avec que des choses nouvelles, et déjà il y avait beaucoup de la matière de l’album. Ça a été décisif. Je ne suis pas venu les mains vides, et Christophe non plus, mais ça a été très rapide entre nous. Ensuite ça a été de la mise en forme, de la recherche surtout sur les rythmiques : on recherchait un truc organique entre ce qui est joué avec des pads, ce qui est activé de façon électronique, mais qui ne sont pas des sons électroniques, et puis des choses jouées. Il y avait Alberto et Christophe au début, à 2, en live c’était magnifique, chorégraphique de les voir fabriquer ensemble cette rythmique. Et dans l’album c’est un des secrets du son, cette rythmique très délicatement tricotée entre les deux. Après j’ai pu aller un mois à la Villa Médicis à Rome en octobre, pour travailler plus sur les textes, des compléments, avec Olivier Cadiot et Pierre Alferi. On a fait un concert avec Julien Perraudeau à l’issue de la résidence pour tout de suite essayer des choses en live, comme à chaque fois. D’ailleurs ce concert aurait pu devenir légendaire, j’ai failli me faire, enfin non, j’ai été électrocuté ! Il y avait des lampadaires avec des pieds métalliques et la guitare en a touché un et ça a fait tout péter le système et moi je ne savais pas ce qui m’arrivait, c’était pas juste un court-jus, j’ai été traversé. Je suis resté tétanisé pendant une minute, comme ça, et les gens ne comprenaient pas… Donc on m’a mis dans la loge, et il y avait un médecin, un fan qui était de passage à Rome, qui a appris que je jouais à Rome et qui est venu au concert, qui a tout de suite réagi… au bout d’une demi-heure on a vu que ça allait, et donc j’ai repris le concert. Après il y a eu la Maison de la Poésie, j’avais une sorte de résidence au long cours là-bas, j’ai bossé plein de trucs, j’ai pu essayer des tas de choses dans cet endroit qui est très intéressant, à Paris près de Beaubourg. C’est Olivier Chaudenson qui depuis trois ans en a fait un endroit où il se passe énormément de choses. Là aussi on a fait 4-5 concerts. Le projet avant de s’appeler Good s’appelait Explicit Lyrics. Je voulais assumer ce truc où je partais de textes, de voix, et je trouvais amusant de jouer avec cet avertissement sur les albums de rap… et après Good s’est imposé. Le titre de l’album est toujours quelque chose qui vient en son temps, après, quand on a fini le mix. En effet, il résume aussi l’état d’esprit dans lequel le disque s’est fait, dans une grande évidence, chaque étape a été très fluide, concentrée mais assez sereine. Je n’avais pas la pression, je ne me suis pas dit je veux sortir ce disque à telle date, j’ai la chance aussi de pouvoir le sortir sur mon label, ce qui n’a pas été le cas de No Sport. Pour No Sport, c’est assez paradoxal, mais j’avais été obligé d’aller à nouveau frapper à la porte d’une major, chez EMI, parce qu’à l’époque j’avais besoin de 9 mois de temps, et je ne pouvais pas me produire moi-même, financer ce temps. C’est le seul disque qui n’appartient pas au label, et d’ailleurs on ne le trouve plus, ça n’est pas par hasard. Je suis assez content que le disque sorte sur Dernière Bande qui est quand même une histoire qui porte la marque du temps, d’une certaine obstination ! Ça n’a pas été simple de garder cette indépendance, ça a eu un vrai coût, mais elle m’a permis de le faire dans des conditions de sérénité. Et du coup, ça s’est étalé sur presque 3 ans, entrecoupé des autres projets…
![]()

![]()
ADA : Le travail avec la voix des auteurs a commencé depuis un moment… Sur Play Kat Onoma, on entend beaucoup Jack Spicer… et auparavant le travail avec les voix, les samples, initié sur les disques avec Olivier Cadiot…
![]()
RB : Ces disques avec Cadiot, c’était une bonne surprise à un moment de pouvoir se retrouver tous les 2 à cosigner des disques, et fabriquer un objet un peu étrange ensemble. Ça a été une bénédiction quand j’ai découvert le sampler. Le sampler comme instrument, pas seulement pour les voix, est quelque chose qui a été très important. J’ai commencé à faire des musiques sur des films, des trucs avec Pierre Alferi aussi, et avec Cadiot particulièrement, et ces choses autour des voix qui ne sont pas forcément des archives, mais aussi la voix du voisin, du paysan du coin. Ça a commencé avec "On n’est pas indiens c’est dommage" puis "Hôtel Robinson" en Bretagne et puis le 3e "Psychopharmaka" qui est plus un road-trip en Allemagne où on mixe aussi des archives, et puis le médecin dans un bar à Bâle qu’on attrape au vol… Cette fois, l’amorce du disque, qui est d’ailleurs le dernier morceau qu’on a mixé avec Christophe, c’est Waste Land avec la voix d’Eliot. Parfois je vais bosser chez Cadiot, pas forcément pour faire des choses ensemble ; parfois on est là tous les deux à flipper parce qu’on a l’impression qu’on n’arrivera plus à rien. Donc on essaie de s’entraider dans ces passages difficiles (rires), et puis chez lui c’est un endroit génial où on travaille bien, lui écrit, moi je bricole, j’ai un peu de matos. J’ai fait une espèce de premier truc sur Waste Land, et lui est devenu très fan de ça, il ma dit "il y a un truc". Et quand on l’a bossé à Lausanne avec Christophe, je suis arrivé avec des boucles sommaires : j’y vais à la hache, je ne suis pas un homme machine, j’ai besoin d’un compère pour ça. Du coup il défaisait les boucles, ces espèces de mouton à 5 pattes - j’aime bien des trucs qui swinguent bizarrement - et après on a essayé de le faire en live, mais c’était pas complètement convaincant. Et puis on l’a recommencé en studio à la toute fin, et je suis très content de cette version.
Le morceau avec la voix de Cummings, je trouve tellement extraordinaire sa façon de proférer. Il était présent déjà dans Hôtel Robinson, mais j’ai eu envie de pousser beaucoup plus loin l’histoire, essayer de déduire des éléments harmoniques, mélodiques et rythmiques d’un morceau depuis une voix d’écrivain, qui fabrique une musique qui n’est qu’à lui, et qu’un musicien ne composerait pas. C’est assez fascinant. Et après quand on remet la voix sur cette trame, on a l’impression que Cummings chante avec moi, on ne sait plus qui chante avec qui, j’aime bien ce truc un peu vertigineux, qui se retourne. Il y a aussi la magie de l’archive quand on la réactive, c’est un moment présent, une voix qui peut revenir. J’ai aussi cette expérience quand je travaille sur la musique d’un film muet de 1914 de Curtis sur les indiens, un truc retrouvé où il a filmé des tribus indiennes. Moi je suis là, je les fais danser littéralement, y a un truc qui est dingue, ils sont présents, tellement !
![]()
ADA : À propos de ta collaboration avec Thomas Lago et Olivier Cadiot, en 95, tu disais : "On considère que c’est impossible de faire des chansons, on n’a pas de modèle du côté de la chanson française, on essaie, et quand on y arrive on est super contents". Quel est ton état d’esprit plus de 20 ans plus tard ?
![]()
RB : Alors vraiment ça n’a pas bougé, c’est exactement ça ! À chaque fois c’est une sorte de petit miracle au sens qu’il n’y a pas de recette possible. C’est ça qui est beau dans les chansons en général, une fois qu’elle existe on a l’impression qu’elle a toujours été là, il faut qu’il y ait cette évidence dans une chanson, mais en même temps quand on la cherche, qu’on est en train de la fabriquer, elle n’est pas du tout évidente. Cheval-mouvement, je me rappelle en studio, une galère pour trouver le tempo, avec juste une guitare, je l’ai recommencé je ne sais pas combien de fois juste pour trouver le tempo qui fait qu’à un moment ça passe, normal quoi, le mec il chante : " Quand il s’arrête ce cheval mouvement, ralentir stop ainsi ralentir" c’est plus du français, enfin c’est du français dont la syntaxe est quand même très malmenée, et puis ça passe, ça devient fluide, et ça, quand ça se produit c’est délicieux. Ça devient une espèce de petite machine, des matrices aussi. Cette chanson-là, Cheval-mouvement, je ne sais pas combien il en existe de versions…
![]()

![]()
ADA : Oui, il y en a presque une par album…
![]()
RB : Oui là j’en ai pas mis une, je me suis retenu, je me suis dit les mecs ils vont dire "Le mec il a fait une chanson, alors quand il réussit à en faire une, il nous bassine pendant 20 ans avec" ! (rires)
![]()
ADA : Pour revenir aux textes, on retrouve avec plaisir des textes ciselés et volontiers ironiques, écrit avec des auteurs fidèles, comme Pierre Alferi et Olivier Cadiot, ou d’autres (Michel Deguy, Avital Ronell), moins connus…
![]()
RB : Alors Avital, c’est pas du tout nouveau, en fait c’est un morceau [Fx of love, NDLR] qui avait un autre nom sur Cheval-Mouvement, comment il s’appelle… (essaie de se remémorer)… [Phobic flight, en titre bonus, NDLR] C’est le même texte, j’adore ce texte. Avital est une vieille amie américaine, devenue une éminente philosophe et qui écrit des bouquins extraordinaires sur le téléphone, sur la bêtise. C’est une intellectuelle très intéressante, et je l’ai connu quand elle était encore étudiante à Paris. Elle m’avait écrit ce petit texte que je trouve vraiment très drôle : "I think I’m gonna donate my body to science-fiction"… Et en fait récemment je rejouais en live ce morceau dans des versions assez puissantes, dont une avec Erik Marchand, et puis là on en a fait encore une autre. Sinon Michel Deguy, c’est beaucoup plus improbable, c’est assez incroyable, lui-même n’en revient toujours pas de devoir s’inscrire à la SACEM. Il a 80 et quelques années, c’est un éminent poète, je crois qu’il est président de la maison de la poésie à Paris. Je l’ai connu il y a très longtemps, mais c’est vraiment une autre génération que Cadiot, Alferi… C’est une amie commune Hélène Nancy qui m’a téléphoné quand on était en train de mixer l’album : "Écoute, tu veux pas essayer de faire quelque chose… c’est pas possible, tous ces morts…" Alors moi : "oui, oui bien sûr"… Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? Elle me dit : "Est-ce que je peux t’envoyer un texte ?" et elle m’envoie un texte de Michel Deguy mais qui date de la mort de Léo Ferré [en 1993 – NDLR]. Je reçois ce texte, assez long… et nous étions en plein boulot. Donc, je le mets de côté, et comme ça arrive des fois, il est de côté mais il aimante un peu quelque chose. Il y avait dedans cette phrase, cet énoncé que je trouve très intéressant qui consiste à dire qu’il n’y a qu’un seul commandement : "Tu ne tueras point" C’est le seul commandement. C’est intéressant parce que ça balaye complètement toutes les religions, c’est au-dessus de la morale, des religions, c’est au-dessus de tout. Je trouvais cette formulation très forte, du coup j’ai commencé à écrire 2-3 choses autour de ça et puis on en a fait un morceau qu’on a joué en live tous les deux en Suisse, et qu’on a enregistré. Mais au départ je ne pensais pas du tout le mettre dans l’album, je pensais en faire une sorte de pamphlet comme on avait fait "Égal Zéro" : on fait un clip là-dessus, on le balance sur le net… je ne savais pas. Je me suis quand même posé la question de le mettre sur l’album, j’ai pas mal consulté autour de moi, il y avait ceux qui étaient pour, ceux qui étaient contre, et finalement je l’ai mis… évidemment il est différent, il est explicite au sens littéral, il met les points sur les i, il dit très simplement les choses. Du coup il a un peu le statut de "Ensemble" sur "No Sport" qui était cette lettre ouverte à Sarkozy à l’époque, et je me dis que c’est pas plus mal qu’il y ait des morceaux comme ça qui datent un album, qui sont d’un moment, même si celui-là est un peu plus intemporel. Ça n’est pas un pamphlet, mais il a quand même un peu cette position dans la mesure où tout d’un coup, c’est quelqu’un qui comme un rappeur, met les points sur les i. À l’époque, on avait fait Égal Zéro avec Pierre Alferi parce qu’on trouvait que les rappeurs ne faisaient pas leur boulot… ils racontaient des histoires irréelles, américaines…
![]()
ADA : Sur Lenz, la manière de raconter l’histoire se rapproche d’une certaine manière de ce que fait Philippe Poirier, je pense notamment à "Tout semblait immobile", mais ça pourrait s’appliquer à d’autres chansons, c’est très cinématique… ça me semble assez nouveau pour toi, non ?
![]()

