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  • 11 juin 2016 /
    U2
    “iNNOCENCE + eXPERIENCE Live in Paris” (Site)

    rédigé par Gérald de Oliveira
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Hasard du calendrier : sort le même jour que l’ouverture de l’Euro de football en France le DVD du concert de U2 à Paris en Décembre 2015. Vous allez me dire : « c’est quoi le rapport entre la bande à Bono et les "pietineurs" de pelouse » ? Le rapport est la perception que le milieu indé (underground comme on disait avant que celui-ci ne prenne les escaliers) a de U2 et du foot. Apparenté depuis mon adolescence à la mouvance indé, à la musique pas comme les autres, je n’ai jamais cessé de revendiquer deux maladies honteuses (selon ce petit milieu) : ma pratique et mon amour du football depuis l’épopée verte (grise pour moi, la télé était en noir et blanc) et ma fascination pour le parcours de ces quatre Irlandais. Si je n’ai jamais caché ces deux soi-disant « hontes » pour la frange intellectuello-poéto-tristo-branletto dure de la scène indé, il a toujours été savoureux de voir, de lire ou d’entendre des artistes, des musiciens, même autoproduits, reprocher par exemple l’égo du groupe, tout en essayant pour ses propres productions de rogner un mot là, de se plaindre d’une référence ici ou de ne pas vouloir (sur ADA) être sur une compilation à telle ou telle position, avec tel ou tel groupe.

Les reproches faits à U2 sont rarement musicaux. Le premier sera l’action du groupe et principalement de Bono, que ce soit pour l’Afrique ou le Sida, voyant en ces actions une pub sur le dos des faibles (je vois déjà ceux qui vont sortir l’artillerie lourde pour l’opportunité de sortir ce DVD d’après les attentats, de chanter sur les morts….sauf que les 4 concerts de Paris étaient filmés pour HBO, et que cette sortie était donc évidente). Sauf que philosophiquement, je préfère encore l’action par intérêt que pas d’action du tout, je préfère encore que des gens se goinfrent si leurs actions remplient les ventres, soignent les corps. Vaste débat.

L’autre reproche, c’est la grandiloquence des tournées depuis l’incroyable Zoo Tv du début des années 90. Téléviseurs, citron, arche Mc Do, pic avec Olive, Traban, scène à 360°, le groupe a sans cesse tenté d’offrir autre chose, conscient que les salles de 2000 personnes c’était terminé et qu’il fallait réinventer la façon d’accompagner sa musique en concert. Longtemps chiche, la scène est devenue un barnum souvent réussi (je ne me suis jamais vraiment remis du bordel des tournées Zoo Tv et Zooropa Tour), parfois chaotique, mais hilarant (Pop Mart Tour). Le paradoxe étant que le groupe, par ces artifices, a balancé à la poubelle sa posture de petits merdeux arrogants pour enfin sourire, s’ouvrir et s’amuser. En quittant le noir et blanc pour la couleur et les lumières, U2, depuis 20 ans, fait foi d’une écologie certes négative mais salvatrice, faisant tomber l’arbre de Joshua avec emphase et délectation. Je me souviens de Bono recevant aux Etats-Unis le prix du meilleur album de musique alternative avec Zooropa, disant emmerder tous les beaufs, et qu’il continuerait à le faire, ce qui est une drôle de pirouette, quand je pense à la perception que nous en avons ici (perso je suis un beauf, j’aime U2 et le Foot).

Paradoxalement, jamais n’est mis en avant, non pas la longévité du groupe, mais l’absence de changement de membres (certains rigolent en pensant qu’un guitariste jouait sous la scène du Zoo Tv suite aux déclarations de Grant Lee Philips, invité en première partie du groupe sur des dates de cette tournée). Presque 40 ans et à part la période Passengers et Pop qui virent Larry Mullen se poser pas mal de questions, le groupe semble être devenu la bande de copains la plus incroyable au monde, dépassant les possibles guerres autour du magot, montrant une alliance pas que musicale, ce qui semble être quand même une prouesse quand il y a une personnalité comme Bono dans la bande.

Encore que, de source fiable ayant rencontré le groupe et Bono particulièrement, celui-ci aurait moins d’égo qu’un chanteur ombrageux et obscur vendant 6 disques, et une gentillesse non feinte. Qu’aurait-il d’ailleurs à gagner à l’être pour de faux ? Face à ces tonnes d’écrits délictueux sur le groupe en France, il y a ceux de Michka Assayas — que l’on ne pourra jamais taxé de mainstream, badge le plus honteux dans notre petit monde. Auteur d’un livre de conversations, il est aussi devenu un ami de Bono même après l’incroyable starification du groupe et ses actions parfois plus politiques que musicales. Michka est un éclaireur pour ceux qui doutent encore de la qualité de l’œuvre de U2.

