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Salut Dominique. Tu permets que je t’appelle Dominique et que je te tutoie ? Enfin non, Greg Bod l’a déjà fait et il risque de dire que je le copie. Je sors de ma quinzième ou vingtième rencontre avec toi (Greg Bod me dira que lui en est à sa quarante-cinq), enfin vous. Pour poser l’unité de lieu au moment ou j’écris ces mots, je dois dire que je suis en voiture pour une centaine de bornes, mais rassurez-vous je ne conduit pas, mon épouse fait cela très bien - elle fait tout très bien, d’ailleurs ; et ce depuis vingt-deux ans. Vingt-deux ans… C’est d’ailleurs ce qui doit m’éloigner du premier concert auquel j’ai assisté : c’était déjà à Reims, vous aviez des cheveux, Lithium plantait le décor d’une pop française qui devait se montrer tout aussi aventureuse que courageuse.

Donc je suis sur la route, l’ordinateur de bord nous demande de prendre la troisième sortie, direction Soissons. Je suis encore sous une forme de choc. Attendre quarante-cinq ans pour se faire dédicacer un disque, moi qui ai toujours trouvé cela très con dans le fond. Mais c’était l’occasion d’échanger deux mots, de te remercier déjà pour ce concert, et puis de te demander ce que tu avais pensé de notre relecture de « Remué ». Tu connaissais ADA, tu m’as parlé de la Boite à Ooti, tu savais que nous allions sur un album de Murat ; et je dois bien t’avouer que cela m’a bluffé (tu as remarqué je t’ai tutoyé), moi qui possède toujours un regard acerbe sur ce webzine.

Alors ce soir, c’était étrange. Déjà car je t’ai rencontré, même furtivement ; ensuite car notre fille nous accompagnait (du haut de ses presque six ans elle préfère écouter Dominique A et LCD Soundsystem que la reine des neiges - en même temps, lui laissons-nous le choix ? Peut-être pas, mais elle ne semble guère s’en plaindre). Pour l’occasion, un vigile nous a offert la possibilité d’être assis en étage au milieu des VIP (l’acronyme rémois rassemble l’ensemble des retraités sponsorisés par les champagne untel et les couches confiance, définitivement pas un public ayant voté communiste). Je l’ai eu mal sur le coup, et puis j’ai pensé à mon auditrice qui, du haut de son mètre zéro-cinq, méritait peut-être le confort d’un siège.

Une première aussi pour moi, un concert de Dominique A assis, avec in fine une forme de frustration. Car si je ne vais pas détailler la set list du soir, je peux dire que tes prestations sont de plus en plus physiques, et que le chanteur qui combattait seul avec son « Remué » est parvenu à se fondre dans une forme de collectif au centre duquel le retour de Sacha est une bénédiction. Cette frustration sera atténuée par une chose qui ne m’avait que rarement marqué chez toi (sauf peut-être aux « Bouffes du Nord », probablement sur la tournée des « Lueurs ») : je fus ce soir subjugué par les lumières et l’intelligence avec laquelle elles sont utilisées, magnifiant les morceaux (qui, je dois bien dire, n’avaient pas besoin de cela). J’encourage les pisse-froids qui ne supportent pas ta renommée nouvelle et qui, comme je pouvais le faire étant plus jeune, tournent le dos, amalgament succès avec compromission ; enfin tu vois comme nous sommes loin de la musique. Pourtant, ce soir, ta musique n’avait jamais autant semblé physique qu’aventureuse.

Au milieu des morceaux de « Eleor », tu nous as offert la set list parfaite, sans une faute, sans un oubli, confirmant la densité de ton répertoire (« L’Horizon » et « Le Convoi » dans la même liste, c’est juste la dernière marche avant la perfection). Ma fille goûtait ce spectacle sur mes genoux fatigués, avec une gourmandise qui n’était pas factice, déjà emprunte d’une gravité et d’un recul face à l’évènement (à son âge c’est un évènement). Et quand sonnèrent les premières notes de « Le Sens », le frisson me parcouru l’échine. Cette chanson a tourné en boucle pendant les cinq premiers jours de Ninon, quand je remontais le boulevard vers la maternité pour lui donner le premier bain du matin. Tu vois que nous pouvons bien nous tutoyer, j’ai passé la moitié de ma vie avec toi, avec une fidélité peut-être écornée à la sortie de « Tout sera comme avant » (disque dans lequel tu ne piocheras pas ce soir, avec « La Mémoire Neuve », enfin je ne crois pas). Car si tes deux derniers albums sont à l’honneur, ressortir « Retour au Calme » , « Music Hall » (quel cadeau !) ou Marina Tsvetaeva (émotion à son apogée), c’est aussi une belle manière de ne pas insulter le passé en le snobant.

J’ai toujours gardé de toi une réflexion que tu faisais à la sortie d’un coffret trois cd’s édité chez Labels. Tu disais aimer voir cette pile de disques qui montait. Elle a fière allure celle-ci maintenant. À cette réflexion il faudrait ajouter que tu offres à ton passé une seconde jeunesse, jouant ces anciens morceaux sans les dénaturer, comme des oiseaux qui joueraient courageusement avec.

Plus de vingt morceaux oscillant entre la fragilité toujours palpable de tes débuts, la félinité, un côté presque animal. Et cette voix, ce chant de plus en plus impressionnant (qui aurait cru cela après ta première « Black Session » chez Bernard Lenoir ?), l’outil indispensable, conjoint de plus en plus évident de tes chansons (il va devenir difficile de te reprendre tant ces textes souffriraient dans la voix d’un autre).

Voilà. Il reste une quarantaine de kilomètres, Ninon dort, certainement en rêvant de ce concert ; même si elle était, comment dire, terrorisée tout à l’heure quand nous t’attendions pour une dédicace que j’ai demandé pour elle, sur « La Fossette » (toujours cette histoire de boucle…). Car c’est évident : la notion de fidélité à tout, même à l’ensemble de ton répertoire, est la clé de voute de tout cela. Et si tu nommas ton troisième album « La Mémoire Neuve », je sais aussi que de tes voyages tu es toujours revenu.

Alors si le Dominique A un rien teigneux des débuts a laissé place à un artiste épanoui (heureux dirais-je si le bonheur était une notion réellement palpable), Dominique reste ce « taulier » involontaire de cette musique d’ici (un taulier a le droit d’entrer sur scène sur du Presley), aventureuse et courageuse ; un taulier bienveillant que je pourrais peut-être un jour tutoyer si un soir je venais à croiser le Gros Boris et qu’il m’offrait de quoi ne pas trembler bêtement. Car au final, on se connaît quand même vachement depuis tout ce temps. Enfin, je pense…

Donc, un jour, tu me diras si le tribute « Remué » est bien ou mauvais. Un jour Ninon viendra te voir sans nous, ou nous sans elle si elle prend d’autres chemins (chacun son horizon). Mais ce dont je suis certain, c’est que l’auteur de « L’écho » saura toujours être en résonnance avec son histoire, s’appuyant sur elle. Une histoire si courageuse, si aventureuse… Merci à toi, Dominique.

Enorme merci à jean Thooris pour cette relecture bienvéillante.

Artistes Dominique A