![]()
RB : Complètement ! C’est ça que j’aime bien quand on travaille sur un disque, il y a des choses qui se passent que je n’aurais pas du tout imaginé au départ, qui sont pour moi des petits événements, des choses que je ne savais pas que je pouvais faire. Dans No Sport c’est le cas du morceau Marie qui est un blues en français, ce qui pour moi est impossible… et là c’est 4h du mat’, et c’est un son, le micro à ruban, guitare, cithare et tout d’un coup c’est possible. Lenz est arrivé tard dans le disque, là aussi on travaillait avec Christophe dans son studio sur les hauteurs du Lac Léman, et j’étais invité à participer à un hommage à Büchner par la fondation Michalski, une fondation littéraire Suisse. Il y avait notamment Jean-Christophe Bailly, un ami écrivain, grand fanatique de Büchner et de ce texte. Il se trouve que ce texte pour moi dans les années 70 quand j’étais à Strasbourg était un signe de ralliement. Bailly avait fait un truc assez incroyable : il avait placardé dans Strasbourg un certain 20 janvier la 1e page du texte : "Le 20 janvier Lenz partit dans la montagne…" etc. Un acte militant et complètement bizarre qui commémorait un truc qui avait eu lieu il y a 2 siècles. Ce texte est extraordinaire, je le connais quasi par cœur, je connais des gens qui connaissent ce texte par cœur, c’est une espèce d’ovni, que Büchner, un mec de 23 ans ait pu écrire ça… Il l’a écrit à Strasbourg, où il est venu se réfugier pour des questions politiques. Il tombe sur le journal du pasteur Oberlin qui était le pasteur du petit patelin qui s’appelle Waldersbach à 15 km de ma vallée natale, des endroits où je suis allé quand j’étais gosse, que j’allais visiter le petit musée Oberlin : c’était une sorte de pasteur progressiste, bienfaiteur de sa vallée, un pasteur éclairé. Il avait tenu un journal où il rapportait le séjour de 3 semaines de Lenz chez lui à Waldersbach. Et il connaissait Lenz, comme poète écrivain, et il l’admirait beaucoup. Il se retrouve avec un Lenz qui est en pleine crise de délire, qui passe d’états d’exaltation à des états de dépression totale : il se baigne dans l’eau glacée de la fontaine dans le village, il l’invite à prêcher, et il fait flipper tout le village… C’est assez beau le journal d’Oberlin, il raconte qu’il est complètement désemparé, il fait ce qu’il peut pour essayer de l’aider mais il n’y arrive pas, il bute sur un truc qui le dépasse. Il essaie de parler de Dieu, ça ne marche pas… rien ne marche. Et Büchner écrit cette nouvelle. Donc, à cet hommage, il y avait Jean-Christophe Bailly, et aussi Sylvain Maestraggi qui exposait ses photos sur les traces de Lenz. Je suis venu faire un concert avec Julien Perraudeau et j’ai fait cette lecture musicale. En le faisant, je me suis dit, oui ça peut aller dans le disque : on l’a donc fait en studio. Lenz clôt l’album, et je ne sais pas si ça donne une clé de l’album, mais ça s’impose comme une clôture du disque.
![]()
ADA : Est-ce que tu n’en as pas assez d’être toujours défini en rockeur intello, ou ancien prof de philo (entendu le matin même à la radio pour annoncer un titre de Good) ?
![]()
RB : C’est un peu énervant quand c’est la manière et la seule qu’on trouve pour me présenter, comme si ça me définissait. D’une part j’ai fait du rock bien avant de faire de la philo. Et ça a été un parcours particulier : je ne l’ai pas du tout découvert au lycée… et je me suis trouvé à l’enseigner parce que quand on a fait de la philo on a envie de l’enseigner. Mais je ne voulais absolument pas être prof. J’ai adoré enseigner la philo parce que c’est passionnant, c’est une situation géniale, il n’y a aucune situation de parole aussi exceptionnelle que celle-là, quand on est seul avec une classe c’est une liberté démentielle. Je ne renierai jamais cette expérience qui est très forte, mais je n’avais pas tellement la vocation, la responsabilité pédagogique, je m’en foutais complètement, le bac, tout ça… Mes meilleurs souvenirs de prof, c’est quand j’ai été titulaire remplaçant une année, ça me convenait très bien parce que je n’avais pas la responsabilité pédagogique… et j’ai recommencé à faire de la musique quand j’ai commencé à enseigner. C’était très spécial comme expérience, socialement. Je me souviens d’un truc assez périlleux, acrobatique : je faisais un concert à Bâle, le lendemain matin à 8h j’enseignais Kant, et à l’époque on se maquillait en plus… C’était assez spécial. En fait ça a été assez salutaire, parce que je n’ai jamais pensé ni l’enseignement de la philo, ni la musique comme un métier, comme une carrière. J’étais en porte-à-faux, tu peux pas te la péter, tu fais une chose et le contraire, personne ne comprend rien à ça et toi-même tu ne comprends pas très bien et puis on te le renvoie à la gueule. Alors que ça ne me dérange pas de parler de ça. Il y avait eu un article très long, peut-être à l’origine de ça, de Christian Perrot, journaliste à Actuel. C’était au début de Kat Onoma, il est venu me voir en Alsace, il est resté une semaine pour qu’on discute, et il a fait un énorme papier qui s’appelait "La philosophie du rock" (!!!), sur "L’autre journal" à l’époque.
![]()

![]()
ADA : Quels sont tes projets actuels ou à venir en dehors de la tournée Good en cours (notamment le projet avec Serge Teyssot-Gay…) ?
![]()
RB : J’ai vraiment mis la pédale douce sur les projets, je ne vais pas multiplier les créations, il y a une vraie priorité sur Good, on est parti pour une tournée d’au moins un an et demi, avec une belle équipe. Néanmoins, il y a la musique sur Curtis [ciné-concert - NDLR], quand on me le propose, je le fais volontiers quand c’est possible. Il y a aussi une pièce créée à Avignon qui s’appelle Ludwig dont j’ai fait la musique et pour laquelle je suis présent sur scène… d’ailleurs dans la pièce je joue Lenz. Ludwig c’est un projet qui me tient à cœur, c’est une belle rencontre avec une troupe d’acteurs handicapés mentaux, qui sont professionnels, mais qui sont schizophrènes, autistes, c’est énorme de travailler avec eux. Et puis il y a une création au mois de juin à Sète avec Sergio. C’est quelqu’un que j’ai invité souvent sur des concerts, on se connaît depuis très longtemps, on s’apprécie, et il m’a proposé qu’on fasse quelque chose de plus développé que juste une invitation à venir jouer sur un concert. Du coup on a déjà passé 4 jours ensemble, il y a Sarah aussi… ça va être bien, je pense.
![]()
ADA : Comment en es-tu venu à vouloir créer un festival (C’est dans la vallée) ? Au départ annuel, c’est devenu plus irrégulier, est-ce compliqué de le gérer à ce rythme ?
![]()
RB : C’est une biennale, et cette année je suis obligé de décaler parce que c’est un boulot de dingue, donc ce sera l’année prochaine. Mais cette année, on va quand même faire 2 ou 3 concerts de Good dans la chapelle qui est un joyau. C’est comme ça qu’on a commencé le festival d’ailleurs, avec des concerts de Kat Onoma dans cette église en bois, la chapelle des mineurs - parce qu’il y avait des mines d’argent à Sainte-Marie. Et l’acoustique est démente, c’est très beau. Donc c’est une sorte de retour, de boucle de faire des concerts de Good là.
![]()
Quelques instants plus tard, le concert organisé par Lapéniche dans le beau théâtre à l’italienne de Chalon, voit Rodolphe Burger, entouré des excellents Christophe Calpini et Sarah Murcia, dérouler les titres du dernier album, agrémentés de quelques morceaux de Kat Onoma, notamment… un régal. Comme il le précise lui-même, la tournée Good va durer un bon moment, toutes les dates sont à retrouver sur le site de son label Dernière Bande.
Avant notre 1e interview de Bruit Noir, nous étions un peu inquiets, ne sachant pas trop comment pouvait se dérouler une interview avec Bruit Noir. Spoiler : très bien. Alors puisque le groupe passait à nouveau par nos contrées pour leur 3e album (qui est le quatrième, enfin peut-être), nous avons sauté sur l’occasion pour retourner assaisonner Jean-Michel et Pascal de questions sur tout et rien, mais un peu sur ce qu’ils pensent du monde (et) de la musique.In C
À Découvrir Absolument : on a eu l’occasion d’échanger il y a déjà 5 ans, lors de la tournée de II/III, à Lyon également. Qu’est-ce qui a changé depuis 5 ans ? Dans vos vies ? Dans le monde de la musique ?
Jean-Michel Pirès : Déjà on a terminé un groupe dans lequel on était ensemble qui s’appelait, Mendelson. C’est déjà un gros sujet. [silence]
Pascal Bouaziz : Il y a un moment, l’acharnement thérapeutique, ça suffit, on est passé ensuite en soins intensifs, et puis en soins palliatifs, et on a emmené le groupe en Suisse, et il n’est pas revenu. Bien sûr quand les gens meurent on est triste, mais quand ils sont vieux on se dit que c’est le bon moment. Là c’était la même sensation. Bon, par exemple là Bruit Noir on a fait 15 dates, je joue pas du tout de guitare sur scène, je joue de rien, alors comparé à Mendelson je suis un peu frustré mais à part ça… Non, le sentiment d’incompréhension est beaucoup moindre avec Bruit Noir. L’impression qu’on est beaucoup plus entendu pour ce qu’on est qu’on l’était avec Mendelson. Mais peut-être aussi que Mendelson était tellement ancien, avait eu plein de périodes différentes, etc. qu’il était peut-être trop compliqué à appréhender. Là, j’ai l’impression qu’on est plus compris pour ce qu’on est : oui, c’est ça. Donc ça c’est pas désagréable.
Jean-Michel : Donc depuis 5 ans, on a fini la trilogie de Bruit Noir avec cet album.

ÀDA : On se doutait presque d’une pirouette, mais tout de même, ce 3e album qu’on ne mérite pas, il a fini crashé sur un disque dur ou il est bien vivant ?
Jean-Michel : Oui, c’est le 3 qui a crashé sur un disque dur. Généralement, quand on essaye de refaire quelque chose, ça fait pas pareil, même si on essaye de refaire à l’identique. Donc, il y avait une espèce d’état d’esprit : le 3 est maudit, donc on va faire le 4 directement. Et le 3 ? Il était bien, il était beau, il était différent.
Pascal : Vous connaissez l’histoire des Violent Femmes ? Ils détestaient tellement leur troisième album qu’ils ont appelé leur quatrième album 3. Le quatrième album de Violent Femmes s’appelle trois. Donc nous, on a fait l’inverse, le 3e s’appelle 4.
ÀDA : C’est un petit clin d’œil…
Pascal : Quelque part… Dans Bruit Noir, comme dit souvent Jean-Michel, tout est possible, rien n’est interdit. Et donc là, on s’est dit : oui, pourquoi pas ? C’est aussi, peut-être de manière assez cynique, se laisser la porte de faire en sorte que, n’ayant pas rempli le contrat de la trilogie, on s’est laissé les mains libres pour éventuellement faire d’autres albums…
Jean-Michel : Un sequel, comme on dit, ou peut-être qu’on fera un prequel…
ÀDA : Justement, est-ce que vous considérez avoir fait le tour de ce que vous vouliez dire ?
Pascal : Dans les textes, je ne pense pas… je ne sais pas. Je ne sais pas, je ne peux pas dire à l’avance… Mais le fait que Bruit Noir soit tellement ancré dans une sorte de réaction urticante à l’actualité, à nos propres vies, à ce qu’il se passe dans le monde. Là où Mendelson était plus un projet sur le long terme, un projet un peu rêvé, plus littéraire entre guillemets, plus dans le monde de la musique, Bruit Noir c’est vraiment une sorte de réponse. Et vu le monde consternant dans lequel on avance, je pense qu’il y aura toujours des réponses. Donc, au niveau des textes, pas forcément, mais ça ne veut pas dire qu’on y arrivera. Ça ne veut pas dire que ça viendra, mais je n’ai pas l’impression d’avoir tout dit, parce qu’il y aura forcément de nouvelles inventions de bêtises. La bêtise étant incommensurable et éternelle, il y aura beaucoup de choses à en dire, probablement. Musicalement, je ne sais pas si… [regarde Jean-Michel]
Jean-Michel : Non, mais c’est infini, en tout cas, pour la musique. C’est infini puisque, comme on n’est pas marqué par un genre particulier, on peut aller vers où on veut. Selon mes envies, si Pascal, après, ça l’inspire…
Pascal : J’attends désespérément que Jean-Michel se mette au reggae [rire collectif]. J’ai vraiment un potentiel de chanteur de reggae français qui est complètement inexploité. Et là j’attends, j’attends, j’attends…
ÀDA : C’est vrai qu’il y a beaucoup de festivals de reggae qui fonctionnent très bien…
Jean-Michel : C’est peut-être là qu’est notre salut…
Pascal : [s’adressant à Jean-Michel] Pense à nous, pense à la retraite, s’il te plaît.
Jean-Michel : Non, après ça marche à l’envie, notre truc fonctionne si on en est content, si le label le sort, si les gens continuent à nous faire jouer… tant que tout ça est en place…
Pascal : De toute façon - je t’interromps, hein - de toute façon il faudra que ce soit différent. Là, voilà, on arrive quand même au bout de trois albums à un truc un peu confortable dans le format, une sorte de maîtrise qu’il va falloir un petit peu remettre en cause. On n’a pas envie de devenir les fonctionnaires de Bruit Noir. Ce serait un peu navrant. On n’a pas du tout le projet de revenir : « Ah oui, ah, ils ont encore sorti un album… Bah c’est à peu près pareil que les cinq précédents… Ah oui, oui, mais celui-là il est vraiment mieux. » C’est le concept de l’artiste qui sort un disque tous les ans et tous les ans, c’est le meilleur disque qu’il ait jamais sorti. Et tous les ans, c’est la révolution, et l’année d’après c’est : « Oh mais c’était effroyable, ce disque, je sais pas pourquoi je l’ai sorti. Mais maintenant celui-là, le niveau est vraiment super ! »
Jean-Michel : C’est pour ça qu’il faut en ressortir un autre pour savoir ce que les gens pensaient vraiment du précédent.
Pascal : Mais ici, il y a même les artistes qui pour vendre leurs albums N+1 commencent par baver sur leurs albums N.
Jean-Michel : « Là c’est l’album de la maturité… »
Pascal : Je ne vais pas dire son nom, mais je viens de lire une interview d’un chanteur de notre génération. Je me souviens très bien, il y a trois ans, il est arrivé avec un album, c’était la révolution, c’était génial, c’était le plus bel album qu’il ait jamais sorti. Il était très content. Et là je viens de lire une interview, il dit : « c’était une catastrophe, cet album. J’en ai vraiment très honte. Mais maintenant le nouvel album, il est vraiment génial. » Donc il faudrait éviter de tomber dans ce travers.
Jean-Michel : Alors que nous, on sait que ça décline, le meilleur c’était le premier, on le sait ça. [S’adressant à Pascal] Tu l’as dis dans le 2e…