Donc, dans notre petit cirque indé, qu’est-ce qui cloche avec U2 ? Les ventes de disques ? C’est vrai qu’il est savoureux de lire des papiers sur Christophe, par exemple. Lui qui était rangé au rang de variétoche est devenu une hype branchée, comme si trop de ventes signifiaient nullité, et que la confidentialité traduisait un art non compromis, une droiture dans la création. Et c’est vrai que les génies peuplent les salles de 20 personnes et les rayons virtuels de Bandcamp.

Le dernier grief fait à U2 sera son partenariat avec Apple, offrant à l’ensemble des possesseurs d’un compte iTunes l’occasion de se voir offrir le dernier album du groupe. Il fallait avoir une bonne dose d’humour pour prendre au premier degré le flot des messages parlant de viol d’ordinateur, de salissure, entraînant la ferme à la Pomme de mettre en ligne un patch pour retirer l’album et obligeant The Edge à un mea culpa sur cette opération.

Mon amour pour U2 (parlons d’amour quand on possède l’intégralité d’une production) ne date pas d’hier. Alors que je fondais sous Joy Division, les Smiths puis les Pixies et j’en passe, je suivais le groupe sur disque et sur scène avec un appétit sans fin, quand bien même un petit cercle d’amis me préparait les plumes et le goudron. La période que je préfère et celle du triptyque Achtung Baby, Zooropa et Pop, période extravagante, insoumise et délirante d’un groupe qui apprenait à rire — en particulier de lui-même (on ne se déguise pas en Mc Physto sans avoir une grosse dose d’autodérision) — et qui s’aventurait sur des terrains musicaux que nous ne pouvions lui prédire (The Fly est en soi l’une des plus grosses surprises offertes par une formation qui sortait d’une période de doute énorme suite au crash immérité de Rattle and Hum). Réécouter les titres Lemon ou Discotheque, MoFo ou Miami, Numb ou Daddy’s Gonna Pay for you Crashcar, puis les mettre en parallèle avec les empâtés albums All That You Can’t Leave Behind et How to Dismantle an Atomic Bomb est un choc comparable à celui du delta entre le Brésil de 1970 au Mexique et celui de 1994 aux États-Unis. Le résultat est une étoile sur le maillot mais le bonheur est diamétralement opposé. Depuis ces deux disques médiocres, le groupe a repris du poil de la bête. Échec commercial :« No Line on The Horizon » était pourtant la sublime œuvre d’un groupe se découvrant des envies nouvelles, reprenant des risques. L’album sera porté en concert via une scène démesurée, celle-ci finissant par être le lieu d’un best of gigantesque, d’une commémoration des 20 ans de leur chef-d’œuvre Achtung Baby, laissant ce disque ambitieux et magnifique mourir dans l’indifférence.

