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Mince, il n’y a plus de café. Bon, je vais faire sans, l’essentiel étant réglé, et la maîtresse prévenue : « Ne vous inquiétez pas si Ninon est un rien fatiguée ce matin, nous sommes rentrés tard hier soir, nous sommes allés à un concert à Compiègne. » C’était l’inquiétude de Ninon à la veille d’aller revoir pour la deuxième fois (pour elle, car on ne sait plus combien pour ses parents) Dominique A. Seule inquiétude du haut de ses 6 ans, alors que pour ses parents ce n’était pas la seule. La traversée de la forêt de Compiègne au milieu d’un sanglier et de quelques renards n’était également pas l’une d’elle. Non : l’inquiétude principal était ce que nous appelons entre nous deux, le syndrome « Bashung à Soissons au centre culturel  ».

Je m’explique. Il y a de cela une bonne dizaine d’années, nous avions vu Bashung en concert dans un centre culturel, déjà dans notre belle Picardie (peuple Picard, peuple nordiste, réveillez-vous !). Ce soir-là, il y eut le bonheur de voir Bashung (moins celui de voir Chloé Mons….) et le choc d’être dans un public d’abonnés à l’année - présent afin d’amortir un achat avant tout contracté pour les passages de Patrick Préjean dans une pièce de boulevard ou un récital de Maurane sponsorisé par les fenêtres KparK. Au milieu de ce public froid et âgé, nous nous sentions aussi mal à l’aise que Nadine Morano recevant l’intégrale d’Aimé Césaire. Nous étions assis (on ne parle jamais assez de notre posture lors d’un concert) dans une salle ressemblant aux rares images de théâtres soviétiques à l’époque des dignitaires cancéreux du Kremlin.

Notre inquiétude était donc légitime... Espace Jean Legendre. Bel édifice au milieu de barres HLM (pour le coup, une excellente idée d’implantation d’un espace culturel de qualité au milieu d’un quartier). Une salle dotée d’un joli lieu. Et, ne boudons pas notre plaisir, des invitations dans les poches.

« Tu as de la monnaie »,me demande mon épouse ?

« Oui pourquoi, tu veux une bière ? »

« Non, pas maintenant, c’est pour la placeuse. »

« C’est un concert de Dominique A, mon amour, pas une représentation de Carmen par le ballet Hristo Stoitchkov du CSKA Sofia. »

Et là, je me tourne : effectivement, habillées de noir et de blanc, des jeunes filles nous attendent.

« Rang K place 1, 2 et 3. Bon spectacle ! »

« Merci mademoiselle, tenez et ne nous remerciez pas, c’est la première fois que nous sommes placés pour un concert de Dominique A. Et à ce titre, je voudrai d’ailleurs faire un selfie avec vous, histoire d’immortaliser cet événement car aujourd’hui tout s’immortalise. » (Une bonne partie de cette retranscription est fausse.)

Nous voilà donc assis dans des sièges confortables, admirant les permanentes impeccables, les chemises avec des étoiles dans le col, les costumes tirés à quatre épingles.

« Papa, il y a beaucoup de vieux… » (Le filtre du langage à 6 ans n’est pas encore totalement activé.)

« Tu sais Ninon, papa et maman ne sont pas si jeunes. » (La salle se remplissant, et les progrès dans les prothèses auditives étant dorénavant à un tel point avancés que je me devais de rattraper la bourde de ma fille.)

« Oui, mais là ce sont des mamies… »

Soudainement, le syndrome « Bashung à Soissons » nous crève les yeux ; et nous les pique un peu, aussi. Car nous ne pouvons nous résoudre à l’idée que Dominique possède un public composé de lecteurs de Notre Temps. Nous siégeons dans une salle, dans une ville peu habituée à un chanteur issu de la « famille ADA » (car nous sommes une famille ; n’est-ce pas, amis lecteurs, rassurez-moi ?) ; au milieu d’abonnés qui après avoir coché sur le programme de la saison 2015/2016, auront encore trois spectacles à choisir pour rentrer dans leur frais.

« Bon anniversaire, Dominique ! »

Plutôt d’un naturel à la fermer pendant les concerts, sans pour autant vouloir faire mon intéressant devant ma fille, mais avec l’envie de ne pas revivre l’affaire Bashung, je lâche dés l’entrée en scène du grand A et de sa belle équipe ce bienvenu d’usage.

« Ah cela commence mal, nous verrons à la fin du concert si c’est un bon anniversaire ».

Le set démarre tranquillement par « Hotel Congress », « Semana Santa » puis « Cap Farvel », avant la première grande et belle surprise de ce concert, « Manset », un des meilleurs morceaux de Dominique. Le concert avance et la pesanteur, l’apathie latente se traduisent par un silence assourdissant après les quatre secondes d’applaudissements règlementaires - seul un fonctionnaire zélé au service culturel de la ville de Compiègne ose chahuter ce silence par ses demandes de fermeture de portable (« non mais là tu vois je suis juste en train de noter les titres, donc tu me lâches ou je t’enferme 24 heures dans une salle avec le dernier album de Lara Fabian en boucle » - propos légèrement déformé).