ÀDA : Est-ce qu’il y a une limite d’âge pour monter sur scène et pour faire de la musique ?
Pascal : Apparemment pas, parce qu’il y a plein de gens qui n’hésitent pas à monter sur scène à des âges canoniques…
Jean-Michel : L’étalon, c’est les Rolling Stones. Ça laisse de la marge, trente ans encore à tirer…
Pascal : Après, à partir de quel moment tu te fais honte, je ne sais pas à l’avance.
Jean-Michel : Je pense que les gens décident pour toi. Je pense que quand on ne te programme plus, c’est que c’est passé.
Pascal : Mais même si les gens te programment, des fois c’est pas forcément pour les bonnes raisons. Il faut vérifier dans son miroir, je pense.
Jean-Michel : Comment on juge, nous ?
ÀDA : Ça n’est quand même pas qu’une question d’image ?
Pascal : Non, ça n’est pas une question d’image, c’est une question de pertinence. La question fondamentale, c’est : une fois qu’on aura une retraite, un salaire universel, est-ce qu’on sera encore motivé ? Donc la réponse dans treize ans. Est-ce qu’il y aura encore une tournée de Bruit Noir, de Pires / Bouaziz dans treize ans ? Sachant qu’on ne sera pas obligé de la faire, est-ce qu’on aura quand même envie de la faire ? On ne sait pas.
ÀDA : Après les professionnels de la profession, vous dézinguez vos alter-egos, les artistes & les chanteurs. Est-ce que vous avez des réactions ou le monde est devenu tellement apathique que tout tombe dans le vide ?
Pascal : Ah, ça, c’était horrible. La chanson, « les chanteurs », c’est vraiment une chanson en réaction, une très grande colère contre tous les gens qui défilaient pendant le confinement, notamment à la radio, notamment sur France Culture, une émission qui est très respectable, qui s’appelait Affaires Culturelles. Et donc, tous les jours, il y avait un artiste boursouflé de son importance qui venait parler de ces petits malheurs, du fait du confinement, tous les jours le matin et tous les jours le même, le soir. Et au bout d’un moment, c’était tellement grotesque, je n’ai pas pu m’empêcher de faire cette chanson avec beaucoup de jouissance. Le problème, c’est que c’est la même émission, c’est la seule émission qui a passée une chanson de Bruit Noir. C’est l’émission même qui était ciblée dans la chanson, et je me suis dit, là, ils sont trop forts parce que, dans le genre, je te coupe les pattes, je te castre et je te regarde dans les yeux en disant : « Hin hin ! ». Donc ça, c’était pour moi le summum de la société du spectacle, pour prendre un grand mot, qui recycle absolument tout ce que tu peux lui renvoyer et qui en fait son beurre. D’une manière totalement désintéressée, bien sûr, mais c’était vraiment très étrange d’être aussi sincère et violent et de voir que : « ça nous fait rire, on la diffuse ». Et ça c’était terrible. Voilà pour la petite histoire. Après, c’est très courageux de leur part d’être conscients de ça et de le diffuser. Ils s’auto-renvoient un message qui est peu flatteur et c’est très courageux aussi de le faire. Je ne sais plus quelle était la question…
Jean-Michel [qui revient à la question] : Non, on n’a pas eu de retour de nos amis, mais je ne crois pas qu’ils écoutent l’album jusque là. Ils doivent écouter les trois premiers morceaux pour se dire « J’écoute le Bruit Noir, il est bien » mais ils vont jamais jusqu’au bout. Les gens qui nous entourent ne vont pas jusqu’au bout.
ADA : Et les autres artistes ?
Jean-Michel : C’est pas remonté jusqu’à nous en tout cas. S’il y en a qui ont été dérangés ça n’arrive pas jusqu’à nous. Mais comme pour les précédents [albums].
Pascal : Nos vrais amis ne se sentent pas concernés, à raison. Et puis nos faux amis n’écoutent pas. Mais il y a peu de gens qui écoutent d’une manière générale, il y a beaucoup de gens qui parlent de musique, mais il y a peu de gens qui écoutent les disques…
Jean-Michel : Ou les textes… Ils écoutent juste la musique.
Pascal : Peut-être qu’ils écoutent juste la batterie.