C’est avec Songs of Innocence que le groupe est venu à Paris, avec un disque tout aussi frais que bancal, tout aussi touchant qu’utilisant les recettes faciles (un disque où Estrosi est remercié — comme quoi : si l’image de U2 est faussée en France dans le milieu indé, l’image d’Estrosi échappe, elle, aux quatre Irlandais). Pour cette tournée, quatre dates furent prévues à Paris, dont une destinée à une captation en direct sur HBO. Puis il y eut le 13 novembre. Le chaos. L’incompréhension, le basculement vers quelque chose qui nous poursuivra à jamais. Les deux dates seront reportées début décembre, le groupe voulant jouer ces concerts rapidement (on trouvera des gens pour dire qu’il y a de l’indécence à revenir si vite, par les mêmes qui estimaient que la musique devait vite repartir…mais U2 semblait toujours avoir son traitement de faveur, alors que la seule faute de goût du groupe concerne la couleur de cheveux de Bono). Je devais aller à ce concert (une place de quelqu’un ne pouvant se libérer pour le premier soir), mais ma fille de 6 ans n’a pas voulu, le bruit des rafales du Bataclan résonnant dans nos têtes. La technologie aidant, j’ai suivi ce concert via Périscope et l’émotion perçue ce soir-là a dépassé tout ce que je pouvais avoir ressenti jusqu’alors par procuration. Les deux concerts, et principalement celui capté pour le DVD, dépassent peut-être tout ce que j’ai pu voir du groupe, parvenant à me refaire aimer des hymnes dont je ne pouvais plus supporter l’interprétation ou la mise en scène (faut arrêter avec le rouge de Where The Streets have no Name). Je me suis surpris à comprendre des tubes qui jusque-là me passaient au-dessus (Vertigo / Élévation). Surpris à voir un groupe de rock retrouvant ses jambes de 20 ans sur une intro de concert explosive, presque punk (The Miracle (of Joey Ramone) / Vertigo / I Will Follow). Un Bono presque sobre, quand il parle de sa mère trop tôt partie (Iris (Hold Me Close)), quand il chante en duo avec le public sur un One épidermique, ou quand il ne se prend pas les pieds dans un discours sans fin au fond percé. Surpris de voir l’intelligence d’un concert dans lequel les nouveaux morceaux semblaient couler de source au milieu des anciennes compositions, comme si l’innocence des débuts était le lien à mettre entre les différentes périodes du groupe. Bluffé par la cohérence de l’habillage (certains tableaux de chansons sont terrassant de beauté) comme sur un Bullet the Blue Sky mêlant Daesh et la crise économique pour finir sur l’installation de Banksy, faisant de chacun des réfugiés morts noyés l’étoile d’un drapeau européen rappelant les croix gammées du Zoo Tv et les tambours de la jeunesse Nazi — morceau Hendrixien, vestige le plus fort d’un Joshua Tree qui paraît bien frêle maintenant. Soufflé de parvenir à mettre une joie immense, invitant sur scène des spectateurs triés sur les différentes dates du groupe ; un mélange que certains penseront politiquement correct, mais que nous trouverons simplement beau, jouissif et plein de vie (un soir où la mort n’avait pas encore totalement enlevé sa mauvaise odeur, cela fait du bien). Emballé de retrouver des titres comme October, Bad, Zooropa, titres oubliés du groupe. Surpris comme sur The Fly de voir l’installation du groupe pour le très beau Invisible, Bono chantant sur un remix de son ami Gavin Friday, filmé avec un noir et blanc de caméra de surveillance, l’envers d’un décor qui pourtant est toujours en action. Conquis comme toujours par Until the End of The World, peut-être le meilleur titre du groupe sur scène. Et puis il y a l’arrivée des Eagles of Death Metal et de son chanteur qui ferait mieux de prendre un conseiller en communication, ou tout simplement de fermer sa gueule pour ne l’ouvrir qu’en musique, chose qu’il fait très bien, comme c’est le cas avec U2 pour People Have the Power. Belle initiative au final, celle d’illustrer le générique de fin avec une version live de 40, titre qui clôturait les concerts jusqu’en 1990, et qui lui aussi ne revenait que trop rarement sur les setlists. Cette version n’est pas anodine, on y entend le Bono du début des années 80, un Bono qui parvient à nous donner des émotions non feintes, même quand il reprend Ne me Quitte Pas face aux murs des victimes des attentats de Paris.

Ce nouveau DVD est probablement le meilleur de la carrière de U2. Filmé avec maestria, superbement rendu, le concert donne cette sensation d’être dans la salle, et la technologie n’explique pas tout. Les erreurs, les vilains cuts, les copier mal collés des dernières productions sont évités. Pour les traditionnels bonus, la partie la plus intéressante reste le cours magistral donné par le directeur sur l’art de filmer un concert. On passera la construction de la scène et tout le barnum, de même que certaines versions live. On frissonnera à l’arrivée de Patti Smith pendant le concert de la veille. L’émotion sera grande pour le clip de Wanderer, morceau final de Zooropa avec un Johnny Cash nous débarquant d’outre-tombe. Des clips complèteront l’affaire, notamment celui du morceau avec Lykke Li qui témoigne du génie de The Edge, alchimiste de la guitare, ou encore l’inédit extrait de la BO du biopic sur Mandela.

J’aime revoir les exploits de Cruyff ; regarder l’abnégation des matelassiers de l’Atletico, la science quasi mathématique de Sacchi, les transversales de Platini, pleurer en pensant à Séville ; j’aime Will Oldham comme on aime un membre de sa famille ; je ne sais pas vivre sans écouter Talk Talk, respirer sans écouter Idhao, me ressourcer en compagnie d’Elliott Smith, fondre en réécoutant Joy Division, Dominique A ou les Smiths ; j’aime avoir le frisson en découvrant un autoproduit, et avancer en compagnie de U2. Cette nouvelle livraison et les symboles qu’ils transportent ne vont pas altérer cet amour. N’en déplaise à tous les beaufs (pardon, à la caste des peines à jouir) qui ne comprendront jamais que la talonnade de Madjer à autant à voir avec une chanson de Sebadoh qu’avec un morceau de U2 tel que Every Breaking Wave : l’inspiration et le talent de la traduire en art sans user le filon de la facilité. À suivre perpétuellement.

Merci à Jean Thooris

Nous organisons un tribute autour de l’album Achtung Baby, toutes les infos ici : http://www.adecouvrirabsolument.com/spip.php?article4128