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Durant longtemps, la pop française jalousa la perfide Albion. Comment se réapproprier un héritage trop britannique pour réussir à passer les frontières hexagonales ? Comment puiser dans l’axe Beatles / Kinks sans passer pour un traître à la nation ? Du coup, la France pop préféra le repli générationnel en se proclamant « jeunes gens modernes » ou « after punk » (copyright Yves Adrien). Les rares ayant eu l’audace (le culot ?) d’établir une passerelle entre France et Angleterre ne pouvaient échapper à une certaine réticence, à un procès sans avocat (Les Innocents ou Chelsea – Etienne Daho étant l’exception bien-aimée). Un temps heureusement révolu puisqu’aujourd’hui, l’influence british est courante, admise, revendiquée même, chez de nombreuses formations frenchy récitant avec naturel le langage musical jadis employé par Ray Davies ou Andy Partridge. Dans le cas des fantastiques El Botcho, l’affaire se veut un brin plus complexe que l’allégeance britannique…

Le titre éponyme qui ouvre « Jetzt Und Nie » (deuxième album du quatuor après l’excellent « In The Wrong Place At The Right Time ») laisse entrevoir, en quarante secondes, toute la complexité à l’œuvre chez le groupe toulonnais ; et pour cause : l’auditeur croit entendre le « Silence Kit » de Pavement repris par les Kinks de « Sunny Afternoon ». La particularité d’El Botcho pourrait consister en cela : Alex Telliez-Moreni ne donne jamais la sensation de faire le grand écart entre influences indie-rock américaines et pop typiquement anglo-saxonne ; les deux courants accouchant ici d’un mariage d’autant plus spontané qu’il regorge de refrains tout bonnement inoubliables (une seule écoute de chaque chanson est suffisante pour devenir obséder par tel ou tel air).

Prendre très au sérieux les intitulés de chaque album d’El Botcho : ils renseignent tous sur l’entre-deux dans lequel le groupe évolue depuis ses origines autoproduites. Hier, « à la mauvaise place au bon moment » ; aujourd’hui, « maintenant et jamais ». Autrement-dit : tout et son contraire. Rien d’hasardeux à ce que cette musique donne autant l’impression d’avoir été concoctée aussi bien en Californie qu’à Swindon : El Botcho est partout mais nulle part (« Plenty of Faces » - beaucoup de visages – témoignait le précédent EP du groupe).

Plus fort, plus ambitieux, plus abouti que leurs précédents travaux, « Jetzt Und Nie » est un album qui voit loin et large. Une balise (à la mer ?) qui deviendra, prenons les paris, l’un des disques de pop française parmi les plus cultes des prochaines années…

« You’ve Got to be My Girl » s’affirme, à la première écoute, comme un tube immédiat (avec ses irrésistibles « chouap chouap » au chœur). En troisième position, « Meredith’s Closet » (déjà présent sur « Plenty of Faces ») rappelle le Blur de « Sunday Sunday ». « Outcome », de son côté, est la plus belle chanson de R.E.M. depuis… « Lotus » ! « Cannot Ignore » porte son titre à merveille : effectivement, les gars, comment ignorer cette ballade au parfum légèrement maussade (encore une fois, on croit entendre Michael Stipe au chant) ? « Romance In The Underground » n’aurait pas dépareillé sur un album de Sebadoh issu des 90’s. « Places To Have Fun » donne furieusement envie de rencontrer la Mary-Jane décrite. « Wake Up » semble provenir de la BOF de « Peggy Sue s’est mariée » (Damon Albarn tuerait pour écrire une telle chanson afin de passionnément réanimer Blur)…

Avec ses chœurs sucrés, ses refrains idylliques et cet art bondissant de la pop-song ultime, El Botcho semble regarder l’époque droit dans les yeux en lui disant : « desserre ta ceinture et arrête tes conneries ; c’est pas compliqué d’être cool, mec ! ». Message received, loud and clear…