ÀDA : Pourquoi Wonderwoman sur la plage ?
Pascal : C’est un des miracles et des hasards de l’histoire de Bruit Noir qui parfois produit de la magie. On était sur une plage du nord pour prendre des photos, Jean-Michel et moi-même, un trente et un décembre ou un premier janvier. Et donc nous vîmes une bande de farfelus déguisés en wonder woman, en pirate, en sorcière, se baigner dans une eau proche quand même de trois ou quatre degrés à Calais. Et on s’est dit, on ne peut pas rater ça. Donc on est allé les interpeller et leur demander de participer à la séance photo. Ça n’était pas prévu et très heureux. Ils s’appellent les Bains décalés, ou les bains de Calais, c’est un jeu de mots. Les jeux de mots, c’est pas trop notre truc. Mais les dingues comme ça, on les aime bien.
Jean-Michel : En tout cas à 5 minutes près on ne se croisait pas donc c’était un heureux hasard.
Pascal : Donc tout de suite, ils ont dit oui, notamment Wonder Woman ; ils ne nous connaissaient ni d’Eve ni d’Adam, mais ça les a fait rire tout de suite. Et après, on lui a envoyé l’album et la pochette, et elle a donné son accord.
ÀDA : Sur le précédent album, on était dans la tête du gars dans le métro. Cette fois, c’est le mantra « Bruit / Noir » qui revient régulièrement dans le disque. Vous avez peur que votre public soit trop vieux pour se souvenir du nom du groupe ?
[Jean-Michel se marre…]
Pascal : C’est exactement ça. C’est comment faire entrer dans la tête des gens : en répétant, en répétant, répétant, exactement. Donc c’est vraiment une idée aussi bête. Puis c’est aussi une sorte de de mantra, d’autocélébration, une sorte de « Hom, hom » mais là je pensais que Bruit Noir c’était mieux. De toute façon pour entrer dans la tête des gens, il faut répéter, répéter, répéter constamment. C’est pour ça que les gens ont des paroles si simples et si bêtas. Il faut pas que ce soit trop compliqué, faut répéter plein de fois le refrain, il faut que le couplet soit très court et pas très challengeant au niveau du mental. C’est comme ça que ça marche.
ÀDA : Est-ce que vous êtes toujours des survivants (Success is survival – L Cohen) ?
Pascal : Ah là il y a encore plus de survivants là-dedans, puisqu’on a encore enterré plusieurs groupes. Donc oui, évidemment. C’est la question que je me posais dans le train aujourd’hui, je me disais : en fait, la seule différence entre moi et n’importe qui, c’est que moi je continue à faire semblant de prétendre que je suis auteur de chansons. Y’en a plein qui ont arrêté il y a très longtemps, mais moi je continue à vouloir y croire. Le côté survivant, c’est aussi le côté un petit peu crétin du mec qui n’a toujours pas compris. Il continue, continue, continue, il n’a pas eu l’info. Comme une voiture de formule 1, il n’a pas vu le drapeau et continue à tourner : le public est parti, il n’y a plus personne dans le stand, même le vendeur de hot-dog est parti et lui continue de tourner : « Ah, je vois plus de voiture, je suis le meilleur ! Je suis devant là, c’est sûr ! »
ÀDA : on se demandait il y a 5 ans quel artiste vous alliez honorer, on a maintenant la réponse avec Petit Prince.
Prince, pour moi c’est le choc d’une mort vraiment pathétique. Comme je dis dans la chanson il est mort comme une petite vieille bouffée par son chat. Tout seul dans un ascenseur bloqué. Et le souvenir de Prince à la grande époque, une star. Si y avait eu d’autres planètes, il aurait été une star aussi sur les autres planètes. Donc, c’est le contraste qui a fait la chanson. Et par ailleurs, pour l’album sciences politiques [de Mendelson], on avait essayé de reprendre Sign of the times. Et il y a quand même des chansons comme ça de lui qui me sidèrent. Je parlais de simplifier… Mais arriver à ce degré de complexité dans l’écriture, dans le trouble et l’emmener au sommet des hit-parades dans le monde entier, pour moi c’est absolument miraculeux, c’est proprement génial. Si ça n’avait pas été ce moment-là, s’il n’était pas mort aussi bêtement, et s’il n’y avait pas eu ce contraste, je n’aurais jamais écrit une chanson sur Prince. A priori. Je me demande si, en plus, à ce moment-là il n’y avait pas Sinéad O’Connor qui est morte. Au moment de l’écriture ou de la prise de voix… c’est pour ça que dans la chanson, ça commence par la reprise de Sinéad O’Connor. C’est aussi un grand souvenir de vidéoclips : le visage de Sinéad O’Connor, le clip de Prince, Sign of the times, ou Purple rain, c’est des chocs visuels très puissants. La larme de Sinéad O’Connor…
Donc je ne me suis pas dit depuis que je suis tout petit « Oh, je vais écrire une chanson sur Prince. » C’est l’occasion qui a fait le larron et puis une véritable admiration pour le bonhomme. Une totale incompréhension du bonhomme aussi, puisqu’il est proprement génial, c’est sûr, et avec des goûts absolument atroces aussi. Tout se mélange, ce qui rend le personnage complètement passionnant. Quand il est mort, j’ai regardé et écouté une ou deux interviews et il est tellement lunaire, il parle avec une toute petite voix, il est tellement modeste, tellement gentil, et en même temps, tellement sûr de lui. Il est très étrange, cet homme.
ÀDA : cet album a une ambiance sonore moins abstraite : c’était une volonté d’y mettre plus de mélodies, de chaleur presque (c’est même new wave sur Artistes) ?
Jean-Michel : Oui dans l’absolu, après, je ne sais pas si c’est réussi, mais oui, faire différent puisque les envies sont différentes à chaque fois. Donc, là, il y avait une envie d’ouvrir un peu les fenêtres. Parce que le précédent, c’était quand même dans une cave, enfermé. Donc le truc un peu plus lumineux, ça s’est fait naturellement. Et puis, c’était en réaction au précédent, qui était vraiment très machine. J’avais envie de remettre une vraie batterie. Il y a des guitares et des basses, il y a des cordes. Explorer. On a cette liberté, en tout cas, on n’est pas prisonniers d’un son ou d’un tube qu’il faut refaire.
Pascal : Ah non !
Jean-Michel : Donc pour nous, c’est l’envie. Le trois par exemple était plutôt folk jazz…Il y avait une belle contrebasse, un harmonium, des belles guitares sèches…
Pascal : Astral Weeks…
Jean-Michel : Et puis, en fait, non, le destin en a décidé autrement. Donc après j’ai eu d’autres envies plus pop.
Pascal : Et comme vous l’avez compris, c’est lui le patron.
Jean-Michel : Mais c’est lui qui valide. C’est lui qui choisit les musiques.
Pascal : Et après c’est lui qui choisit les textes.
Jean-Michel : J’envoie les musiques, il dit ça, je prends, ça, je prends, ça, je prends. Après il envoie des textes, je lui dit ça on l’a déjà fait, ça c’est bien, ça, ça me fait rire. Ça, ça m’ennuie.
Pascal [citant Jean-Michel] : « Je m’ennuie, Pascal… »
Jean-Michel : Ça se fait simplement. En tout cas, on ne passe pas six mois à tergiverser sur « peut-être que… » si la musique ne l’inspire pas, elle part à la poubelle, si le texte m’ennuie ou ne me fait pas rire, on passe à autre chose. Le but de Bruit Noir, c’est que ça aille vite. Pas comme Mendelson, où ça pouvait prendre des années. À partir du moment où il me dit « c’est bon je suis prêt », il faut qu’en un mois ce soit fini. On n’est que deux, donc c’est plus facile que si on était cinq.
Pascal : Le fait même que je n’ai pas le droit de toucher une guitare, aucun instrument, ça simplifie aussi : on a chacun sa partie, on ne se mélange pas. Il ne touche pas aux textes sauf pour dire si ça l’ennuie ou pas, et moi je ne touche pas aux musiques en disant : « Tiens, tu crois pas que je pourrais faire une petite guitare ? » [rire général]
Jean-Michel : Si les gens vont jusqu’au bout du disque, ils se rendront compte que t’as pas pu t’en empêcher. Mais pour ça faut aller jusqu’au bout du disque. Allez jusqu’au bout du disque, les gens !
ÀDA : avec Le visiteur, pas besoin d’être chanteur engagé, non ? [L’auteur de la question tente d’expliciter sa demande peu claire, non sans mal, en arguant que la chanson se suffit à elle-même, qu’elle n’a pas besoin d’être estampillée « engagée »]
Pascal : Ce que tu me dis me fait penser à un message que j’ai reçu sur Facebook d’une gentille dame qui m’a demandé si on voulait participer à des concerts anti génocide ? Et je lui ai répondu : « J’espère bien que tous les concerts de Bruit Noir sont des concerts anti génocide. » La chanson « chanteur engagé » c’est une chanson très double. C’est une conversation interne où il y a au moins deux personnes qui prennent la parole à tour de rôle. Dans Vie et destin de Vassili Grossman, sa thèse c’est : tout le monde est coupable dans un monde soviétique de dictature totalitaire. Il dit comment on distinguera le jour de la libération les coupables des non coupables, alors que tout le monde est coupable. C’est : est-ce que vous avez profité ? Est-ce que, dans le fait d’être coupable, vous avez gagné de l’argent ? Est-ce que vous avez gagné une situation ? Est-ce que vous avez gagné un bel appartement ? L’engagement politique, ça ne me dérange pas. Il faut que la frontière soit fine entre : est-ce que j’en profite pour avoir un plus bel appartement, une piscine, avoir des plus beaux cachets, etc. du fait de mon engagement ; ou est-ce que je suis coupable, comme les autres, et je n’en profite pas. Je dirais que c’est ça la frontière entre le chanteur engagé qui fait carrière dans l’engagement et celui qui ne peut pas s’empêcher de laisser transpirer un engagement politique. La différence entre Springsteen du bon côté et Sting pour moi. Enfin Sting, c’est juste parce que c’est le premier exemple qui m’est venu, mais il y en a d’autres. La chanson des Wampas sur Manu Chao est géniale. Il y a beaucoup de fois où on ne peut pas vraiment faire beaucoup mieux que Didier Wampas. Là en l’occurrence, c’était quand même suffisamment saignant, il a dit tellement de choses que j’étais obligé de prendre un biais différent.
Est-ce que ton engagement profite plus à ta piscine et à ton petit personnel que la personne auprès de qui tu t’engages ?
C’est comme Emmanuel macron qui a été avec Lula voir le chef Raoni dont je parle dans la chanson. Le truc est tellement surréaliste, Macron qui va faire semblant de supporter la cause du chef Raoni… D’ailleurs je ne sais même pas pourquoi j’en parle, c’est tellement grotesque.
Jean-Michel : Mais il est tout le temps grotesque…
Pascal : Oui, c’est étonnant, il est fort. Avec Sarkozy, on pensait vraiment être dans la bêtise. Mais c’est une bêtise différente. C’est très instructif, les hommes politiques, ils développent chacun une bêtise particulière. François Hollande, c’était vraiment l’autosatisfaction permanente. La joie d’être lui-même, de se faire interviewer, il en avait rien à foutre de rien sauf : « Venez me parler. Je suis président de la république, je vais faire des entretiens. » L’autosatisfaction permanente. Sarkozy, la bêtise crasse de l’animateur sportif. Et là, lui, c’est différent, c’est vraiment le mépris de classe de l’agent immobilier. Bref, passons. Il faut écouter les chansons. Les chansons sont bien plus intelligentes que les interviews.
ÀDA : Qu’est-ce que ça fait de se défouler en balançant des gros mots pendant tout un morceau - Tourette (et un peu plus même : Artistes / Béatrice) ?
Pascal : Alors ça c’est très étrange. C’est pour ça qu’il y a une chanson qui s’appelle Tourette sur l’album. C’est un album vraiment grossier, et c’est pas très malin d’être grossier et en même temps… Avec Bruit Noir, tout est possible, on a le droit à tout, etc. Et là, vraiment, c’était une période où ça dépassait tellement l’entendement que finalement, les insultes venaient toutes seules comme ça. Jusqu’à présent je n’ai jamais été grossier avec Mendelson ou avec Bruit Noir. Mais là c’est vrai que c’est un album ordurier. Qu’est-ce que ça fait ? Ça fait beaucoup de bien de le faire. Il y a des moments, c’était très agréable en studio de le faire, et non seulement de le faire, mais après le mixer, le laisser passer, le sortir. Après, est-ce que ce sont les morceaux qui vont le mieux vieillir ? C’est pas sûr.
ADA : Et tu le fais aussi sur scène ?
Pascal : Je ne sais pas, tu verras [ce soir-là ; ils le joueront]. C’est Jean-Michel qui fait la setliste. Souvent je lui dis : alors qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Il me dit : Allez, allez.
Jean-Michel : Ça fait partie du spectacle.
ADA : Tourettes c’est aussi un morceau de Nirvana…
Pascal : Ouais, pas terrible d’ailleurs. [rires interloqués] Non mais c’est vrai. La première face d’In Utero est magique. Mais la deuxième faut s’accrocher pour aller jusqu’au bout.
Jean-Michel : La première face, les 5 premiers morceaux, c’est des génies.
Pascal : C’est vrai, surtout lui.
ÀDA : la tournée précédente, il y avait des vidéos en fond de scène. Est-ce toujours le cas ?
Pascal : C’est une surprise. Vous allez être obligé de rester pour voir le concert…
Jean-Michel : Mais que les trois premiers morceaux, après…
Pascal : Et même le premier morceau… Il n’y a pas de vidéo, il y a de la vidéo, comme ça, vous saurez.

ADA : oui, on prend des photos et après on se casse…
Pascal : Comme tous les journalistes. [NDR : évidemment, nous sommes restés tout le concert, et… il y avait bien de la vidéo !]
ÀDA : D’autres projets sur le feu ? Avec Michel Cloup pour Pascal ? NLF 3 pour Jean-Michel ?
Pascal : Là, il se trouve qu’actuellement, ponctuellement, votre serviteur se trouve dans un petit trou de pages blanches. Je n’entends plus de voix pour l’instant. Les voix de Jeanne d’arc se sont éteintes. Mais ça va revenir. Effectivement, on aimerait beaucoup faire un album avec Michel, en duo, un vrai album. Et qu’il ne soit pas juste un album à deux, une chanson chacun, mais vraiment un truc écrit à deux. On a d’autres projets avec Jean-Michel où je jouerai de la guitare. On aimerait bien aussi faire de la musique avec notre ami Stéphane Pignol de Oiseaux Tempête. On aimerait bien faire beaucoup de choses. Mais il faut dire qu’il faut toujours un temps, j’allais dire un temps post-échec pour pouvoir réenclencher sur un autre espoir. Il faut laisser les albums tomber dans le vide un certain temps avant de de nouveau redévelopper l’illusion que c’est nécessaire de ressortir un autre album.
Jean-Michel : il y a un album de NLF3 qui est prêt, je pense qu’il sortira à l’automne. Je suis assez monotâche, là c’est Bruit Noir, mais c’est bientôt fini, donc je pourrai passer à autre chose. Peut-être monter un autre Bruit Noir avec un autre chanteur pour voir si c’est lui qui me porte la poisse, je ne sais pas. Tout reste ouvert.
Pascal : Tu veux des conseils, tu veux des noms ?
Jean-Michel : J’aimerais que tu n’interviennes à aucun moment dans le processus pour être sûr…
Pascal : …De qui porte la scoumoune l’un à l’autre, qui est la malchance éternelle de l’autre ou de l’un ? Y a un mec qui a fait un album assez « Bruit Noir reggae » que j’aime beaucoup et qu’il déteste : il s’appelait Chaton. Il y avait des choses vraiment très belles, pas tout, évidemment, mais une chanson qui me touche beaucoup, en tout cas. Donc, c’était un album reggae français et qui, pourtant, me plaisait. Comme quoi…
ADA : Vos derniers coups de cœur artistiques, livre disque… ?
Pascal : Le prochain album de Non Stop qui va sortir a priori à la rentrée. J’ai eu l’honneur et la chance de pouvoir l’écouter en exclusivité et c’est absolument stupéfiant. C’est peut-être à cause de lui que je suis tombé dans le trou de la page blanche. Il y a une chanson qui s’appelle Crocodile Gandhi, qui est absolument géniale. Et puis après, si vous voulez lire des livres qui mettent la patate le matin ; il y a Charlotte Delbo : la trilogie Auschwitz un, deux et trois.
Jean-Michel : J’ai rien sous la main là. [réfléchit]… J’ai vu Equalizer 3, mais je crois que je ne le conseillerais pas. Ça m’a mis en colère, un peu. J’aime beaucoup Denzel Washington, mais là faut pas pousser.
Pascal : Les deux premiers c’est des chefs-d’oeuvre.
Jean-Michel : Non, mais ça m’a moins mis en colère. Hum, hum.
Pascal : Un long silence. L’interview se finit sur un long silence. [À Jean-Michel] Qu’est-ce que t’as écouté dans la voiture en venant ?
Jean-Michel : Didier Rascal, son 1er album. J’ai été assez surpris et j’ai trouvé ça assez osé, parce que je connaissais mal. Mais peut-être qu’à l’époque où il est sorti, c’était ça la musique anglaise. Il y a deux morceaux qui m’ont mis un peu sur le cul.
Remerciements : Le Marché Gare, Jean-Philippe Béraud Photos FLK. Galerie complète :
https://galerie.envisagerlinfinir.n...
Soyons directs et clairs ! Avec "Venus Parade And More Songs Beyond Love" et la musique de A Singer Must Die , je suis entré en amitié, pour ne pas dire en connivence. N’y voyez pas pour autant une chronique de connivence justement. Là où d’autres en pure opportunité tissent des toiles et réseautent stratégiquement, le "collectif" d’Angers forge une forteresse faite de matériau humain, provoque l’émergence d’une communauté autour de lui...Communauté dont j’espère faire un peu partie.
Ils sont rares ces artistes qui créent du lien social, qui forcent les passerelles entre les gens. Du photographe Jerôme Sevrette, auteur des trés beaux "Commodore" et "Terres Neuves" à l’ami Guillaume Mazel. Du poète des images et du son Dave Le Monocle à Jean-Louis Bergère, combien de sensations communes ressenties, combien d’élans d’enthousiasme partagés !!!!
![]()
Ce collectif comme tous les grands groupes procède de la bicéphalie. Rappelez vous Jagger et Richards, Lennon et Mac Cartney, Marr et Morrissey, David et Jonathan...
Il en est de même pour A Singer Must Die avec ses deux Manuel (Bichon et Ferrer) co-compositeurs de l’album.
Il ne faut pas pour autant en oublier la dream team qui les accompagne comme Emilie Buttazoni (Vibraphone/Claviers), Romy Marx (Guitares), Olivier Bucquet (Basse) et Regis Martel (Batterie)... Ils sont de ce matériau, de ce gruau qui fait le meilleur ciment.
Parler de A Singer Must Die, c’est parler de cette musique ambitieuse mais jamais hautaine, c’est parler de ces arrangements riches jamais intimidants et toujours en empathie avec l’humble, c’est s’affranchir du seul original, du seul particulier pour oser le commun qui au final rend unique.... C’est parler mais parler est peut-être vain.
![]()
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, bien qu’animant une émission de radio et écrivant pour A Découvrir Absolument, je ne pense pas être un homme du langage. Les mots, ces mots sont souvent des remparts, des forteresses pour donner le change, l’illusion de...
Il est plus facile d’interroger l’autre que de se livre soi-même.
Je ne suis pas un taiseux mais je ne suis pas disert quand il s’agit de parler de moi sauf peut-être dans ces particules futiles et inutiles que je lâche parfois dans mes chroniques.
Je ne suis pas de ceux qui crachent sur les réseaux sociaux. Comme nombre d’entre nous, pris par mon travail, ma vie de famille et mon quotidien, ma vie sociale ressemble un peu au Désert de Gobi. Comme peut-être certains d’entre vous, ces instants sur le réseau de Mark Zuckerberg ressemblent à des étapes comme des oasis mais jamais comme des palliatifs à des manques, à des carences.
![]()
Je n’ai jamais rencontré Orso Jesenska, Didier Duclos, Mikael Charlot (membres de la Rive), Richard Robert ou Gerald De Oliveira mais malgré cela, je me sens en amitié avec ces relations de l’écrit qui font penser au vieux littéraire que je suis aux correspondances épistolaires d’auteur à auteur au 19ème ou au 20ème siècle. Pour autant, je ne vis pas dans un rapport flou au virtuel et au réel. Je ressens la même chose pour le collectif A Singer Must Die car A Singer Must Die n’est pas un groupe mais un ensemble de personnes constitué de ses membres mais aussi élargi à cette communauté d’anonymes qui les prolongent. N’y voyez rien de démagogique mais il est rare de voir des artistes qui créent ces traits d’union entre leurs prochains sans pour autant tomber dans des postures névrotiques de fan viscéral.
Ils sont rares ces artistes qui provoquent ces envies de création comme le magnifique travail de relecture de "Venus Parade" par Guillaume Mazel. Je crois reconnaître en écho ami les belles choses écrites par Yan Kouton.
![]()