Si je ne perçois pas de malaise sur scène, car les morceaux s’enchaînent avec maestria, c’est à l’introduction de « Pendant que les enfants jouent » que je comprends que Dominique A devine que cette soirée pourrait être sponsorisée par Régécolor ou Audika : « cette chanson vous concerne si vous avez des enfants… (silence)…..même si vous avez des petits enfants. »

Alors, comme un idiot, j’essaye de dérider la situation, ne comprenant pas que « Marina Tsvétaéva » ne soit accueilli par un tonnerre d’applaudissements réveillant ce Compiègne léthargique.

« Dominique, pignolo ! ». Non que j’aime particulièrement le morceau « Pignolo sur sa barquette », mais c’est un nom rigolo, en tout cas il fait rire ma fille.

« Pour ceux qui ne connaissent pas, ce morceau est un des pires de ma discographie »

« Mes lapins », que j’adore, mais que Dominique, donc, n’aime pas.

« C’est sympa de me ramener à ses erreurs » dit-il en souriant. Mais cela restera vain, pas de manifestation plus grande que trois petites secondes d’applaudissements. Pourtant, la set list du soir est un cadeau, une offrande : « Music Hall » (un putain de titre en live), « Rouvrir », « Immortels », « Antonia rageuse », et j’en passe, jusqu’à la démonstration même que le public compte énormément pour qu’un morceau vole.

« C’est le dernier morceau, un long morceau… »

« Non… »

« Non mais c’est juste pour vous entendre. »

Réplique hilarante avant « Le Convoi  », titre épique que Dominique présente comme quelque chose d’onirique, incapable d’en donner le sens. Ce morceau est un juge de paix, mais aussi une rencontre physique, et la rencontre n’a pas lieu. Comme un cycliste enchaînant les lacets de L’Alpe d’Huez, Dominique avance et se manifeste lorsqu’il est nécessaire de relancer le public (version épique à Reims car public présent). Mais hier pas de relance, et je n’osais en faire par crainte de réveiller ma voisine gauche qui likait des vidéos sur Facebook.

Dominique se donne pourtant à fond, dansant (immortel) sous ce dispositif scénique (je n’ai de cesse de le répéter mais les lumières des concerts de Dominique sont juste splendides), certes sans atteindre le jeu de jambes félin et sensuel d’un Jeff Hallam indispensable.

C’est l’heure d’un premier rappel, avec (nouvelle surprise) « La mémoire neuve  », morceau sorti des tiroirs dit-il grâce à Sacha Jeff et Boris. « Un morceau pas terrible que les trois rendent plutôt très bien ». Puis « Hasta que el cuerpo aguante », avant le « Tube » qui fait enfin bouger les têtes mais irrite également certaines personnes. Pas grave : ce morceau, j’ai beau l’avoir toujours entendu dans l’ensemble des 567839 concerts de Dominique auxquels j’ai assisté, il est comme la flamme olympique de la musique d’ici ; nous la sanctuarisons, et nous aimons qu’elle soit animée, réanimée encore et encore.

Pour le deuxième rappel, le sublime « L’Océan » qui a toujours le don de voir des vagues inonder mes yeux, ne m’empêchant pourtant guère de regarder bien droit « L’Horizon », morceau clôturant ce concert - laissant « La fin d’un monde » et « La Peau » imprimés sur le papier comme des titres fantômes.

Le public se lève comme un seul homme. « Vite, on va récupérer la voiture dans le quartier, on ne sait jamais », triste parole, triste constat. Je suis consolé par ma fille (« c’était super »), par mon épouse et aussi par une diversion mentale (« chouette, ce concert rien que pour moi  »).

Direction le bar pour un coca, puis achat de trois vinyles qui manquent à la discothèque (« papa, tu les as déjà deux fois en petit disque », dira ma fille effrayée par les disques à la maison). Nous attendons Dominique, Ninon a maintenant La mémoire neuve dédicacé après La fossette, j’échange avec Dominique, m’excusant pour Pignolo (sourire complice), le questionnant sur la pochette vinyle de Tout sera comme avant (vérification faite chez moi, effectivement, je comprends mieux), discutant brièvement avec Jeff Hallam (ce n’est pas beau d’être timide à ce point, mais je vais me soigner).

Nous regagnons notre voiture, heureux d’avoir eu la chance, car oui c’est une chance, de ne pas être passés chez Jacques Dessange avant ce live. Je traverse le parking et j’imagine Ninon dans vingt ans, quand elle parlera de ses premiers concerts ; du bonheur d’avoir vu, entendu et croisé Dominique A, et de l’avoir partagé avec ses parents. Elle pourra à son tour nous sortir, nous faire découvrir des groupes, des artistes. Et de notre côté, nous pouvons dés à présent lui promettre de ne pas nous mettre sur notre 31 et de rester vivant pendant les concerts, qu’elle entende derrière elle une petite fille dire « il y a beaucoup de papy et mamy ce soir » avec des parents échangeant avec nous un clin d’œil complice - de ceux qui savent ce qu’est une rencontre, avec ce petit rien de physique. Le corps, la peau…..

Merci à Jean Thooris pour avoir lu ce texte. Merci à Sam du site Comment Certains Vivent. Enorme merci à Sandrine d’Auguri Productions