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  • 4 septembre 2020 /
    Watine
    “Interstellar un-Ravel”

    rédigé par Guillaume Mazel
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Realisateur : Benjamin Sanchez

Je me souviens, puisqu’il existe des souvenirs qui sont encore à venir tant ils ont été là, je me souviens de cette figure qu’avait Béjart, de cette silhouette tant particulière dont émanait une grâce impossible pour ce corps, et de cet air entre Fu –Manchu et un voisin quelconque, un peu Hun, un peu tous. Je m’en souviens dans le plaisir de ma mère quand elle le voyait danser, ou diriger la danse. Je m’en souviens dans le crescendo tant connu et pourtant toujours émouvant de ce Boléro de Ravel, dont la pochette du disque semblait briller d’or. Je me souviens, - Não vive sozinho - Nem podepenar - Tem som de rio - Numa corda de metal, de l’hypnose qui atteignait les yeux d’enfants dans les notes trainantes et sensuelles comme un lever de soleil des instruments à vent, et ce rythme de grains de sables. Je me souviens de ce binôme, dans les écrans de nos vieilles télévisions à peine colorées, Béjart – Ravel, et de la lueur dans les yeux de la mère. Ce fut le premier toucher intime de la magie, ce fut, c’est, ce sera. Peut être est-ce cette idée encore vague entre marche militaire et défilé de cirque qui éblouit le petit, qui berce l’enfance, qui dépose l’enduit, le vernis de la nostalgie, ces gestes sur ces sons, maquillait l’enfant en mage, aujourd’hui encore, je ne peux imaginer ce ballet sans la lueur de l’œil. Plus tard, dans les écrans plats de nos vies actuelles, je pourchassais l’Islandaise de face anime dans les lignes presque organiques, semi voie-lactée, qui s’agitaient au vent de Unravel. Bjork me subjuguait encore. Peu féru en théorie musicale, je ne faisais le rapprochement qu’après que l’effet Bjork se soit dispersé dans un trop plein de bons artistes. Ravel me poursuit de ce défilé qui écrase de plus en plus le diaphragme sur le cœur. Et puis le coup revient, comme onde de choc de coton, dans le travail encore interne du nouveau clip de Watine. Interstellar Un-Ravel est une sagesse sonore de l’acquis, de l’appris, une étude sérieuse et amoureuse de cette leçon prise sur les cahiers des émotions, l’amalgame des nostalgies et du prochain pas, là, il y a le défilé du cirque, là, la marche militaire et l’hypnose du gamin-mage, là est la lueur et l’organe saignant et bileux de Bjork, la voie lactée presque sperme de l’islandaise (voir clip de Bjork). Là, aussi, est l’empreinte de Watine, ce toucher Midas qui rend chair tout ce qu’elle touche, qui rend intime tout ce qui se montre. Il manque Béjart car Béjart est loin de ne plus pouvoir, mais l’image du chorégraphe Christophe Garcia enivrée par Benjamin Sanchez nourrit le son de l’image exacte, d’or et de lumière, et du noir qui enveloppe comme corps l’âme. Watine a creusé, comme l’on creuse un puits, les magies et angles, les réalités et rondeurs de ce Boléro, l’ont emportée dans une quête au-delà du simple son, dans les aortes du thème, dans les coulisses du ballet, derrière le miroir des danseuses, à l’autre côté de Ravel, la face cachée, la face à aimer désormais, comme un appendice à l’œuvre merveilleuse, comme une définition chimique du boléro, la mathématique de l’esprit. Watine touche la science du son d’une fibre intime, d’une fibre sensible à qui la vidéo rend honneur, entre ombre et lumière, un crescendo sans inertie, sans stérilité, qui explique sans déchirer, la lueur dans l’œil. Reste l’impatience de calculer chanson à chanson, le prochain album de l’ange argenté, « Intrications Quantiques » et y retrouver la nostalgie des jours à venir, de l’avenir.