![]()
Photo : Jerome Sevrette/ Extrait de Teatro Black Parade
![]()
"Venus Parade And More Songs Beyond Love" m’accompagne depuis longtemps.. Je l’avais mille fois fantasmé cette musique. Parfois, je l’avais trouvé dans la frénésie laborieuse de la ruche de David Sylvian, dans l’anatomie savante de la mélancolie de Jan Swerts, dans les additions étranges du "3" de Scott Walker, dans la luxuriance harmonique des Blue Nile, dans la richesse sensible de Tonton Ennio. Je l’avais mille fois fantasmé cette musique où l’humanité transpire dans cette mélancolie combative de ceux que la vie a malmené, de deuil en renoncement... Ces gens debout malgré tout qui refusent la petitesse de la plainte. Nulle arrogance chez ces gens là. Juste l’envie de ne pas être que la désespérance mais être multicolore.
![]()
Ecouter "Venus Parade And More Songs Beyond Love" me renvoie à ces mots de Jacques Brel, à cette reconnaissance de ses gouffres qui n’empêchent pas la rebellion et le combat.
![]()
"Que se lève celui
Qui leur lance la pierre
Ils ne sait de l’amour
Que le verbe s’aimer"
![]()
De la douleur qui se tait le soir venu, des élégies qui égrènent leurs charmes, du pouls qui n’ose choisir son rythme, de tout ce qui rôde autour de nous, Les deux Manuel (s) et les nôtres se rêvent en talisman, en marabout protecteur, en trèfles chanceux.
Pourtant, nous sommes tous des Bardamu, des Meursault en quête de nuits plus douces avec cette brise chaude d’été qui nous enveloppe et nous rend invisibles à défaut d’être invincible ("Opening Night").
![]()
Entrer dans "Venus Parade And More Songs Beyond Love", c’est comme retrouver la main qui nous connait le mieux, qui sait réveiller en nous cette jouissance du partage.
Entrer dans "Venus Parade And More Songs Beyond Love" c’est comme pénétrer ce corps familier que l’on connait jusqu’au moindre détail le plus intime, c’est comme reconnaître dans la contraction infime d’un muscle ce dialogue, ce vrai dialogue.
![]()
Comment retrouver la grâce, l’empathie des premières maladresses ? Cette première caresse gauche ? Comment décomposer ce qui est déjà détruit, dissous ? ("Smoky Mourners")
Car finalement seul ce qui compte ce n’est pas d’être compris, reconnu mais bien plus de comprendre, de reconnaitre en l’autre une complicité généreuse ("Black Limo")
![]()
![]()
Je me rappelle encore cet ami un soir de Feu de Saint-Jean face au spectacle crépitant de ces flammes dans la nuit sur cette plage de juin. Je me rappelle encore ces mots étranges et son regard perdu dans l’orangé bleu mouvant.
![]()
"Tu as vu, Greg, c’est comme des milliers de monde en miniature"....
![]()
"Venus Parade And More Songs Beyond Love", c’est comme des milliers de monde en miniature comme autant d’émotions mélées. Energie, fièvre, langueur ("Still Worlds")
![]()
La danse m’ennuie, je ne me l’explique pas... A elle toujours, je préférerai la trajectoire des montgolfières. La danse m’ennuie, je ne me l’explique pas, sans doute trop peu d’intérêt à mon corps que je délaisse, sans doute la faute à trop d’inertie de ce corps trop lourd, comme une gangue qui cache le vilain insecte. La danse m’ennuie dans la sérénité de ses mouvements, dans la volontaire grâce qui me rend jaloux comme un enfant irrité.
Pourtant même les squelettes et les morts peuvent danser ("The Sordid Tango")
![]()
La musique de A Singer n’est ni citadine, ni pastorale ni éthérée. Elle est tout cela à la fois et encore bien plus ("Fell Foot Wood")
Elle est de ces heures exquises, paradoxaux intermédiaires, ces heures bleues où le ciel n’est pas encore tout à fait bleu, plus tout à fait noir. Il n’est pas encore embrasé, nos yeux cherchent encore à s’accommoder aux lignes d’horizon qui affleurent le haut des collines ("By The Dawn Of Monday")
Travaillant de nuit, c’est chaque jour que j’assiste à ces heures là, tenant parfois dans ma main cette vie qui s’éteint, ce regard qui se brouille... Dans ces instants-là, nous partageons avec cet autre, cet inconnu pour une fois, une dernière fois reconnu...
![]()
Chaque individu n’est finalement qu’une forteresse qui craint l’état de siège à chaque instant, chaque individu n’est que l’addition de ses doutes et de ses renoncements....
Une forteresse c’est aussi une barrière, une barricade dont le mortier serait la frilosité, le cynisme, une volonté d’uniformisation, la peur de la nouveauté...
![]()

![]()
Photo : Jerome Sevrette/ Extrait de Teatro Black Parade
![]()
Evoquer la musique de A Singer Must Die, c’est devenir impression fugitive de ces instants comme un ralenti sans enjeu, comme un objectif enfin atteint, comme le pèlerin et son œil exercé qui attend Saint-Jacques, comme le couteau qui élargit la plaie ("The Majestic Walk")
![]()
Vous revoyez ce regard enjoué de l’enfant qui découvre ses cadeaux au pied du sapin, ce gamin que vous étiez avant les sales ruptures ("Christmas Will Never Be As It Was")
Car l’enfance, ses souvenirs idéalisées, on y revient toujours...
Car on aimerait revenir à ces errances dans des flaques d’eau que d’étranges créatures habitaient, multitudes tranquilles.
![]()
Pourquoi notre vie ne pourrait connaître des répétitions générales, des grandes premières ?
Pourquoi n’avons nous pas de gomme magique qui d’un trait effacerait tous les défauts, tous les regrets ?
Pourquoi ne pouvons-nous revivre cette belle journée à l’infini pour enfin la rendre parfaite ?
Pourquoi ne pouvons-nous pas revivre en arrière sur nos chemins, nos impasses ? ("As If We Could Make Unique Things Twice")
Car on ne peut non plus échapper à notre avenir.
Car on aimerait se perdre dans l’oubli, ce pont qui enjambe des néants accueillants...
Car on aimerait être reflet, ombre, onde, vent, murmure, silence mais on n’est que soi, une carcasse, une piètre errance ...
![]()
Pourquoi faut-il toujours abandonner ? Pourquoi tout mène au grand abandon ?
![]()
Pourquoi ne parvient-on jamais à choisir entre cette main droite qui se tend et celle de gauche qui caresse ("A Right Arm Beyond Love")
![]()
A nous je préférerai toujours l’absent
A nous toujours je préférerai le rythme serein de la marée et des ondes qui nous érodent...
A nous toujours je préférerai le chant des herbes folles dans les landes des roches noires....
A nous toujours je préférerai le ciel de l’ouest...
Car ce qui compte ce qui prime c’est de se taire.... C’est le silence.... Evoquer....
![]()

![]()
Photo : Jerome Sevrette/ Extrait de Teatro Black Parade
![]()
De toutes ces croyances qui ont la vie dure, une seule reste immuable... Nous n’obtenons jamais ce que nous voulons...
Il faudra désormais y ajouter une autre, nous retournerons à Venus Parade comme nous retournons aux vieux murs de la maison de notre enfance, à l’abri de cette forteresse de souvenirs et de défilement des années et des visages aimés....
Nul besoin de tenue de circonstance ni de parade, ces chansons, ce duo, ce collectif, ces musiciens sont des nôtres, des intimes, des êtres chers...
![]()
Evoquer A Singer Must Die, c’est évoquer cette communauté qui les entoure et les soutient.Qu’ont en commun ces gens-là, peut-être ce rapport sensible aux autres et au monde qui les entoure...
![]()

![]()
Photo : Lucie Inland
![]()
Evoquer A Singer Must Die, c’est à coup sûr parler de Jerôme Sevrette, ce talentueux photographe de Rennes, auteur de pochettes pour And Also The Trees et A Singer Must Die, mais aussi avec son travail ambitieux ("Terres Neuves", "Commodore")....
Voici les mots de l’ami d’images :
![]()
Même si je connais depuis quelques temps les 7 premiers morceaux du disque, cette version augmentée de 5 nouveaux titres de Venus parade est pour moi une redécouverte totale de la musique de A Singer Must Die. Dès les premières notes du disque, les manettes de Ian Caple redessinent les ambiances sonores de cette nouvelle mouture, un album qui sonne comme un classique de la pop (française) anglaise.
Les compositions précieuses et préservées de tout phénomène de mode, renforcées par un sens de la mélodie sans pareil, nous rappelle à quel point ce groupe est unique et ce disque à part. Plus qu’un style, leur musique est une identité.
Au fil des titres, on s’imagine facilement dans un road-movie parsemé de paysages et de personnages étranges & romantiques…
Les nouvelles compositions prolongent le voyage dans ces contrées pop, que ce soit sur une moto ou à bord d’une vielle Jaguar décapotable, on se laisse embarquer sans résistance au gré des mélodies & des mots…
Au fil de mes rencontres avec le groupe, j’ai vu les évolutions, leur musique a vite dépassé les frontières des pays de la Loire pour rayonner bien au-delà et afficher une stature internationale, le monde les attend.
A Singer Must Die fait parti de ces groupes & artistes avec lesquels l’échange artistique a toujours été des plus enrichissants. Pour la conception de l’univers visuel du disque, à l’image de leur musique, j’ai fait appel à mes souvenirs photographiques en travaillant pour la première fois sur la base de photos argentiques noir et blanc prises au milieu des années 90.
J’ai tout de suite fait le rapprochement entre ce passé proche, la brit-pop des années 90 et la musique de A Singer Must Die, comme un retour à une certaines esthétique visuelle et sonore, une marque de fabrique au service d’une identité forte et personnelle.
Ceci étant, ce disque par ces qualités d’écritures évite l’écueil des clichés revival 90 & autres décongélations sonores, nous ne sommes pas dans le vintage mais bien dans une classieuse modernité musicale dont A Singer Must Die a fait et avec virtuosité, sa spécialité. "
![]()
Evoquer A Singer Must Die, c’est parler d’envie de partager des sensations, de conter une histoire qui nous parle de nous... Qui peut mieux traduire cela que Veronique Sauger, animatrice de la passionnante émission "Les Contes Du Jour Et De La Nuit" sur France Musique qui tout en sensualité et en bel esprit nous transporte ailleurs :
![]()

