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Dominique ? Vous permettez que je vous appelle Dominique ?

On s’est croisés plusieurs fois, parlé parfois. Sans doute, vous ne vous rappelez pas de moi. Moi, je me rappelle de vous. Je me rappelle un homme à la fois massif et frêle, radieux et intériorisé, abordable et comme en dedans. Un homme de paradoxe, un homme paradoxe.

Déjà 22 ans qu’on a commencé notre chemin ensemble ou peut-être plutôt que j’ai suivi votre chemin tracé comme le voyageur qui s’engouffre sur la piste fraîche et rassurante du marcheur de la veille.

Dominique, je suis ce que vous appelez sur votre site Internet "Comment certains vivent" un "Oh merde" brestois. Pas un aviné, plus de ceux qui vient vous dire avec la maladresse et la timidité de celles qui désarment les mêmes banalités pourtant sincères (J’adore votre travail, concert vibrant, admiration et patati et patata,etc...)

Vous et moi, nous sommes du signe de la Balance, vous un 6 octobre, moi un 5, vous d’un an plus âgé. Comment expliquer cette impression tenace que vos textes depuis toujours s’adressent à moi ?

Pourtant, Dominique, ne voyiez pas d’idolâtrie ni de fanatisme sans esprit critique dans mon rapport à vous. Pour vous prouver ma bonne (et ma mauvaise) foi, tout ne m’a pas toujours convaincu dans "Vers Les Lueurs", votre album d’avant qui vous a enfin consacré publiquement. Pourtant, justement, quand vous avez reçu votre victoire de la Musique, j’étais fier pour vous, pour nous, pour une scène underground dont vous provenez, pour votre intégrité. Une fois, c’était nous les Poulydor qui gagnions, les souffreteux, les graciles, les essoufflés des étapes de montagne, les indolents des contre la montre.

Pourtant sur "Vers Les lueurs", il y a bien des splendeurs que bien d’autres rêveraient d’avoir écrits, le cynisme désabusé de "Parce que Tu étais là", l’odyssée du "Convoi", la beauté solaire de "Par Les Lueurs". Souvent, vous avez produit un album en réaction à celui d’avant. Qu’en est-il d’Eleor ?

Transition ou rupture ? Un peu des deux. Une prolongation des lumières mais qui s’écoule dans les ombres peut-être. Chez vous, Dominique, je sens cette envie de mêler les éléments de la Pop avec un certain classicisme de haute tenue.

Dominique ? Vous permettez que je vous appelle Dominique ?

Que de chemin parcouru depuis "La Fossette". Nous avons grandi ensemble, votre voix aussi, comme libérée. Autrefois tendue, aujourd’hui melting pot d’émotions, de nuances et d’énergie.Entre falaises et points lunaires.

Et puis, Dominique, parfois certains raisonnements m’hérissent le poil. Vous savez ces fats qui autrefois enamourés qui crachent leur fiel sur celle qui est partie ailleurs ou encore ces autres au jugement étriqué et hâtif qui considèrent qu’un artiste qui rencontre un certain succès public va forcément lisser ses propos et perdre de son attrait. Ridicule raisonnement non ? Ne peut-on être attiré par des polarités d’humeur variées ? . J’ai choisi de ne pas choisir entre le Dominique A de "Remué" et celui d’Eleor, plus apaisé. J’ai grandi avec vos mots Dominique, j’ai plaisir à vous sentir, vous voir plus heureux. J’aime le Dominique A qui aime se sentir sale mais aussi celui aux rêves qui ne se refusent pas.

Qu’en est il de ce dixième album ?

Construits autour des cordes et des arrangements superbes de Renaud Lhoest, malheureusement décédé peu de temps après l’enregistrement de l’album, ces douze titres sont autant de voyages aux destinations exotiques, du "Cap Farvel" au "Canada", de "Central Otago" à "Eleor" ou l"Oklahoma" de 1932, comme les pages d’un petit carnet de Moleskine dans lesquels on griffonne quelques croquis , quelques humeurs, quelques réflexions, quelques mots comme des instants.

Puisque nous parlons de mots, Dominique, ce qui est de suite remarquable dans "Eleor", ce sont ces textes plus directs, plus naturalistes, moins symboliques, ce fil conducteur léger avec cette thématique autour de l’océan, sans doute comme la prolongation d’une obsession comme le prouve l’annonce de votre livre à paraître en Avril, "Regarder l’océan".

Oscillant entre une tension insidieuse ("Par Le Canada" et une mécanique des sens ("Nouvelles vagues"), vous entrouvrez notre vie sur une autre vie.

Par contre, Dominique, je ne suis pas toujours vos virages. Je vous trouve vraiment majuscule quand la mélancolie(même apaisée) reprend le dessus, quand la rythmique des fluides accompagne le courant des torpeurs. Dominique, je me rappelle vos propos dans la presse à l’époque de la sortie de "La Musique/La Matière" décrivant l’album comme une version Red Bull de "La Fossette". Pour reprendre un peu votre formule, je trouve qu’un titre comme "L’océan", c’est un peu "L’Horizon" vu à travers un œilleton, un prisme réducteur, comme être au ras de la vague qui agonise sur le sable, cette vague même plus liquide, pas encore écume, ce presque rien.

Dominique, vous ne le savez pas et sans doute cela n’a pas d’importance pour vous mais je suis comme beaucoup des gens des bords de mer un être constitué d’eau, du sel et des embruns, du vertige vibrant des falaises, du vent comme un souffle vital. Votre "Océan" est le mien, celui des enfances aquatiques, celui des septembres qui s’endorment. Votre "Océan" est le mien, courant entre les récifs. Votre "Océan" est le mien, épure course sur les dunes avec les fragrances de Léo Ferré qui remontent des marées que nous avons dans le coeur. Votre "Océan" est le mien, un Endermonde d’éole.

Dominique, vous permettez que je vous appelle Dominique ? Laissez les chagrins qui voudraient vous voir rejoindre les tortures passées. L’apaisement vous va si bien, un apaisement bien plus complexe que l’on ne pourrait le croire. Une suffocation dans l’arrière cour, des douleurs anciennes maîtrisées, une compréhension de l’absence.

Dominique, il y a chez vous cette évidence de l’homme de mots, de l’homme cherchant du signifiant, de l’homme d’avant les lassitudes. Dominique, vous ne le savez peut-être pas mais vous nous aidez à éviter les abandons, à remettre en place le peu qui reste de nous... Alors oui, un jour, nous aussi, nous rejoindrons le canal qui chemine vers "Eleor" et ses eaux changeantes.

Un jour, peut-être, un jour sûrement...

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