![]()
Photo : véronique sauger ©davidAz
![]()
En 2013 apparaissait dans mon ciel la planète Manuel Ferrer. La musique de Manuel Ferrer est emblématique d’un 21ème siècle à la croisée de ses univers sonores en pleine mutation, nourris autant de la signature sonore des studios Abbey Road que de la voix rauque d’un Bashung sur un lit d’accords alliant l’harmonie voyageuse d’Einaudi à des mélodies subversives "à la Kurt Weill". Ce qui n’appartient qu’à Manuel Ferrer, c’est l’étonnante sobriété du style, légende impressionniste et classe d’un film n&b ou western d’un monde perdu chantant le sentiment d’une fatalité. C’est rare, cette génération de chanteurs ne croyait plus à ce son simple et pourtant ciselé jusqu’à imposer une identité dès le 1er accord lancé. Alors ? Le roi est mort, vive le roi ! A Singer Must Die, A Singer Must Live ! C’est ainsi que yeux fixés sur la ligne d’horizon brisée par une immense berline, Manuel Ferrer chante. Pour ne plus jamais être sans espoir. Pour encore grandir, grandir, grandir...
![]()
Evoquer A Singer Must Die, c’est parler d’une envie de mots, d’une rencontre entre le rythme et le sens.... Jean-Louis Bergère, homme de sons, de notes et de mots était le passeur idéal pour investir ce champ là :
![]()

![]()
Photo : Michel Durigneux
![]()
Fin de concert. La scène retombe dans la pénombre… en remontant l’escalier qui débouche sur la nuit chaude de la rue, et tout imprégné encore des dernières vibrations, des derniers frémissements, on comprend mieux alors… C’est plus clair, plus net, plus évident encore… la musique de A Singer Must Die est pleinement et véritablement une musique à paysages. Une musique qui vous traverse, aérienne, panoramique, enveloppante. Constituée d’innombrables panoramas. Une musique soignée, exigeante qui ne laisse rien paraître de ses architectures parfois complexes, et toujours extrêmement travaillées. Nouvel opus, "Venus Parade And More Songs Beyond Love" est un album savant qui n’en a pas l’air. Et c’est déjà là toute sa réussite. Toute sa beauté. On n’y entend que du feu…
La musique de A Singer Must Die s’inscrit d’emblée dans cette grande tradition de la pop par la qualité intrinsèque de ses harmonies, et de cette superbe ligne mélodique qui s’en détache. Celle qui vous saisit immédiatement et vous entête encore, un paquet de jours à suivre. Celle qui fera de la pop song des premières heures, la pop music commerciale et marchande des Beatles, Bowie, Oasis, Elliot Smith... Mais si "Venus Parade And More Songs Beyond Love" est un pur album pop, il ne s’inscrit pas pour autant dans cette qualification « légère » du genre. Une musique populaire et consommable à fredonner sous la douche…
"Venus Parade And More Songs Beyond Love" est une toile de maître. Un tableau sonore immédiat et compact qui s’impose. Vous saute aux oreilles. D’un seul bloc. Une pièce de tissu soyeux aux mille fibres entrelacées. Avec une palette infinie de couleurs et de nuances. D’ingrédients judicieusement choisis. De particules fines et rares. Le chant rond de Manuel Ferrer, fluide et pourtant secrètement enrichi d’inflexions subtiles, délicates. Les somptueuses guitares de Manuel Bichon et Romy Marx, l’assise sobre, efficace de Régis Martel (batterie) et Olivier Bucquet (basse) et les sublimes ornementations d’Emilie Buttazzoni (vibraharp). Sans parler des très belles mises en place vocales, des chœurs, du sax et des ajouts percussifs et synthétiques, distillés avec la plus grande pertinence. Oui "Venus Parade And More Songs Beyond Love" est un album savant qui n’en a pas l’air. Car à travers ce travail d’écriture, d’arrangement précis, soigné, c’est tout l’espace sonore qui se redéfinit dans une seule et même enveloppe. Une enveloppe large, et extraordinairement sensible.
Oui "Venus Parade And More Songs Beyond Love" est un album savant qui n’en a pas l’air. Et contrairement à ce que l’on pourrait raisonnablement estimer, avec cette difficulté de traduire sur scène une telle réalisation discographique, c’est aussi en live que "Venus Parade And More Songs Beyond Love" déploie et révèle toutes ses lignes de force, toutes ses composantes rythmiques et harmoniques et toutes ses ramifications secrètes.
Et c’est là aussi dans le mouvement des ombres, dans la chair même de l’air, qu’il nous donne à voir, à entendre et à partager toute sa dimension lyrique."
![]()
Evoquer la musique de A Singer Must Die, c’est parler de leur enthousiasme, c’est parler de leur lumière.... Je retrouve cette méme lumière chez Dave Le Monocle qui chaque semaine m’offre le beau cadeau de ses chroniques pour notre émission de radio Le Cabinet Des Curiosités, voici donc ses impressions :
![]()

![]()
Photo : Dave Le Monocle
![]()
"Sont-ce les arrangements de première classe, les voix mêlées qui ouvrent ces paysages lunaires soudainement habités ? Happés, appelés, harponnés de face, voilà que débarque le somptueux album Venus parade de la troupe angevine A Singer Must Die (une manière détournée d’un tribute au père Cohen et à ses mots à la trempe évocatrice).
On pourrait penser à Suede, aux Smiths, à Aztec Camera (The Fortress) pour les guitares et les mises en bouche, à REM pour l’atmosphérique "As if we could make unique things twice" (long à dire, bon, rien à re-dire), à Neil Hannon pour les arrangements faux-amis qui prêtent à penser que le hamac est offert avant de se retourner comme une vieille connaissance pour vous conter du haut d’une falaise ses histoires, nos histoires. Certains connaissent le Val sans retour ; regardez par-dessus, juste un peu plus loin. Les flèches décochées ici possèdent la force tranquille de celles gravées dans les chênes partis pour durer, à faire même pleurer des armées de bûcherons.
Venus Parade est l’un de ces pièges amoureux qui ne se referme pas, qui vous laisse le champ libre tout en revenant vers vous avec des bonus sur un plateau pour finir de vous achever « More songs beyond love » avec entre autres Il ne restait qu’à explorer cette somme de titres en concert. La Boule Noire à Paris (mai 2014) a été un point d’ancrage pour certains d’entre nous, à la fois la découverte d’une présence révélée quelques mois plus tôt sur les ondes des réseaux sociaux, ainsi que l’accueil d’une nouvelle famille réduite à un trio pour l’occasion révélant un répertoire maîtrisé mais généreux, une émotion palpable et un plaisir contaminant ; le public s’est souvenu qu’il avait des mains et qu’une première partie pouvait être une grande surprise, à saluer comme il se doit."
![]()
Evoquer la musique de A Singer Must Die, c’est convoquer la générosité solaire de Guillaume Mazel, sa poésie chaleureuse :
![]()

![]()
Photo : Guillaume Mazel
![]()
"Les chansons au.delà de l’amour J’aurai des mots à en crever des dictionnaires, j’aurai des images que milles vies n’auraient le temps de voir, pour chacun de ces sons, pour chacune de ces lettres, pour les poser sur des écrans intimes, je n’aurais assez de numéros sur ces horloges, il faudra voyager dans le temps de ces chansons. J’écrirai bercé des proses étincelantes de scènes cinématiques aussi variées que toutes les aubes de l’humanité, je l’ai fait, je le referai, parce que chaque scintillement presque inaudible de ce groupe est une biographie de paysages, l’empreinte d’une histoire. Sur Venus parade j’ai dessiné en consonne d’encre et voyelle d’âme des road movies sur fond de déserts, sur devant glacial, mais sur ces chansons d’un au-delà de tout, des vies et départs, des absences et espoirs, sur ces vibrations, je n’avais encore dit que des débuts de pages, des vastes blancs encore vierge, que petit a petit, de frêles aquarelles vinrent tacher de légendes et panoramiques, des lueurs d’idées, bientôt chevauchées dantesques. Désormais j’ai l’encyclopédie des aventures, l’atlas a rallonge des lieux existant, des lieux qui devront exister, et ceux qui n’existeront jamais, mais qu’on nomme, des cowboys solitaires amoureux des choses disparues aux pieds des sapins habillés, des princesses qui s’auto-lesionnent dans leurs forteresses gonflables question de ne pas sentir le froid, des regrets souffrant d’amnésies qui effacent les promenades des veines, et des adieux posthumes aux pères et gestes d’avant, aux mots innés et a ceux qui ont pour échos sept vies de chats, des retours en arrière chassant des nostalgies sauvages dans les bois des océans, et le tout, fantastiques épopées qui jugent nos petits jours a jours banals. Dans l’épilogue de Venus, les intimités se prononcent plus clairement, dans l’envie de mener plus loin encore tous ces chars de défilé, des dedans plus définis, des alentours plus craint, des mots aux angles plus aigus, dans cet art du contraste, les mensonges se cachent moins, et les vérités se montrent plus encore, et demain, les gris domineront les doutes des maux, et résigneront sur les clameurs de ces soleils d’au-delà de l’amour."
![]()
Evoquer la musique de A Singer Must Die, c’est bien entendu parler d’échanges, de collaboration et d’admiration... Est-il encore nécessaire de présenter Ian Caple ? Producteur des Tindersticks, de Bashung et bien d’autres.... Cet homme là a inscrit sa patte inimitable sur à peu de choses prés tous les albums qui comptent viscéralement pour chacun d’entre nous....
Immédiatement enthousiaste à ma proposition de participer à une chronique sur "Venus Parade" qu’il a d’ailleurs mixé, c’est avec une infinie gentillesse qu’il m’a transmis ces quelques mots :
![]()

![]()
"J’ai toujours aimé cette frénésie de l’ambition et de l’aventure que quelques groupes avaient en eux dans les années 80 et 90. Ces groupes avaient cette vision simple mais généreuse de prendre une simple Pop song (n’y voyez rien de péjoratif) et de l’enrichir, de la grandir avec des grands orchestrations et des symphonies de poche en poussant les limites de leurs possibilités. Echo & the Bunnymen et son "Ocean Rain" , the Pale Fountains,et plus tard les Tindersticks et the Divine Comedy. ils avaient tous cet esprit. Quand j’ai entendu pour la première fois la musique des deux Manuel, j’ai su que cet esprit bougeait encore, qu’il vivait encore...."
![]()
Avant de se quitter, un grand merci à l’ensemble des participants pour leur immédiate implication dans l’initiative.Un grand merci à d’autres absents de cette chronique mais forcément à nos côtés, je pense à Kramies Windt et à Sutties Lea... L’album est déjà disponible sur toutes les plate-formes et sera disponible en cd à la rentrée le 08 septembre.
![]()
Pour ceux qui voudraient découvrir le travail de Jerome Sevrette (comme par exemple son Teatro Black Parade) et pourquoi pas faire appel à ses services talentueux, une seule adresse :
![]()
![]()
Amateur de radio, je ne peux que vous conseiller l’excellente émission de Veronique Sauger sur France Musique, Les contes du jour et de la nuit à découvrir ici :
![]()
http://www.francemusique.fr/emission/contes-du-jour-et-de-la-nuit
![]()
Le travail délicat et beau de Jean-Louis Bergère est à découvrir ici :
![]()
https://www.facebook.com/jeanlouis.bergere
![]()
Les belles émotions de Dave Le Monocle sont à retrouver chaque semaine le samedi soir entre 21h00 et 23h00 sur Radio U dans Le Cabinet Des Curiosités mais aussi sur ses sites ici :
![]()
www.lemonocledemononcle.weebly.com
![]()
![]()
Je ne peux que vous conseiller la lecture des belles chroniques du solaire Guillaume Mazel et peut-être cette relecture de "Venus Parade And More Songs Beyond Love" ici :
![]()
http://adecouvrirabsolument.com/spip.php?article4520
![]()
Pour redécouvrir l’apport de Ian Caple à la musique que nous aimons, retournez écouter vos Tindersticks et bien d’autres encore
![]()
https://soundcloud.com/asingermustdie
Rencontrer Bruit Noir est une expérience singulière : on se demande à quelle sauce on va être mangé, si l’humour dévastateur et l’ironie seront de la partie, si les questions seront à la hauteur des réponses, ou si on ne s’en fait pas un peu trop, parce qu’après tout, Bruit Noir, ce ne sont que 2 êtres humains avec leurs qualités et leurs défauts.
Toute l’appréhension est très vite balayée quand on se retrouve face à Pascal Bouaziz et Jean-Michel Pirès, et qu’ils répondent, affables, sans détour. Non intégralement retranscrit ici : nos éclats de rires réguliers suite à leurs traits d’esprit, leurs réparties pince sans rire, toujours sans filtre. Il n’y a pas que le bruit qui est noir, l’humour aussi est grinçant à souhait.
À découvrir Absolument : Tout d’abord, quelle est la "bonne nouvelle" (dernier mot entendu dans le dernier titre du disque, annonce de la station métro Bonne nouvelle – NDLR) ?
Pascal Bouaziz : Que le disque est fini. Jean-Michel Pirès : Chacun peut l’interpréter comme il veut. Pour nous c’est vrai que finir ce disque a été un peu compliqué. Le cheminement était long. D’abord on a perdu la 1e version de l’album parce que l’ordinateur a crashé et je n’avais pas fait de sauvegarde. Donc il a fallu recommencer, ça a été la grosse galère du début. Et puis après, l’inspiration de monsieur (en montrant Pascal), par rapport au 1er qui a été fulgurant pour nous. Donc ça a été un soulagement de pouvoir passer à autre chose.

ÀDA : Dans le nouvel opus, le ton a changé, on sent une évolution. C’est plus direct, moins temporisé par l’humour. On sent moins d’autodérision aussi, comme il y en avait sur « Le requiem » par exemple. Vous avez besoin d’évacuer un trop plein de colère de façon plus brutale, frontale, en prenant moins de gant ?
PB : C’est marrant parce qu’à chaque fois qu’on a un retour sur l’album, c’est quasi un autoportrait des gens qui nous interviewent. Certains nous disent "Ah qu’est-ce qu’on rigole", et d’autres "Qu’est-ce que c’est déprimant, qu’est-ce que c’est noir…". Je pense qu’il y a encore pas mal d’autodérision et d’humour mais peut-être qu’il est moins "tongue-in-cheek" comme disent les anglais, il est peut-être un peu plus frontal. Mais il y a quand même de l’humour, quand je dis "Quand je serai dictateur mondial", c’est pas réellement vrai. Je ne sens pas tellement le contraste, c’est une continuité. Alors effectivement, à faire, il y avait plus de joie dans le 1er album pour nous ; celui-là était dans une humeur de construction un peu plus noire. J’ai sorti 3 albums en un an et demi (dont 2 avec Jean-Michel), tu as l’impression de lancer des petites bombes et en fait c’est plus des bouteilles à la mer qui font ploc… une sorte de grand désert. Donc du coup ça met un peu de tension, mais pourquoi ne pas s’en servir ? Tout est bon pour continuer à faire des trucs.
ÀDA : Vous vous adressez directement aux « professionnels des musiques actuelles », la presse, les festivals. Vous notez les chroniques que les médias font de votre album. Vous avez envie de changer les règles ? Secouer le cocotier de l’industrie musicale pour voir si il se passera quelque chose ou pas ? Vous nommez les gens…
PB : Eux-mêmes se mettent en scène donc on peut très bien les apostropher… en même temps je vois bien ce que vous dites et en même temps ça me semble… Attends (il prend 2 secondes pour réfléchir)… Oui, c’était l’idée que ce morceau ait un impact, justement. Dire que les gens en place ont des responsabilités, quand tu tiens un gros journal à gros tirage et où tu dis aux gens ce que c’est que le rock, tu as la responsabilité auprès de tous les gens qui en font, tous ceux qui en écoutent. Ça me semble être la responsabilité des journalistes d’être des passeurs. Quand ils ne passent rien, ou quand ils passent les Rolling Stones, peut-être qu’il faut changer de métier, il faut faire attaché de presse des Rolling Stones. En même temps c’est aussi du spectacle, on n’est pas là à croire réellement que ça va avoir un impact et qu’ils vont se réveiller le matin en se disant : "Mince, qu’est-ce que j’ai fait toutes ces années ? Je suis passé à côté de ma vie… c’est terrible".
ÀDA : Et alors, maintenant que la machine promo est lancée, l’album sorti, les flèches lancées… il se passe effectivement quelque chose de différent ? Vous avez eu des retours des « professionnels de la profession » ? Le Printemps de Bourges ne vous a pas contacté ?
JMP : Non, les festivals sont toujours frileux à notre égard. Sinon, pour l’instant rien de plus. On est sur le même cheminement que le précédent, on avait eu à peu près la même revue de presse. Peut-être qu’il y a plus de visibilité sur celui-là. Nous en tout cas on n’a que des retours bienveillants. Comme on n’a pas de réseaux sociaux (Ah bon ? NDLR), on nous dit : "Vous avez vu la polémique sur Daniel Darc ?" Ah non. On nous en parle mais ça n’arrive pas jusqu’à nous.
PB : Les retours sont plus que bienveillants de la part d’autres chanteurs et d’autres chanteuses, comme un truc de soulagement. Ils disent "Ah merci, ça fait du bien !"
JMP : De toute façon on n’a rien à perdre, ce projet, la règle c’est qu’il n’y en a pas, donc pour nous y a rien d’exceptionnel dans ce qui est dit, dans ce qu’est le disque.
PB : L’humour, la mauvaise foi, la colère, ce sont des choses qu’on a au quotidien : on est à la fois en colère et à la fois on relativise, à la fois plein de mauvaise foi et d’humour, donc tout passe dans le disque, il n’y a pas de filtre dans Bruit Noir.

ÀDA : Vous avez eu des articles dans la presse nationale les Inrocks, Magic, le Télégramme, Télérama, l’Obs , l’Humanité, dans les radios nationales (France Culture), une date parisienne (le Point Éphémère) qui a affiché complet…
JMP : Oui, ça fait très plaisir à l’équipe qui nous entoure, la maison de disques était très contente.
PB : C’est le Point Éphémère, hein, on n’est pas aux victoires de la musique…
ÀDA : C’est quoi le succès pour toi ? Où est le curseur ?
PB : Je crois que pour un chanteur, un musicien, un artiste, le succès c’est quand il vit de sa pratique, pour l’instant moi je n’en suis pas encore là. Il y a une belle phrase de Leonard Cohen qui dit : "Success is survival". Pour le coup on est des survivants ça c’est clair ; à cette aune-là, on a du succès, et puis on continue à faire des trucs, alors qu’il y en a plein qui ont lâché. Et c’étaient pas des mauvais, alors que des mauvais qui continuent, y en a pas mal. C’est là aussi la responsabilité de la presse et de la critique : que des gens qui faisaient des trucs de très grande qualité aient arrêté, et que ceux qui font de la très piètre qualité continuent. On n’est pas dans un monde d’une grande justice en même temps, c’est comme ça.
ÀDA : Votre label Ici d’ailleurs vous laisse carte blanche sur vos albums ? Quelle a été leur réaction à l’écoute du dernier ?
JMP : On leur a transmis les bandes. Ils ne s’attendaient pas à autre chose que cela.
PB : L’attaché de presse du label a été un peu circonspect, surtout quand il a vu qu’il allait falloir qu’il vende "Le succès" auprès des journalistes.
JMP : Quand Stéphane (Grégoire) du label signe des gens, il sait qui il a en face, ce que l’on va lui proposer. Il ne revient donc pas vers nous en disant, « Ohlala, peut-être que là non… ».
PB : On lui fait une proposition d’album, et il fait ensuite des choix sur celles à garder, celles dispensables ou à garder pour plus tard, c’est son travail de directeur artistique. On lui fait une proposition assez claire avec quelques options, c’est l’auditeur premier et le plus important, parce que si cela ne lui plait pas, même si il nous fait confiance, on va être bien emmerdé pour trouver un autre label. Des labels comme le sien, en France, il n’y en a pas quinze mille. Il a écouté et puis il nous a dit que c’était bien, qu’il était content. Enfin je crois que c’est cela, je ne suis même pas sûr qu’il ait dit qu’il était content (rires).
JMP : Stéphane était très content que la date parisienne soit complète.
PB : Ça fait quand même une tripotée d’années qu’on bosse ensemble, avec Mendelson. Il a sorti mon album solo, le 1er album de Bruit Noir, il a bossé avec Jean-Michel pendant des années. Ce sont des relations de confiance, au-delà du travail, Stéphane Grégoire est un soldat. Nous aussi quelque part on essaie de faire les meilleurs albums possibles pour que cela puisse continuer.
ÀDA : La musique nous semble un peu moins mélodique que sur I/III, plus en retrait. Est-ce pour laisser plus de place au texte ? Est-ce voulu ?
JMP : C’est marrant parce que sur le 1er il n’y a pratiquement que de la batterie et de la voix et un peu de cuivres, les mélodies n’étaient pas ce qui dominait. On avait poussé au plus loin ce que l’on pouvait faire avec cette formule-là, on n’allait pas faire une redite. L’idée du premier tournait autour de la batterie et la voix, cela faisait un peu rêche donc on a rajouté quelques cuivres pour lier le tout, mais c’était avant tout un travail autour de la percussion, du rythme et Pascal là-dessus a trouvé sa place. Pour le deuxième, Pascal avait des envies de sons plus électroniques, de s’éloigner de ce que l’on avait fait sur le précédent. On n’a pas de cahier des charges particuliers avec Bruit Noir, cela aurait pu être du jazz, du folk…
PB : Il faut quand même que chaque album ait une couleur particulière. Sur un même album on ne peut pas se lancer sur un morceau folk, puis un autre plus métal indus…
JMP : Il nous faut trouver l’idée. Comme le 1er était très joué, je me suis dit que sur le deuxième cela n’allait être que du sample avec en ligne de mire l’album d’Iggy Pop ‘The idiot’. Pour essayer de retrouver cette ambiance qui se dégage du disque, un peu claustro, un peu noir.
PB : Une ambiance un peu hangar. Un peu Berlin l’hiver.
JMP : Ça a été la ligne directrice. Je ne sais pas s’il y a plus de place pour la voix. Je fais la musique d’abord, puis j’envoie la musique à Pascal pour voir si les instrus l’inspirent ou pas. C’est lui qui décide ce qu’il garde ou pas. Quand je fais la musique, je ne pense pas à la place de la voix, c’est donc plus lié au hasard, si tu as cette impression.
PB : Ceci dit on avait mixé nous-mêmes le 1er album sans trop de regards extérieurs, sans forcément penser à monter la voix, alors que le 2nd a été mixé par un ami, François Marché, qui a dû avoir un regard plus critique et privilégier certaines choses comme la voix.
ÀDA : Jean-Michel, tu dis que tu envoies le son que tu crées avant à Pascal, mais pour Paris et Joy Division comment ça s’est passé ? Il y a des allers-retours ?
JMP : Alors pour être précis, Paris c’est la seule commande de Pascal.
PB : Il y a "Adieu" aussi sur le 1er album où j’ai commandé une musique.
JMP : Oui, mais c’était plus libre, il voulait un truc ultime. Mais Paris on a gardé la structure du morceau original.
PB : Donc effectivement il y a des allers-retours, mais même quand il m’envoie de la musique et que ça m’inspire un texte il faut que la musique s’étende un peu.
JMP : Joy Division, par exemple, la musique a été faite et envoyée comme ça, sans parole, sans commande, et ça l’a aiguillé là-dessus, si je ne me trompe (rigolard).
PB : Par association d’idées (idem).

ÀDA : Dans la chanson Paris, vous touchez au « sacro saint » Daniel Darc. Ce qui a fait réagir plusieurs personnes de notre entourage qui ont eu du mal à comprendre pourquoi. C’était fait sciemment ? Pourquoi Daniel Darc ? Est-ce parce que finalement il n’y a pas d’icônes, juste des êtres humains ?
PB : Heureusement qu’on n’a pas fait un morceau sur le Christ… Si je pars pour écrire un morceau sur Paris, pour moi, dans ma bibliothèque mentale sur Paris, il y a la chanson de Taxi Girl. Daniel Darc, on l’a croisé, il fait partie du monde de la musique comme Beauvallet, Manoeuvre, etc. Du coup, l’association d’idées elle se fait tout de suite pour moi si je veux écrire une chansons sur Paris, de faire une référence à cette chanson-là que j’aime beaucoup, en particulier. Et comme je peux être de mauvaise foi, ou très franc, ou très méchant… ce sont des choses qui ne se disent pas normalement ; mais quand il y a des musiciens entre eux dans un camion, ça balance sur les collègues. Je dois dire que je ne me suis pas posé de question au moment où j’ai écrit la chanson, justement, je dis ce que je pense. Pour moi c’est une vision assez véridique des choses telles que je les ai ressenties moi. Après je ne dis pas que tout le monde va penser la même chose que moi. Je l’ai vu comme ça, à la fois celui qui a écrit ce texte que je trouve super, et à la fois dans des états pas possibles. Et puis tout le monde l’a vu comme ça, c’est pas un secret. On peut dire "Faut pas y toucher", mais pourquoi pas, tout est possible. Sans faire de comparaison hâtive, j’ai du mal à imaginer qu’on ait dit à Thomas Bernhard : "Dis donc, t’as dit du mal du directeur de théâtre… euh". C’est pas le sujet, c’est soit la chanson est bien, elle évoque des trucs, soit elle est ennuyeuse. Je ne crois pas qu’elle soit ennuyeuse puisque les gens ont beaucoup accroché. J’ai croisé Daniel Darc 3-4 fois, on a fait quelques dates ensemble, mais les gens qui l’ont connu de très près ne sont pas du tout offusqués. Il y a même des amis à lui qui disent des choses beaucoup plus sanglantes et en même temps amoureuses de lui. C’était un personnage qui était très double, très trouble, très charmant, très chiant, comme tout le monde. En fait je trouve ça marrant. Il suffit de regarder des films de concerts de Daniel Darc et l’affaire est close. Les gens qui adorent Daniel c’est super, pas de souci… et puis ils ne sont pas obligés d’écouter le morceau. Je pense que c’est clair quand t’écoutes Bruit Noir que le mec il est pas là en train de croire qu’il dit la vérité. Enfin, je crois. Et puis effectivement, cette chanson-là m’a beaucoup plu, je trouve que c’est un très grand texte, et des gens qui ont écrits des très grands textes en France, il n’y en a pas non plus quinze mille. Et donc quand il chante des choses qui ne m’intéressent pas du tout, je ne vois pas pourquoi je prendrais tout. Il y a des trucs que j’aime bien, il y a des trucs que j’aime pas, chez les gens. Gainsbourg, je ne supporte pas Gainsbarre, ça me débecte, mais Gainsbourg a fait de très très grands albums. Je ne vais pas dire, parce qu’il a fait de grands albums, que quand il brûle un billet de banque, je trouve ça super : ça me dégoûte. Pour moi c’est intéressant, parce que c’est à l’aune de ce que transmettent la plupart des disques, tu les écoutes, ça fait psschhittt, tu ressors t’as rien entre les mains, c’est peut-être un moment agréable mais c’est tout. On n’est pas obligé de ne sortir que des disques Kleenex, on peut sortir des trucs qui transmettent des sentiments pas très nobles ou pas très sympathiques, ou des choses qui sortent un peu de l’ordinaire. La chanson française n’est pas obligé d’être de la touching pop un peu con-con, quoi, merde. Après je peux adorer des disques de pop où je ne comprends rien aux paroles…
Mais ça montre que la plupart des gens qui écoutent de la musique sont un peu en train de dormir parce que là d’un coup si ça fait un tel effet, il faut que les autres disques autour changent…
Pour revenir sur les réactions parfois très violentes, ça me fait rigoler, les gardiens du temple. "- Ah je savais pas qu’il y avait un temple ? - Ah ben si, on est les gardiens. - Bon, ok." C’est marrant. Quelque part, je pense qu’on a fait du bien aux gens. Des gens qui voyaient leur icône absolue d’une manière un peu différente, ça leur a décalé le point de vue, je pense que ça va leur re-servir. Une autre manière de voir le monde, c’est bien !
JMP : Mais est-ce que les gens sont vraiment choqués ?
ADA : Oui, oui.
JMP : Faut qu’ils viennent nous voir, on en a marre de la bienveillance. Les mecs qui ne sont pas contents ne viennent jamais nous voir. J’étais trop jeune pour Taxi Girl, donc moi je n’ai connu Daniel Darc que dans les années 90, et je le voyais toujours comme dans la chanson, donc j’ai du mal. La dernière fois que je l’ai vu c’était avec Diabologum à la Cigale, et il n’allait pas bien. On ne va pas mentir aux gens.
PB : C’est vrai que normalement on ne tire pas sur une ambulance…
JMP : Après il semblait aller mieux, il a refait des disques, tant mieux.
PB : Nan mais on n’aurait pas dû… Tu sais y a des mecs qui sont prêts à vendre leur mère pour une blague ; pour une bonne chanson on est prêt à beaucoup de choses. Je pense que c’est une bonne chanson parce qu’elle mélange Paris, Daniel Darc, mon fils, Cherchez le garçon, et parce que tout ça c’est ensemble. Si c’était juste une chanson qui s’appelle Daniel Darc, ça n’aurait pas grand intérêt. C’est la concaténation de tout ça qui rend la chose intéressante, à mon avis.
ÀDA : Après Joy Division dans le I, Daniel Darc dans le II, vous avez déjà une petite idée sur qui vous rendrez "hommage" (ou carnage) pour le III/III ?
JMP : Une parenthèse sur Joy Division : on a lu les bouquins, et on n’était pas dans le faux. Peter Hook voulait faire du punk, boire des bières…
PB : Il dit lui-même qu’il passe complètement à côté du mec (Ian Curtis, NDLR), qu’il n’a rien compris à rien. À la première tentative de suicide, ils sont en colère contre le mec, ils ne comprennent pas… ça a dû être un drame pour lui. En même temps c’étaient ses potes, mais quand ils ne comprennent rien à rien de l’endroit où tu es dans ta tête…
JMP : Donc là-dessus il n’y pas de polémique sur Joy Division et les gens qui l’entourent parce que Peter Hook lui-même va plus loin que nous sur toute cette période, sur comment ils étaient : ils ne pigeaient rien. Martin Hannett (producteur artistique, qui expérimentait beaucoup en studio - NDLR) faisait les disques, et les autres disaient : "Qu’est-ce que c’est que cette merde ?" Ils se foutaient des paroles de Ian Curtis.
PB : La seule chose qui était importante pour les autres, c’était "Quand on était sur scène, Ian Curtis chantait bien, il avait de la patate dans la voix". Donc, voilà, tu vois, Bruit Noir dit toujours la vérité. Si ça se trouve, sur le 3e, on ne dira du mal de personne. Mais les gens seraient frustrés.
JMP : Ce sera peut-être que de l’amour, que du feel good, il faut finir cette trilogie, mais on n’y a pas réfléchi encore. Faut pas y penser sinon ça va nous miner.
PB : On a d’autres albums à sortir avant celui de Bruit Noir.
ÀDA : En parlant d’amour, la chanson « Romy » est une très belle chanson d’amour, qui aurait presque pu figurer sur un album de Mendelson…
PB : Non, c’est pas l’idée de faire du Mendelson dans Bruit Noir. Encore une fois c’est quand même une chanson d’amour de Bruit Noir : ça parle de ne pas vieillir, de se suicider avant d’être vieux, des couches confiance, de la perte de son cerveau et de se mettre à voter au centre.
JMP : C’est une chanson d’amour, mais inconfortable.
PB : Ce que devrait être l’amour. (silence) Wow ! (suivi d’une expression d’admiration générale avec une pointe de dérision)
ÀDA : Mais justement, ça peut être la chanson d’amour ultime, qui parle aussi des choses qui ne sont pas glorieuses…
PB : Chanson d’amour ultime, ça me plait beaucoup, ça peut être le titre de ton papier, là : "La chanson d’amour ultime" ! C’est un truc que je me dis depuis quelques années, combien de chansons d’amour va pouvoir écrire Dylan ? Il parle toujours de cœur brisé, il doit avoir 75 ans… et il a encore le cœur brisé, mais bon, tant qu’il écrit de bonnes chansons… Ah, Dylan, faut que je fasse gaffe…
JMP : Y a un dossier, sur la pile, mis avec les autres…
PB : Mais Dylan tout le monde va s’en foutre. Là sur Paris, je balance des choses qui me semblent importantes, mais tout le monde ne parle que de Daniel Darc. La vulgarité du fric, etc., personne ne nous en parle.
ÀDA : Oui, ça saute aux yeux, notamment quand on n’est pas parisien… d’ailleurs, on s’est bien reconnu dans La province aussi, faut avouer. (rire général)
PB : Elle est pour vous cette chanson…
JMP : Une chanson d’amour, c’est que des lettres d’amour envoyées à tout le monde.
ÀDA : Pascal, il semblerait qu’à un moment, peu avant la sortie de l’album, tu aies décidé de "Partir" comme dans le dernier morceau, que tu aies franchi le cap : qu’allais-tu chercher ?
PB : C’est une des dernières chansons que j’ai écrites pour l’album, je savais que j’allais partir, donc c’est une lettre de départ. Là pour le coup il n’y a pas tellement de fiction, c’est exactement ce que j’ai pensé à ce moment-là. Si tu sais ce que tu vas chercher, c’est pas la peine d’y aller.
ÀDA : Jean-Michel, pourquoi un panda ?
PB : Ah, c’est bien, ça (sourire goguenard).
JMP : Ah ! On avait prévu de faire des photos de presse, le photographe venait à Paris, on avait rendez-vous ce jour-là, et dans ma tête je me disais, on va pas refaire des photos tous les deux, contre un mur… et un matin je me suis réveillé : "Il me faut un costume de panda". Je ne peux pas vous expliquer pourquoi, donc j’ai cherché un costume de panda, j’en ai trouvé un, je l’ai mis, ça devait être des photos de presse, et quand Stéphane a vu les photos, il a dit : "C’est la pochette de l’album". Un petit moment d’hésitation, on n’avait rien d’autre à proposer, OK, c’est la pochette de l’album. Donc le panda devient l’emblème, mais il n’y a pas de raison particulière. C’est juste pour sortir du cliché…
PB : C’est marrant, le panda est un animal qui a une cote d’amour hyper importante, or il paraît que c’est un animal très méchant… c’est marrant.
JMP : Ça colle bien avec Bruit Noir, "tout doux, mais non".
PB : Espèce en voie de disparition, mais c’est peut-être pas plus mal (rires mi-offusqués de notre part), peut-être qu’il mérite de disparaître…
ÀDA : Il fait quand même partie des animaux sauvages…
PB : Ah oui, c’est vrai, mais on change de chanson, là, et quand on change de chanson, on change de monde, donc on ne défend pas les mêmes choses.
JMP : J’ai pas grand-chose à vous dire de plus, encore une fois la règle c’est qu’il n’y en a pas.
PB : Quand tu travailles avec Jean-Michel, il faut faire avec… on a fait une série de clips sur le 1er album, dans tous les clips il y a un petit objet, une mascotte qui appartient à Jean-Michel, et quand tu parles, il répète ce que tu viens de dire, c’est un sampler.
JMP : Il n’y a aucune raison, c’est juste pour que les gens se posent la question, et qu’ils trouvent eux-mêmes une signification. Aucun sens. Essayer de décaler le contenu avec l’image.
PB : Ça fait 22 ans qu’on fait des photos, quand on te dit, on va faire une séance photo, un moment ça devient dégoûtant…
JMP : On avait déjà l’idée du métro, parce que Pascal était dans le film "Buffet froid" à cette époque-là, donc on est allé dans le métro, on a essayé de retrouver cette ambiance, et tout s’emboîte parfaitement, c’est ça qui est fascinant au final. Le métro, le panda, le disque, comme dirait l’autre : "Tous les feux sont au vert !" (rire général)
ÀDA : Quelle est l’idée des intermèdes dans le métro ?
PB : Bruit Noir, tu es dans la tête d’un mec qui est un peu spécial, et quand la musique s’arrête, tu ne sors pas de la tête. Et tu fais tout le voyage bloqué en face d’un mec dans le métro, qui délire, ou qui dit des choses qui lui tiennent à cœur, donc ça ne s’arrête pas. J’avais pas envie d’avoir des silences, je ne sais pas pourquoi. Là encore, pas envie de faire des photos sans faire un truc nouveau, et entre les titres, je trouvais que c’était une bonne idée. Et puis c’est un disque dont la plupart des idées de morceaux sont venues dans le métro, aussi : dans Paris, je parle du métro, et c’est un disque assez claustro, assez angoissé, l’oppression du monde contemporain, des images publicitaires, ces millions de visages que tu croises. Comme disait Léo Ferré (qui n’était pas le denier à avoir des défauts) : "Toute cette tristesse qui se lève le matin à heure fixe". C’est une belle phrase. Rester dans ce monde, là. Aparté de Pascal Bouaziz : "T’as vu la citation de Léo Ferré, pas mal, hein."

ÀDA : Quelles sont les actualités en dehors de Bruit Noir ? Club Cactus par exemple ?
PB : Jean-Michel tourne partout dans le monde entier, là…
JMP (se racle bruyamment la gorge) : Effectivement, j’ai un projet qui s’appelle Club Cactus avec Anthony Laguerre, c’est un projet à deux batteries pour rester dans un truc encore bien particulier, Pascal chante d’ailleurs sur un morceau, et d’autres invités sur d’autres titres. Sinon je tourne avec les Married Monk, on a sorti un album l’année dernière, le temps élastique fait que nous sommes encore en train de tourner sur ce disque. Et monsieur a aussi des petites choses sur le feu, non ? T’écris pas des chansons pour toi, pour… ?
PB : Non, pas en ce moment.
JMP : Bon, Bruit Noir alors. Il apprend ses textes, pour les concerts.
PB : Il faut bien que quelqu’un se souvienne des textes, les gens ne les connaissent pas encore par cœur. Bon, il y a quand même un travail d’editing, les textes viennent dans le désordre, il y en a toujours trop, donc on coupe. Du coup je me souviens des coupes. Brassens racontait ça aussi, "Les gens se souviennent mieux des paroles que moi", mais bon, moi c’est pas encore le cas, parce que je pense à toutes les choses que j’ai enlevées. C’est pas une mince affaire.
Quelques heures plus tard, le concert au Périscope à Lyon confirme le charisme indéniable des 2 lascars, s’interpellant régulièrement, nous interpellant (la Province, on en a pris pour notre grade, hilares), nous faisant chanter sur Collabos, palabrant sur les autres concerts du soir dans le secteur, etc. Voir Bruit Noir sur scène relève plus du happening que du concert : on ne sait jamais trop ce qui va se passer ni se dire, mais on est sûr de ne jamais s’y ennuyer.
Remerciements : Le Périscope, Jean-Philippe Béraud